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  Sommaire - Livres -  S - Z -  Monstres sur orbite



"Monstres sur orbite"
de
Jack Vance

Editeur :
Le Bélial
 

"Monstres sur orbite"
de Jack Vance



10/10

Non seulement Pierre Paul Durastanti et Olivier Girard peuvent se targuer de compter dans leurs rangs l’une des meilleures plumes françaises de la Science-fiction en la personne du génial et prodigieux Thierry Di Rollo (mais peut-être faudrait-il inventer un genre à lui tout seul pour ce dernier) , mais encore, après la très judicieuse édition en intégrale du Hrolfr Kraki de Poul Anderson, et en attendant la mythique "Epée brisée" du même auteur, voilà que le duo maléfique nous assène un recueil de Jack Vance inédit, enfin, à part une nouvelle déjà parue dans le Bifrost spécial Vance. Heureuse et pertinente entreprise donc que de mettre enfin sous les yeux des fans une traduction des pérégrinations de Jean Parlier au nom bien "franchouillard" soit dit en passant.
Jean Parlier est une jeune aventurière âgée seulement de 17 ans. Sans pudeur ni tabou, elle est une libertine avant l’âge majeur et cela ne la gêne nullement. Or, quand elle apprend que pour 1 million de dollars il lui faudra coucher avec un vieux milliardaire excentrique, collecteur d’étrangetés autant biologiques que zoologiques et vivant en autarcie en une station spatiale transformée en une autre île du Docteur Moreau, elle n’hésitera pas à partir pour la plus grande aventure spatiale qui soit, même si ce n’est là qu’un prétexte pour sa mission. On dit de ce Mr Earl Abercrombie qu’il est un incroyable Monstre, mais comme chaque homme ou femme en porte un et que Jean ménage également bien le sien, elle est certaine d’y trouver son grain, et ce dernier son besoin de lucre.

Belle accroche donc pour ce recueil centralisé sur un personnage atypique mais qui peut constituer une constante dans l’oeuvre de Vance peu emprunte au conventionnel ou aux normes morales et sexuelles. "Monstres sur Orbite" nous montre des personnages entiers et sincères dans leurs convictions et/ou leur attitude face à leurs "vies" inscrites qu’elles sont dans des mondes ouverts aux contradictions. Avec Vance, le binaire des personnages se dilue dans une variabilité des réactions en fonction des situations face auxquelles ils sont confrontés. Nous avons ainsi des héros qui le sont non seulement dans l’histoire même d’une odyssée dépassant les frontières du monde connu ou celles d’un monde étatisé, mais encore un héros qui l’est dans son pragmatisme et son adaptation face à la pluralité des mondes. Entendons nous bien, ces mondes peuvent être désignés comme mondes exotiques au sens Vancien du terme, à savoir des mondes où le voyage est cheminement et expérimentation du voyageur au travers d’un ensemble de moeurs et coutumes parfois aussi absurdes que les nôtres, ainsi que des us que le voyageur aventurier expérimentera lui-même. Mais encore, comme il était évoqué auparavant, des mondes où c’est soit le système totalitaire et étatique qu’il faut combattre avec l’art de l’humour et du contournement audacieux des lois (Telek) , soit des mondes où c’est l’individu désengagé des règles de la société classique (Jean l’adolescente devenue objet de plaisir mais de son propre chef et pour son propre intérêt) qui va peu à peu gagner ses galons de "héros" à part entière, à moins que ce ne soit celui de chef d’une meute pleine de charmes vénéneux.

Telek, qui date de 1952 évoque un monde où ce serait la classe aristocratique dominante qui se serait durablement institutionnalisée pour pouvoir effacer toute dissidence et donc faire figure de nouvel état totalitaire. Le groupe dominant la masse et c’est Vance qui par le subterfuge fantasmagorique va donner à cette nouvelle un ton décalé. Ainsi, télékinésie, lévitation et autres pouvoirs psi qui nous font hommes-dieux seront empruntés aux mondes affectés et dépressifs de Strurgeon et au monde paranoïaque de Van Vogt pour servir de thèse d’étude sociologique. Vance ne nous en parle plus en tant que phénomènes individuels mais comme de nouvelles normes sociales qui affectent invariablement des sociétés humaines. Les pouvoirs psi en terme d’émancipation, de maturation, de nouvel envol pour l’humanité. Les Télek, caste de nouveaux mentats comme les nouveaux Prométhés de l’humanité ? Ce texte nous parle de partage, de destin nouveau et commun et nous montre ainsi ce qu’aurait dû être la pensée unique de notre temps : un partage progressif et non pas une assimilation forcée pour produire à partir d’un même pouvoir. Une belle méditation sur le pouvoir désenclavé du dogmatisme de la sophistique mensongère, grossière et corruptrice. Une belle leçon sur "le politique, ses volitions et ses prétentions" que cette longue nouvelle, où quand il s’agit de se battre pour redonner au nom de pouvoir une commune quête, et non pas les vicieuses appétits cachées des menteurs et leurs troupeaux de moutons idéologiques. Ôter le pouvoir aux dominants pour en faire arme libératrice, ce récit, par delà le ton un peu suranné, est une belle illustration de l’idée même de partage et de communauté. Une vision que devrait méditer toute pensée idéologique qui se targuerait de ne pas l’être, une tactique pour gagner bien sûr, jamais pour oeuvrer....

D’un niveau un peu plus faible, "Le Syndrome de l’homme augmenté" relève d’une tradition très américaine de grimer la guerre froide et les "exploits" de la CIA sous les oripeaux de la fiction et des extraterrestres toujours plein de gros yeux pédonculés, ventripotents et suffisants de méchanceté, bref les rouges contre les bleus. Nous n’avons ici que la version brut et non la nouvelle version qui en fut faite, et qui aurait peut-être été plus digeste, quoique peut-être aussi ennuyeuse. En fait, cette nouvelle commandée par Amazing Stories était basée sur une illustration fournie par le magazine montrant des missiles intercontinentaux tirés à partir de silos maritimes. Vance en fit son grain pour nous pondre cette nouvelle où le héros, un certain James Keith, figurait une espèce d’agent, victime mais jamais inquiété dans des intrigues plus que simplistes. Un bon exemple des aventures de Vance en dehors de ses thématiques centrales, mais pas nécessaire à lire pour découvrir l’auteur. Pour les curieux et les inconditionnels seulement. Une nouvelle réactionnaire dans sa trame, conservatrice dans sa conclusion et ouvertement idéologique dans son message comme le voulait l’époque. Si on oublie la fin un peut trop convenue et par trop rapide, cette nouvelle est une belle illustration du super agent secret plein de potentialité et une intéressante préfiguration sur la duplicité des agents du futurs, indéfiniment interchangeables. On sent le Dieu du Clonage de Richard Morgan se profiler à l’horizon...

Quand au roman à proprement parlé, "Monstres sur Orbite", il se compose de deux longs récits, "La Station Abercrombie" et "Cholwell et ses poules". Nous retrouvons donc notre Jean Parlier dans des aventures qui, aussi exotiques quelles peuvent être, n’en constituent pas moins de brillantes études de rapports humains et de caractères, quand il s’agit des jeux étranges de l’amour, du hasard, et des inévitables haines et pardons que cela peut entraîner, du moins dans la belle histoire, pas dans la trame qui se cache derrière la trame. Et oui, Jean Parlier a 17 ans, rien à voir avec les fans de Laurie ou Britney Spears. Jean est une vraie dure à cuir, pragmatique consciente de sa beauté juvénile, jamais (?) perverse mais un brin maligne, elle n’hésites pas à user de tous les moyens possibles pour atteindre ses objectifs, et y parvient toujours, ou du moins presque toujours. Engagée comme femme de chambre dans le complexe hôtelier du satellite hébergeant un milliardaire excentrique, sorte de Ridder Haggard en jeune homme déjà à la retraite, elle va jouer à un jeu terrible et beau, celui d’aimer et de haïr, de tenter, de voler, de pardonner, brefs tous ces incroyables "complexes romanesques" qui feront toujours des récits de Vance bien plus que de simples souvenirs de vieux marins, des bribes de vies s’entrecroisant sous la grande aventure, entières et chamailleuses, plus vraie que la fiction même qui les héberge.
Séduire un milliardaire pour argent comptant est un jeu auquel on peut être pris soi-même, et peut-être avec le risque de devenir également un autre objet de la collection de ce fétichiste acharné. Dans des décors d’une grande inventivité, de belles visions poétiques (la séance d’anthologie de Jean chez le couturier vaut à elle seule le lecture) , deux êtres vont "s’apprendre" et découvrir leur complexité au travers du binaire haine/amour. Un milliardaire possédant un secret, une entraîneuse de son état pas forcément animée de bonnes intentions, Vance nous brosse un opéra des vanités humaines quand il s’agit toujours et encore de trouver le secret qui est ou n’est pas, prétexte aux affrontements des corps et des esprits qui se cherchent sans le vouloir.
"Cholwell et ses poules" prolonge délicieusement cet opéra tragi-comique où quand cette chère Jean dévoile un peu plus son visage de serial lover killer. Parler d’un corporatisme féminin organisé comme une véritable caste de meurtrières sans en avoir l’air est le tour de force de Vance. Car cela n’arrive pas tous les jours de découvrir dans la SF pareil visage de la duplicité et de l’affairisme mafieux chez une femme, aussi jeune soit-elle. Une fiction qui nous parle un peu de certains aspects de notre société, ce qu’elle en train de devenir aussi, quand même la femme se fait le bourreau des hommes et pense finalement comme un homme, pour ne plus être qu’un Monstre. Il suffit pour cela de bien payer...
Un remarquable roman à deux histoires pour nous dresser le portrait d’une jeune femme sans concession, entière dans ses charmes comme dans ses moyens de nuire ou tout simplement de tuer. Un flash instantané pris sur notre monde en mutation...

Monstres sur Orbite, Jack Vance, Le Bélial, traduit de l’américain par Roland Wagner, Couverture de Nicolas Fructus, 308 pages, 20 €.






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