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  Sommaire - Dossiers -  SF et idéologie

"SF et idéologie"

Débat avec la rédaction de Sfmag

Débat avec des membres de la rédaction de Sfmag : Emmanuel Collot, Rémi Mogenet, Damien Dhondt, Alain Pelosato.
Mis en forme par Alain Pelosato.
Revu par les auteurs.

A. Pelosato
Par provocation, je pourrais presque développer la fameuse théorie stalinienne de la SF prolétarienne et la SF bourgeoise...
Ainsi HG Wells tiendrait de la prolétarienne et Verne de la bourgeoise même si c’est une bourgeoisie éclairée...
Aux USA cette distinction (caricaturale il est vrai !) est encore mieux adaptée.
Ainsi Jack London (qui n’a rien à envier à Verne pour son oeuvre, y compris de SF...) fut porté aux nues par Lénine dont il fut même le compagnon de "combat" !
Ensuite, il y a eu toute une génération d’écrivains de l’âge d’or US qui était très réactionnaire (Heinlein, Williamson qui a pourtant commencé avec un anarchisme de bon aloi avec sa nouvelle « L’Egalisateur ») . Je dirais mieux, même ceux qui se proclamaient du prolétariat étaient conservateurs, comme Dick qui se croyait persécuté par le FBI mais dont l’oeuvre aurait rendu jaloux l’évêque Berkeley qui en philosophie prétendait que la réalité n’existait pas. Il est vrai que Dick habitait dans la ville la plus "rouge" des USA ... Berkeley justement ! Amusant non ?
Quant à la France, je peux vous dire qu’à part quelques gauchistes comme Andrevon, et un anar de droite comme Ayerdhal, le reste serait plutôt du courant SF bourgeoise...
Même si Marion Mazauric (qui porte le même nom qu’un célèbre historien du PCF plutôt stalinien) a appelé à voter Robert Hue et que Pierre Pelot et Serge Lehman ont écrit dans l’Huma...
Alors, de quelles idéologies sont imprégnées les oeuvres de SF ?

E. Collot
Le père Dick était très amateur du LSD qu’il confondait d’ailleurs souvent avec du coca cola, à moins que ce ne soit du pepsi cola, et ce même s’il pouvait déjà souffrir d’une certaine pathologie. N’oubliez pas le slogan "drink pepsi, think different"....
Ne pas oublier non plus, que ce soit en sf ou bien dans le réel, que certains pouvoirs ont justement le pouvoir de faire de vous de parfaits paranoïaques, schizo et autres identifiants de déviants, la leçon du "Prisonnier" et du "1984" de Orwell n’est pas tout à fait une fable.........

D. Dhondt
"L’abus de drogues n’est pas une maladie ; c’est une décision consciente au même titre que celle de traverser une rue devant une voiture lancée à vive allure."
Philip K. Dick (Substance et mort)

R. Mogenet
Il m’a en général semblé que la SF était de gauche et la fantasy de droite et que c’était le problème principal de Gréard Klein vis à vis de la seconde, ce que je dis sans lui faire de reproche, car j’ai pour lui la plus vive admiration et éprouve à son égard la plus profonde reconnaissance. Le marxisme est lié à la mécanisation et le conservatisme spontané des images de la fantasy correspond à un refus de la mécanisation. C’est globalement ce que je pense et Robert Heinlein ne peut pas être une preuve contre ce que je dis, car il fluctuait et son roman le plus célèbre a été assimilé aux mouvements alternatifs d’alors (Stranger in a Strange Land).

Nantes explique le roman d’aventure, mais pas l’aspect
science-fiction, et il n’y a pas de raison de regarder
Verne comme d’abord ceci ou d’abord cela, à mon avis. Le fait est que
ses inventions mécaniques ont plus marqué ses lecteurs que les
aventures qu’il racontait. Son plus beau roman d’aventures, Le Tour
du monde en 80 jours, n’a d’intérêt que par rapport à l’invention du
chemin de fer.
Dans le genre du roman d’aventures, il restera difficile de
ne pas lui préférer les Américains, Fenimore Cooper, ou l’auteur de
Moby Dick (dont le nom soudain m’échappe), ou encore Poe. Burroughs
même n’est-il pas plus palpitant sur ce plan ?

E. Collot
Il est presque impossible de faire passer l’intime lien reliant une littérature de conjecture et une littérature que je nommerai "littérature de réactivation".
Ce n’est pas une question de relation au mécanique ni de conservatisme.
Toi et Gérard Klein vous semblez être rivés sur des lieux communs qui sont depuis longtemps dépassés. Et puis de quelle Fantasy parlez vous ??? Celle de Howard (Conan) , Moorcock, le roman de Heinlein (Route de la gloire) , Poul Anderson, Zelazny , Charles De lint (Fantasy urbaine)
ou bien de Pratchett ?????
Il y a des dizaines de sous genres en fantasy que doit probablement méconnaître Gérard Klein, tout comme toi d’ailleurs. Fustiger Conan d’être un analogon fasciste est aussi faux que de dire de
Herbert qu’il est un propagateur des thèses islamistes. Le problème avec la Fantasy c’est qu’elle n’a pas vraiment à donner de message, alors qu’une certaine sf oui. Un exemple frappant est celui du cycle de
la Culture de Banks qui est une parabole sur le Socialisme futuriste.
Cela n’enlève rien au fait que le cycle de la culture est excellent, et pourtant, beaucoup de lecteurs te diront que même si la thèse centrale est socialiste, de gauche, le système se devant unifier et en même temps tenir cet univers est un brin fascisant......
La Fantasy moderne est officiellement née avec William Morris et Eddison, au 19eme siècle. Elle est née en réaction à la mécanisation, à l’industrialisation, à l’automatisation du monde. Est-ce pour autant un signe d’une relégation en seconde division, à savoir au réactionnaire de droite ? Morris et Eddison furent réputés pour être de fervents socialistes. Je dirai de Robert Howard qu’il fut un démocrate en pays républicain. et son Conan est un Barbare et non un militaire germain. Le problème avec ta thèse c’est qu’on réduit le tout à la partie. Je pense que le système est tout autre, je pense qu’il existe un
certain primat intellectuel qui se refuse à accorder à la fantasy une légitimité parce qu’elle ne répond tout simplement pas à un quelconque système. Or, le système c’est le gage d’une mécanique, d’une globalité interactivante, ce qu’est le cycle de Banks ou de Asimov (Fondation) , et c’est grâce à ça qu’il y a une saisie possible. Si la Fantasy est souvent rejetée par cet intellectualisme c’est que justement il n’y a pas de système réellement référentiel. La Fantasy est subversive parce qu’elle vivote sur une aire inconnue, on ne peut y appliquer une règle valable pour tous. Et c’est bien à cause de cette carence d’une pensée voulant avoir la main sur tout, que la Fantasy est condamnée au bûcher, tout comme Bruno au Moyen âge d’ailleurs. Certes, le parallélisme est un peu outré, mais la logique est la même, c’est celle du système. Comme il n’y a pas conformité au système dominant, il y a insubordination et
donc dépassement de la règle. C’est quand une pensée de gauche s’estime en devoir à se conformer à des prédicat logiciens qu’elle rentre justement dans une pensée de droite et juge invalide toute personne différente par rapport au groupe, et par extension, un genre littéraire.
Mais de quelle droite ou conservatisme parles tu donc ???? La Fantasy, par sa subversion correspondrait plus à une certaine idée de l’anarchie, mais c’est également faux. La Fantasy correspond à des "mise en scènes archétypales" et non pas leur promulgation. Elle est une mise en perspective des éléments de la sur-nature en des lieux sans topos réels, ou réinventés. Les physiques sont volontairement outrés, exagérés, c’est pour mieux faire passer l’idée qu’on est dans un monde où un jeu va se mettre en branle, jeu avec le monde, jeu avec les personnages, jeu avec les Dieux. Mais en somme, il n’y a pas vraiment de référents définitifs en Fantasy, c’est un jeu de dupes, et c’est cette duperie feinte qui usurpe les soi disants tenant de la sf mécaniste de gauche.
La Fantasy a depuis longtemps dépassé le clivage Tolkien/Howard/Moorcock, pour s’inscrire en tout un éventail de possibles. C’est ce champs des possibles qui en fait justement une littérature profondément inscrite à gauche, quoique, je me demande ce que ça veut dire dans ce contexte littéraire. Encore et toujours cette stupide manie à faire rentrer la politique partout où il y a production d’un savoir ou tout simplement un romanesque.
Les littératures de l’imaginaires échappent largement à toutes ces clauses de principes et partis pris douteux. J’adore Klein, mais il y a des choses qu’il n’a pas compris. La Fantasy est loin d’être aussi
subversive qu’on pourrait le croire, elle est un miroir réfléchissant et déformant. Je devine bien que cette dernière métaphore va profondément te traumatiser, car il n’y a aucune saisie possible. C’est traumatisant de voir qu’il n’y a pas de...........................système !
Un conseil de lecture pour Rémi et pour toute personne désireuse d’avoir un aperçu du fonctionnement quoique lointain de cette Fantasy, en pratiquant bien sûr un certain travail d’adaptation de la thèse de Fink sur le genre : Eugene Fink : Le Jeu du Monde
En ce qui concerne Jules Verne :
Si les mécaniques présentées chez Verne ont eu autant d’impact sur les lecteurs c’est justement parce qu’elles étaient animées par des hommes pris dans l’instantanné de la vie. Ces "Aventures extraordinaires" se justifient par les aventuriers qui les ont fait être comme telles.
Méconnaître les hommes au bénéfice de cette mécanique, qui n’est d’ailleurs pas du tout le coeur des romans de Verne, est une thèse qui ne regarde que toi au demeurant. C’est là une hypothèse que je ne peux partager avec toi. Comme si la mécanique faisait être un roman de Verne...
De plus, tous les romans de Verne, et parmi les meilleurs ne parlent pas forcément d’inventions mécaniques......
Quant à Burroughs, Cooper, et Melville, ils se situent en d’autres sphères de l’aventure. Tout dépend de ces fameux premiers qu’on a lu avant tous les autres....

R. Mogenet
L’idée même du voyage en 80 jours est donnée par le réseau ferré, et les actions s’enchaînent à la façon dont roule un train.
Phileas Fogg raisonne complètement comme un chemin de fer anglais. Cela dit, on peut aussi considérer que les machines sont ici une manière de relancer l’action et qu’il s’agit simplement d’un roman d’aventures orné d’inventions nouvelles. Tout dépend du point de vue. Mais en ce cas, la science-fiction n’est elle-même que de l’épopée rationalisée. Peut-être cet angle est-il un peu trop général.

Je ne sais pas pourquoi dès qu’on touche à la politique, les passions s’embrasent. Ce n’est pas moi qui ai dit que les gens de droite ne pouvaient pas faire de bons livres, et je ne cacherai pas plus longtemps que je ne le pense absolument pas.
Mes vues, sans doute, étaient schématiques et générales, et la réalité est toujours bien plus complexe. Cependant, l’imagerie s’oriente d’elle-même, au-delà des individualités qui en ont usé, vers telle ou telle sensibilité politique. Les plus grands ont finalement des démarches assez claires, étant cohérents avec eux-mêmes : Tolkien était conservateur, Asimov progressiste.
J’ajouterai ceci : il est typique de l’extrémisme de gauche de confondre la droite et l’extrême droite. Le conservatisme et le fascisme sont tout de même deux choses différentes. Ou je m’abuse.
Pour Jules Verne, il raconte ses récits, je le maintiens, de façon mécanique ; la machine n’est pas chez lui un ornement ou un vernis : elle est fondamentale.

A. Pelosato
L’opinion politique d’un créateur n’enlève (ou ne rajoute) rien à ses qualités de créateur.
Un de mes auteurs préférés est H.H. Ewers qui fut adhérent au parti nazi, et dont le livre "vampir" est une apologie du nationalisme allemand ce qui explique que personne n’en parle jamais...
Je sui moi-même plutôt marxiste et cela ne me gêne absolument pas.
On pourrait parler aussi de Céline qui est un très grand écrivain...
Aussi je ne comprends pas très bien pourquoi on revient systématiquement sur le racisme de Lovecraft...
Qu’en ai-je à faire qu’il fût raciste ?
Quant à Tolkien il est évident qu’il développe la nostalgie d’une monarchie absolue (voir mes articles sur Tolkien et la politique sur le site...)

E. Collot
Si on peut relever certains maniérismes quand au mécanique chez Jules Verne, il n’est en rien l’architectonique de son projet d’écriture. Médite
plutôt sur "Voyages extraordinaires", peut-être y verras tu autre chose
que ce que la culture française t’a enseigné, et qui est un courant
global que je connais bien. Appliquer le constructivisme et une
conception uniquement logicienne sur l’ensemble des activités humaines
n’est pas gage de réussite, voilà tout. Quand on parle de Jules Verne on doit parler d’une démarche, d’un chemin, d’une route où le mécanique est relais, moyen, jamais modus operandi.
La Fantasy est un champs très vaste, et peut être le terrain des "gauches" des "conservatismes", des "fascismes", comme la sf ou le fantastique, voilà tout.
Je ne vois pas ce qu’elle peut avoir de conservatrice ? Si Morris et
Eddison peuvent être analysés comme socialistes conservateurs ils l’ont
été à une époque donnée, à un moment de glissement du "campagnard"
doucereux à l’envahissant "industriel", mais il faut savoir ce que tu
entends par "conservateur".
"Le tour du monde en 80 jours" (de Jules Verne) n’a pas la même architectonique que "Voyage au centre de la terre" et pourtant, si je te
disais qu’elles suivent toutes deux un même chemin autre que
mécaniste, mais purement de l’ordre de la perception. La perception, le
regard du voyage, les degrés mathématiques sont comme des niveaux du
perçu et du parcours. Il ne faut jamais être totalement convaincu avec Jules Verne, juste étonné, comme en philosophie. Tout réduire à la machine à boulons et pistons est un élément mais jamais le tout. Jules Verne m’étonne encore et toujours tout simplement parce qu’il n’a pas de
fin ou de réel commencement pour le méta-langage. Il est une
architecture du conte mathématique ainsi qu’un voyage fait de corps et
de pensées, d’individus qui vont vers des réalisations, le chemin, la
fin, les moyens, le départ semblant étrangement liés, non pas par une
méca mais par un rêve, le rêve Vernien qui se nomme "perspectives des
futurs possibles et germination du génie humain dans la durée d’un
parcours de X vers Y" . Comme quoi on peut dire beaucoup de choses sur
Verne, et on aura toujours un peu tort...

R. Mogenet
Le cas de Lovecraft est vraiment intéressant. Il a d’abord été un
soutien ardent à Mussolini, et a chanté ses ancêtres germaniques et le
sud agricole des Etats-Unis ; c’était l’époque où il faisait des
nouvelles d’un genre très proche de la fantasy de Tolkien, étant alors
un grand admirateur de Lord Dunsany. Et puis, progressivement, il est
devenu un inconditionnel du New Deal de Roosevelt, a reconnu l’intérêt
du marxisme, s’est réclamé surtout des Romains antiques, et ses grands
anciens sont devenus des extraterrestres remplis de science subtile,
préparant Asimov. Mais Lovecraft a toujours été un grand poète et un
grand écrivain, de toutes façons.
Mais, mon cher Alain, que veux-tu dire, quand tu te proclames marxiste ? Que tu crois en une société plus juste et égalitaire, ou que tu estimes que le moyen d’y parvenir est réellement la dictature du prolétariat ?
Non, je n’ai pas voulu dire que Jules Verne pouvait se résumer à son
culte des inventions et découvertes scientifiques, mais que c’était un
de ses traits les plus saillants, peut-être même le principal. Et donc,
ce que je n’ai pas compris, c’est quel était ton argument pour prouver
que c’était faux, que ce n’était chez lui qu’un élément secondaire,peut-
être même inexistant. Je me souviens, toutefois, que tu as contesté que
le public ait été surtout marqué par ses machines : à tes yeux, c’est
moi qui le prétendais. Or, je suis allé à Disneyland Paris, et le
souvenir de Jules Verne y est surtout le Nautilus. Je crois que cet
aire d’attraction est assez fréquentée.
Néanmoins, la vraie preuve contre ce que j’ai dit, ce n’est pas tant
les aventures de Philéas Fogg que celles de Michel Strogoff : leur
caractère mélodramatique et aventuresque a vraiment ému beaucoup de
gens. Mais il faut bien avouer que ce roman, bon en soi, n’a aucun
rapport avec la science-fiction. Or, je voulais seulement parler, au
départ, de ce que cette dernière fût née de l’ambiance mécanisée des
faubourgs des grands villes françaises, en particulier du nord. Ce qui
n’empêche pas l’origine nantaise : car Nantes est une ville très
industrialisée, autant qu’il m’en souvienne. En revanche, il faut
avouer que le rapport entre Nantes et l’exotisme lié à la Russie n’est
pas évident. Mais je reconnais que les ports sont propices aux rêveries
aventureuses : Cicéron lui-même l’a dit, alors...
Faisons la paix : disons que Nantes est un port industrialisé du nord
de la France, et que cela a marqué Jules Verne dans ses principaux aspects.

A. Pelosato
La dictature du prolétariat si j’y ai cru longtemps a fait ses "preuves" dans les pays communistes. Je fus adhérent au PCF de 1968 à 2002 et je connais parfaitement bien le fonctionnement militaire du centralisme démocratique... Tout cela me fait HORREUR ! Je t’invite à lire mon prochain livre "militer"...
Non je suis pour le retour aux sourcex du marxisme. J’irai même plus loin, ma position n’est pas très éloignée d’Attali qui vient de sortir un livre où il démontre que Marx n’était pas contre le libéralisme (dans son oeuvre Le Capital il consacre bien des chapitres sur l’échange et montre que la valeur ne peut être validée que par l’échange, si ce n’est pas du libéralisme ça...)
Donc tous ces gens qui ne savent plus dire capitalisme mais parlent d’ultralibéralisme (ce qui ne veut rien dire) m’agacent. D’autre part, comme Marx, je pense que le capitalisme n’est pas entièrement négatif et que de toute façon il a constitué et constitue une étape progressiste dans l’histoire...

R.Mogenet
Mais le libéralisme et le capitalisme ne sont-ils pas deux choses différentes ? Capitaliser, c’est bloquer des fonds ; libéraliser, c’est ouvrir les marchés. Moi, j’aime bien quelqu’un que tout le monde déteste : Pascal Lamy, qui a dit que les échanges économiques étaient bons pour l’humanité, parce qu’ils représentaient une forme de partage à l’équité duquel le socialisme devait veiller. Dans le monde de la science-fiction, il faut bien avouer que la situation deviendrait pénible si nous ne pouvions plus commercer avec les Américains et devions nous contenter du marché français. D’un autre côté, Gérard Klein a raison, lorsqu’il dit que les écrivains français n’y croient plus : comment s’en sortir face cette
suprématie de l’extrême Occident ? En tout cas, je ne crois pas que la
bonne solution soit de s’en prendre à ce dernier : j’aime trop Lovecraft et Asimov. Il vaut mieux penser à se retrousser les manches.

A. Pelosato
Il faut bien se souvenir que c’est le capitalisme qui a libéré les échanges c’est donc de là que vient la confusion dont tu parles...
Le problème avec le communisme stalinien c’est qu’il a complètement contrôlé les échanges, ce contrôle étant réalisé par le parti unique. Les Chinois en reviennent : ils tentent de libérer les échanges mais de maintenir la tutelle d’un parti qui n’a plus d’idéologie...

E. Collot
Appliquer toute une doctrine potiticarde sur ces courants SF fera toujours de nous des imbéciles vis à vis des anglo-saxons et américains (qui se sont permis, je te rassure, d’exclure tout de même un géant comme Poul Anderson sur ses positions vis-à-vis de la guerre du Vietnam).
Jamais je ne juge un auteur sur ses soi-disant partis pris politiques (quoique) mais je te signalais simplement que des auteurs comme Banks par exemple dont j’adore le cycle de la culture,
bien qu’en affichant un socialisme progressif dans ses écrits (c’est l’une des thèses de son cycle) usait de moyens pouvant relever d’un certain fascisme qui paradoxalement fait montre également d’un certain conservatisme bien anglais celui-là, étonnant non ???? et pourtant...... Ce qui a de bien avec les littératures de l’imaginaire c’est qu’elles nous mettent tous au même niveau et sont d’incroyables
miroirs de nos contradictions, que ce soit en sf, fantastique ou fantasy.....
Donc, non même si Tolkien est un conservateur Pratchett n’en sera pas un, et pourtant il fait lui aussi de la fantasy.
La Fantasy est beaucoup plus diversifiée que ça. Donc « réac », quel que soit le sens que tu peux lui accorder, est un terme autant applicable au genre Fantasy, SF (Wells, Banks, Herbert) que Fantastique (il y en a un paquet).....

D. Dhondt
Michel Strogoff : il s’agit de politique-fiction : Jules Verne a inventé pour l’occasion uen révolte tartare. Il s’agit d’une exploitation de l’engouement pour la Russie L’éditeur de Jules Verne lui a fait changer la nationalité du capitaine Nemo : celui-ci était un noble polonais cherchant à venger sa famille massacrée. Dans L’île mystérieuse on apprend qu’il s’agit d’un prince indien : couler des navires anglais étant beaucoup plus acceptable (surtout en France) que de couler des navires russes

R. Mogenet
Le terme de "réactionnaire" n’était pas bon, parce qu’il est connoté trop fortement : je n’ai, en réalité, voulu porter aucun jugement de valeur. La confusion est venue de là. Je ne pense pas du tout que la fantasy soit inférieure à la science-fiction. Le langage est différent, et l’imagerie portée par ce langage. Cela dépend d’une certaine tournure d’esprit, voire, parfois, d’une culture, d’une tradition. Mais cela ne prouve rien quant à la qualité des oeuvres produites. Lovecraft a imité Dunsany et son langage, puis il s’est placé dans une tradition qui devait davantage à Poe et Verne. Mais même si certains estiment la seconde période plus maîtrisée, Lovecraft reste toujours Lovecraft.
Inversement, Ursula K. Le Guin a commencé avec de la science-fiction très réussie, mais elle a triomphé avec la fantasy de Earthsea. Les écrivains s’épanouissent plus ou moins bien selon le genre, parce qu’ils se cherchent, et trouvent peu à peu le langage qui correspond le mieux à leur propre philosophie, voire à leur tournure d’esprit spontanée. J’allais dire : à leur signe astrologique. Et pourquoi pas ?

E. Collot
Le plus marrant avec Le Guin, tout comme Mac Caffrey d’ailleurs, c’est cette obstination durant plusieurs années à dire qu’elle n’écrivait, écrit et écrira toujours de la sf, même Earthsea......
J’aimerais bien savoir ce que vaut l’adaptation de Earthsea pour les
petits écrans, Le Guin était paraît-il furieuse......
Quelqu’un l’a-t-il vu en DVD ?????

R. Mogenet
La réaction de Le Guin vient de ce que la fantasy est assimilée au conservatisme et qu’elle-même ne voudrait pour rien au monde être assimilée à cette tendance. Sa sensibilité est marquée par les traditions extrême-orientales. Le caractère étranger, ou exotique, de la mystique sino-japonaise, permet d’esquiver le reproche de conservatisme qu’un promoteur d’une tradition indo-européenne quelconque encourra toujours en Occident. Aux yeux de Le Guin, pour des raisons historiques et culturelles, c’est là le diable.
Mais je suppose que c’est un cas particulier, car si l’on cherche une mystique dans les traditions anciennes, on aura toujours spontanément tendance à les chercher dans le passé national ou familial. William Morris était écologiste et révolutionnaire, mais son projet consistait à recréer l’Angleterre du XIVe siècle (voyez News From Nowhere), et cela explique : 1°, qu’il ait été exclu du Parti socialiste anglais ;
2°, qu’il ait surtout écrit de la fantasy : néanmoins, son livre politique et prophétique (News From Nowhere, donc), quoique nourri d’imagerie traditionnelle, appartient bien au genre de la science-fiction : dans la mesure où il a pensé être marxiste, Morris a fait de la science-fiction. Le reste du temps, il pensait surtout être esthète.

E. Collot
Oui, c’est justement ce qui est arrivé à ce sacré William, une révolte bien anglaise bien que marxiste, avec au bout une sanction également anglaise (rires). Mais ça ne me dit tjrs pas ce que peut valoir le DVD qui va sortir sous peu, adapté de Earthsea. J’hésite à le voir, peur d’être déçu....
Par contre, les infos sur Eddison et Cabbel me manquent pour faire la synthèse de ces trois plumes fondatrices d’une certaine fantasy moderne, avant Howard...

>R. Mogenet
Je ne crois pas que l’exclusion du Parti soit un genre spécifiquement anglais.
J’ai un jour essayé de lire un livre de James Branch CABELL, conseillé, je crois, par Lin Carter. Je n’ai pas réussi. C’était du genre burlesque. J’ai revendu le livre, malheureusement.
J’ai en anglais les oeuvres complètes d’Eddison, avec sa vie dedans ; j’en ai lu un volume (le dernier, que j’ai eu en premier).
Je compte lire les autres dès que je pourrai, en particulier The Worm Ouroboros.
Eddison a traduit des sages islandaises, et était haut fonctionnaire, je crois me rappeler. C. S. Lewis lui a écrit, et il est venu à Oxford dans le cercle des Inklings. Tolkien l’a alors rencontré.
Tolkien admirait beaucoup ce qu’il écrivait, mais ce n’était pas réciproque ; Eddison lui reprochait son caractère trop gentillet, ce que Tolkien attribuait à une philosophie pernicieuse d’Eddison.
Eddison est un écrivain grandiose, mélange de Shakespeare et de sagas islandaises. D’après le volume que j’ai lu ! Un écrivain qui lui ressemble somme toute assez, c’est, plus que Tolkien, peut-être, Mervyn Peake. Au moins dans le style. Pour l’inspiration, c’est plutôt du genre sombre et tragique de S.R. Donaldson. Mais tant qu’on n’a pas lu The Worm Ouroboros, que peut-on vraiment en dire avec certitude ?
Lovecraft a lu ce livre et l’a vénéré. Quant à Howard, je n’en sais rien.

D. Dhondt
La tradition indo-européenne est vieille de 12.000 ans : elle a engendré des organisations tribales, des démocraties antiques (les polis grecques), des tyrannies, des royautés absolues, des monarchies constitutionnelles, des démocraties modernes, des dictatures d’extrême gauche et d’extrême droite
Si la fantasy est associée à la tradition indo-européenne c’est que bon nombre d’auteurs se sont contentés de transposer dans un contexte de fantasy le moyen âge européen : roi, clergé, masse de dominés.
Or le moyen âge est une anomalie historique : l’Europe cherchant à se relever des invasions barbares qui ont greffé leur propre culture sur les traditions romaines.
Bien des connaissances antiques ont été perdues (les Phéniciens connaissaient le revêtement des routes utilisant un principe réinventé au XIX° siècle par un certain Mac Adam)
Il s’agit d’un contexte primaire, source de conflits à différentes échelles (Etats, coalitions et surtout locaux) et donc d’aventures et ayant l’avantage d’avoir été enseigné lors du séjour des lecteurs sur les bancs de l’école.

R. Mogenet
William Morris et Eddison n’ont-ils pas en commun leur lecture des sagas islandaises ? Morris lisait aussi les romans en prose du Moyen Âge. Le Romantisme n’a-t-il tout simplement pas redécouvert la littérature médiévale ? Chateaubriand n’a-t-il pas écrit des épopées dont l’inspiration était médiévale ? Il faut lire son "Génie du Christianisme", je suppose. Je l’ai fait, du reste.
Je reviens sur Jules Verne.
j’ai vu une idée intéressante chez Manu : celle que la narration de Verne se fonde sur la perception humaine. Je n’ai pas embrayé, parce que ses interventions étaient très longues, mais la réalité est que c’est exactement ce que je voulais dire lorsque j’affirmais que la machine était fondamentale dans l’art romanesque de Verne. Assimiler la réalité aux simples perceptions sensorielles donne forcément une image mécanique de l’être humain : les personnages eux-mêmes n’ont pas d’épaisseur psychologique, ou alors de façon stéréotypée : l’important est la manière dont ils agissent sur le plan physique. Or, c’est aussi le cas de la machine, qui n’a pas d’état d’âme. Le matérialisme donne l’image d’un être vivant qui n’est qu’une machine et dans le même temps tend à donner aux machines un aspect d’êtres vivants ; la science-fiction conjecture la machine en étendant ses possibilités à l’infini, comme si elle pouvait évoluer à la façon d’un être vivant, et au bout de ces possibilités, il y a l’acquisition de la vie elle-même, avec la volonté propre, l’intelligence, les sentiments. Tout est nivelé. Ou confondu, selon ce qu’on estime vrai. Mais donner mon avis sur cette conception de l’univers sortirait du cadre de l’étude de Jules Verne.
D’ailleurs, j’ai déjà des discussions sur le matérialisme avec des adeptes de Bachelard, qui était un philosophe, non un romancier, et à propos duquel, par conséquent, un tel débat est plus approprié.
Je reviens sur Conan.
Manu évoque Conan en disant qu’il était davantage un Barbare qu’un militaire germain. Je crois avoir assez lu la correspondance de Robert E. Howard pour savoir qu’il était fasciné, non par les anciens Germains, mais par les anciens Celtes, dont il descendait par la voie irlandaise. Le fait est que Conan n’est pas un nom germain, mais breton, et que ses héros avaient tous des noms celtiques. En tout cas, Howard était persuadé que les Celtes s’étaient imposés à des civilisations plus raffinées et que l’humanité n’avait eu qu’à s’en réjouir. Il rejetait la tradition latine, et c’est à ce titre qu’il a renié le catholicisme dans lequel, en tant qu’Irlandais américain, il avait été nourri. Il se peut qu’il soit quand même resté démocrate, comme l’étaient (et le sont) les Irlandais américains en général. Mais sa vision de l’histoire est bien celle d’une force naturelle et instinctive s’opposant à une science ou une magie dépendant des progrès de l’intellect et de la mécanisation. Et il prenait bien le parti de la première contre la seconde. Je comprends que quand on aime cet écrivain, on veuille se dédouaner de tout populisme individualiste ; mais la réalité reste ce qu’elle est. Cela ne l’empêchait pas de raconter avec feu ses histoires incroyables, et d’être un conteur de premier ordre.

E. Collot
Oui, ta vision de Howard est assez juste mais pas sur la fin. Howard n’oppose pas la force instinctive à une magie qui ne serait qu’une image symbolique de la mécanisation et de l’intellect.
C’est une vision que la critique moderne peut donner et elle est juste, mais fausse en ce qui concerne le projet howardien beaucoup plus fin que ça. Mais ceci est une autre histoire et nous saurons peut-être pourquoi un de ces quatre....

R. Mogenet
Je ne crois pas que la magie, chez Howard, ait une valeur symbolique particulière, car il n’était pas un mystique. Je crois que, pour Howard, la magie est une science conjecturale du passé que ses héros ne comprennent pas et que, du coup, ils assimilent à de la magie. Car Howard admet que ses héros sont frustes, mais il était également persuadé que certaines civilisations avaient développé des techniques encore inconnues de nos jours.

E. Collot
Il faut plutôt parler d’une symbolique plus littéraire que mystique chez Howard, dont l’oeuvre est un projet. La Magie chez Howard est également une chose avec laquelle on peut en finir. Toute l’erreur de la plupart des lecteurs de Howard tient en une seule raison binaire : La Traduction et la censure. Il y a deux Howard, celui que Sprague De Camp/Carter/Buscema en feront, à savoir une icône des comics et un archétype héroïque, et le Howard issu d’une toute autre tradition et dont les personnages témoignaient de toutes autres thématiques bien plus européennes.

La magie chez Howard n’est pas une science conjecturale mais un ensemble d’artefacts constituant la toile de sa proto histoire gagnée par une entropie paradigmatique. Howard n’est pas un réactionnaire mais le chantre d’une prose terriblement moderne. Il était à la fois un conservateur et le poète sexuel du monde à venir. Et croire que Howard fut si simple est l’erreur fondamentale de toute la critique actuelle rivée qu’elle est à la TRADUCTION tronquée qui en a été faite. C’est là à mon sens les origines de cette confusion interprétative.
Rémi reste à la surface de ce qu’il a lu, de la manière dont il a reçu les récits de Howard. Finalement ce n’est pas plus mal, nous avons ainsi deux visions de l’oeuvre, l’une populaire, l’autre étrangement fidèle à la pensée européenne. Bientôt, si cela reste possible dans notre pauvre pays, nous aurons une autre vision de l’oeuvre, et cela redonnera de l’intérêt à cet incroyable auteur. Mon cher Rémi, je te le répète encore une fois, va vite sur Amazon.fr et achètes toi vite le DVD "The Whole Wide World" et regardes ce film extraordinaire. Tu comprendras mieux ce que je veux te faire admettre...
Nous n’avons fait que concrétiser le rêve d’un vieux sorcier qui aux premiers âges du monde semblait avoir vu quelques ombres angoissantes parmi les rochers. Nous avons fini par faire chair ce divin. Après, tout n’est qu’interprétation. Dieu absent mais furieux, Dieu guerrier, Dieu aimant, Dieu mort, il semble que l’on parle toujours de quelque chose plutôt que de nous. La Laïcité n’est qu’impossibilité de trancher, peur du rien, peur de l’homme dépouillé de tout et pire, de ses illusions. L’histoire n’est pas encore finie, et la science un nouveau née. Pour gagner il faudra également s’annexer de notre bonne vieille nature humaine ou humaine nature, et cette facilité de nuire, de commander, de régenter et de tuer, qui malgré la laïcité fièrement affichée par certains, ne cessent de nous ramener à du tribal vulgaire et aussi mensonger, notre religion première finalement. Un destin commun et partagé, voilà ce qui nous manque affreusement. Au lieu de ça, on préfère encore et toujours ériger des épouvantails expiatoires dans nos cités, histoire d’excuser, ignorer et donc justifier nos infamies passées, pour dire que finalement ce qui compte c’est nous, c’est le groupement donc la tribu, même si c’est au prix de quelques morts ayant bien servis pour la cause ou ayant bien expiés pour en accuser d’autres, tout ça pour la cause... des salauds...
Alors ils te diront que tout n’est qu’une aimable blague et penseront faire à leur tout l’histoire. L’histoire de Howard est une anomalie nécessaire pour s’affirmer, elle n’est pas encore morte mais goguenarde.
Chez nous elle est un réquisitoire terrible sur la répétition, le mensonge, le tribal, la guerre pour le bon foin et la défaite en nous demandant... pourquoi ?????

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