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  Sommaire - Livres -  G - L -  Le Cycle de YORG 1 & 2 : Yorg de l’île, Rork des Plaines



"Le Cycle de YORG 1 & 2 : Yorg de l’île, Rork des Plaines"
de
Alain Le Bussy

Editeur :
Eons Futurs
 

"Le Cycle de YORG 1 & 2 : Yorg de l’île, Rork des Plaines"
de Alain Le Bussy




10/10

Alain Le bussy est un auteur surprenant, dans le sens où, renonçant aux "modes" instaurées par une science-fiction qui vivote sur de nombreux terrains narratifs fort communs, il a su tracer son propre chemin avec une certaine ingéniosité qui confine au génie. Avec sa centaine de romans bien dépassée on raille souvent cet auteur au sujet de la qualité qui ferait souvent défaut à la quantité. Or, s’il est souvent critiqué pour son écriture alambiquée, stéréotypée, son style formaté plus par son expérience d’écrivain que par de réelles qualités de narrations, c’est justement parce que son style ne ressemble à nul autre, tourne le dos aux écoles pour ne produire qu’à partir d’un champ d’expérience bien particulier. C’est que Le Bussy, en écrivant, s’est souvenu de la leçon de ses pairs (mais demandez lui il vous dira qu’il ne doit son style à personne, à moins que ce ne soit à ses deux pieds) , à savoir que écriture en science-fiction doit rimer non seulement avec conjectures, topiques scientistes, problématique humaniste, mais aussi et surtout une certaine idée de l’aventure, un sens de l’épique qu’on pourrait qualifier de "fusionnel", à part. Geste humaine va de paire avec contexte de science-fiction. En cela, Le Bussy synthétise ce qu’on pourrait qualifier comme une double filiation mise en équation par son style, deux courants bien précis de la Science-fiction : le sens de l’aventure humaine à la manière de Jules Verne, et cette dualité propre à Wells entre l’homme en situation dans un monde touché par l’entropie et un état ancien qui lui reste à recouvrir. Non pas que "La Guerre des Mondes" doive se lire comme le cycle de Yorg, mais plutôt que la manière avec laquelle il met en apposition l’homme face au péril peut se comprendre de façon identique ou tout du moins similaire à celle de Wells dans l’ intentionnalité d’un style dépouillé (l’abandon de l’individu ou du groupe relaté par la voix d’un conteur) , relayant un phrasé lapidaire au service d’une épopée libératrice. Ainsi, Le Bussy demeure un génie ou un petit malin qui a su dissimuler sous l’apparence des mots de l’aventure humaine de fortes topiques incarnant de loin en loin la virulence réaliste d’un Verne et la prodigalité inquiète d’un Wells.
Ses cycles s’accumulent et Alain Le Bussy ne gagne pas en excellence mais, et c’est là ce qui irrite au plus haut point ses pires détracteurs, demeure et perdure dans cette constance d’une narration vivante et alerte, marque et signe d’une sf belge qui s’est depuis longtemps libérée de sa tutelle francophone, des prédicats formatés de la sf anglo-saxonne, pour gagner par ses propres moyens cette autonomie dans une écriture parfaitement soumise à un esprit épris d’une profonde liberté. Pourquoi un tel honneur pour un Belge aussi impertinent et prétentieux que cela en heurterait ma pudibonderie française ? Tour simplement parce que ce damné rejeton à l’humour non pas corrosif mais tapageur comme un Jean Ray ou subtile comme un lord anglais qui aurait perdu sa montre à gousset chez un horloger borgne et bègue, est une sacrée plume.

Chatinika faisait déjà montre d’une Fantasy de grande classe tout en restant très populaire et peu réticente à l’effeuillage, ou cet "impolitiquement" correct voir "narrativement" incorrect souvent relevé dans sa prose dite répétitive, deux barbarismes indispensables pour comprendre la tension qu’implique tout jugement sur l’oeuvre de ce damné pirate dont on aimerait bien découvrir la clef de l’énigme qui se terrerait au fond de son jardin, paraîtrait-il. Chatinika reste donc pour beaucoup un grand souvenir de lecture parce que Le Bussy satisfait à toutes les attentes, parce qu’il n’y a pas cette frustration comme il y eut jadis cette frustration française, tout simplement parce qu’il y a eut un soucis réel de conter, de raconter, de relater, de chanter, de hurler, un désir de narrer une histoire.

Avec le cycle de Yorg Le Bussy fait de même, mais dans un genre qui regarderait une science-fiction qu’on aurait pu croire passéiste, surannée, balisée jadis par la poésie doucereuse et cruelle d’un Ballard, le chaos d’un Cooper ou bien le chant du cygne, ce dernier cigare avant la fin d’un Andrew Weiner.

La petite histoire qui se fera grande histoire

En un monde bien éloigné de la société pastorale si chère à Kim Robinson (le cycle d’orange country) , Le Bussy s’amuse à nous raconter une histoire comme ces histoires de jadis que le cinéma nous a si bien servi (New-York ne répond plus, Le jour des fous, Je suis une légende, Mad Max, etc...) à une époque où les scénaristes étaient bien plus préoccupés par l’histoire que par le taux de pixels. Oui, mais l’histoire de Le Bussy n’embrasse pas un contexte particulier (le policier, le justicier, une société bien déterminée) ni ne s’encombre de "paratextes" licencieux ou trop consensuels (la sauvegarde de l’humanité entière sur un mode évangélique si typique des post apocalyptiques américains, le culte de morale, la lute contre le mal) mais s’attarde plutôt à une humanité éclatée, tribale, grégaire, dispersée, oublieuse du passé, où on survit au jour le jour, sans se préoccuper des grands lendemains qui chantent. Il nous raconte l’errance d’une tribu, les Yagrr, en une Terre où un virus a dévasté les populations. Le Bussy nous brosse ainsi avec patience et une certaine poésie, celle des grands commencements de l’histoire, ou plutôt des histoires qui ont fait l’histoire, une société humaine bien particulière. Plus vraiment de races, mais des tribus, parfois des ethnies ayant reculé jusqu’en leurs plus primaires retranchements ou en des pratiques tribales relatives à d’anciennes techniques impliquant les machines ou la mécanique, voir certains particularismes ethno- religieux (cannibalisme, les mutants terrassiers, le peuple des machines, Les Hommes-Du-Vent) , le monde du lendemain de la grande dévastation est un monde scindé en deux. D’un côté ceux du dessus où s’affrontent en des luttes pour le pouvoir et le territoire de nombreuses peuplades, voir des castes, tellement l’auteur les radicalise et les particularise par des attributs, des pratiques ou des "technaï". De l’autre, Le Bussy nous décrit une population humaine n’ayant pas tout oublié. En fait, une petite minorité de survivants que le virus n’a pas touché, survie sous la surface de la planète. Ayant accumulé des vivres pour longtemps, développé une société à part entière avec ses règles et un fonctionnement plus dynamique, ces derniers hommes ne cessent de chercher un remède à ce virus qui guette à l’aune du crépuscule terrestre. Pour cela, ils ont conservé une certaine technologie qui en fait encore des hommes modernes et civilisés. Au-dessus, le monde de la surface où seuls les dits "immunisés" ont survécu, bref les plus fort, les mutants ou les chanceux, est un univers dur, aride, où tout déplacement doit être bien évalué, les vieux s’arrêtant pour les laisser les plus jeunes poursuivre leur chemin. La tribu des Yaggr entreprend donc une longue odyssée qui sera marquée par une rencontre qui équivaudra un peu à celle des grandes découvertes humaines.

Un post apocalyptique tribal et grégaire

Ce qui caractérise le plus le cycle de Le Bussy c’est cette homogénéité de la narration, habilement répartie entre chaque volume, et dont chaque titre respectif est consacré à une tribu. Oui, l’humanité a survécu, du moins, elle s’est tracé un chemin qui l’a définitivement (?) transformé en une humanité autre. Mutations génétiques, malformations, tous les stigmates de l’apocalypse sont remarquablement évoqués par la plume de l’auteur en un style fluide et très réaliste. L’autre particularisme de cette histoire c’est ce rapport nouveau que Le Bussy établit entre ce peuple qui a tout oublié et cette humanité à laquelle on ne manque pas de s’identifier également, des survivants qui se relaient comme à un poste de vigie, la cryogénie remplaçant le bon vieux somme entre les tours de garde. Quand les tribus du haut sont uniquement occupées à survivre au jour le jour, celle du "bas" tente de recoller les pièces d’un puzzle dont la pièce maîtresse semble lui échapper constamment.
Le second volume verra une alliance naître entre le tribu des Yagrr et celle des Homme-du-Vent. Yorg et Rork vont alors constituer les deux icônes d’un nouveau périple qui leur fera traverser une Europe meurtrie par les hordes sauvages des cannibales et des Longs-Cheveux. L’auteur a une façon bien personnelle de nous faire partager les sentiments contradictoires qui traversent ses personnages. On le voit bien, malgré la régression vers un certain primitivisme, il semblerait que demeure quelques sanctuaires secrets dans la conscience de ces hommes qui n’en font pas tout à fait des sauvages morts pour la civilisation. Et c’est ce premier message qui semble transpirer dans ces deux volumes, une douce philosophie du non-dit qui semble baigner encore un monde pas encore mort pour tous, cette philosophie de la rencontre heureuse et des alliances (Yor/Rork, la tribu et ceux d’en-bas) . Ceci fait que rien n’est perdu avec Le Bussy et tout est prétexte à une recherche, mais la recherche de quoi ? C’est la le but final de son cycle qui bien que violent et grégaire, n’en demeure pas moins d’une très grande sensibilité.
Yorg et Rork s’en iront à travers l’Europe pour gagner le territoire du Peuple des Machine, une étrange peuplade qui semble vouer un culte à la mécanique, au métal, et dont l’unique foi est d’étendre les ramures de leur système mécaniste de part le monde. Totalitarisme de la machine, ce peuple ne vit que pour dominer et nos héros parviendront à sauver quelque uns de ce monde voué aux rouages automatiques.

A la recherche de ce qu’on a perdu

Si tout le cycle de Yorg se tient par une écriture équilibrée, un sens de l’intrigue sans trop d’excès, des portraits de personnages totalement aboutis, et de belles images fortes et réaliste sur l’un de ces "futurs ballardiens", c’est que l’auteur poursuit un but final qu’on devine au travers de la première rencontre entre Yorg et "ceux d’en-bas". Il est question de ce qui justement construit le monde et lui donne un sens, mieux une ascension : le savoir. Et c’est au final ce qui domine un roman que beaucoup ont tout de suite relégué à du pur roman de gare, à de l’aventure. Pas à pas, Yorg et sa tribu vont apprendre à se rappeler, à se souvenir de ce qui dort en eux. On y devine un peu une mise en situation de la belle "métempsychose" si chère à Socrate où le disciple se souvient de ce qu’il savait déjà. Le Bussy en hôte le côté fabuleux ou spirituel pour n’en garder que le processus. Que ce soit un simple mur bétonné, une vitre, chaque rencontre que fera Yorg sera un peu le retour d’une humanité sur elle-même, parfois avec humour, sur ce qu’elle couve, éternel, en son sein.
Pas d’humanisme dévoyé, cependant, chez l’auteur, uniquement ce juste apprentissage des autres, que ce soit par l’épreuve, la lutte, ou tout simplement l’échange.
Une écriture toute en limpidité, fraîche et généreuse, populaire aussi, ne lésinant pas sur les dialogues ou les monologues des personnages, et une bien belle aventure, même si on aurait souhaité un peu moins de caricatures ouvertes qui servent le plus souvent les détracteurs de Le Bussy. Mais peut-être est dû simplement au fait qu’une humanité en chute ne peut rien offrir d’autre que les pires clichés et les pires préjugés en action. Ainsi, en lisant ce cycle on aura parfois l’impression que le texte n’est pas vraiment un texte mais un miroir réfléchissant ou bien un oeil qui nous fait miroiter les dangers possibles d’un futur mal maîtrisé où une fois de plus le savoir aura été mis de côté au profit de cet instinct qui, pour peu qu’il soit vital dans bon nombre de situation, n’en demeure pas moins la porte ouverte vers la violence absurde, quoique inévitable quand "les murs de la raison" se sont effondrés. C’est là une interprétation à laquelle on peut être amené en lisant un grand récit d’aventure soulevant des réflexions fondamentales sur notre acquis et sur notre devenir.
Quand aux couvertures de Daniel Capparelli, que dire d’autre sinon qu’elles illustrent à merveille l’univers d’Alain Le Bussy. Un très grand illustrateur......

Ne renonçant pas à leur très grande originalité, les éditions Eons poursuivent donc le chemin jadis tracé par Galaxie-bis en nous offrant à chaque fin de volume une nouvelle. C’est là encore une fois le gage d’une très grande honnêteté quand à leur travail et le soucis de faire connaître de nouveaux auteurs comme des grands anciens qu’on apprécie toujours de redécouvrir.

Des difficultés du voyage entre les mondes de Rozenne Maréchal

En quelques pages la jeune Rozenn Maréchal s’affirme comme une authentique conteuse, quelque part entre Schekley et Frederic Brown. Un ancien, déçu par les sciences, s’étant reconvertit à la botanique, se voit recevoir la visite de deux personnages lui demandant pourquoi il s’est arrêté si prêt du but. Il s’en expliquera crayon en main. Autant dire que cette nouvelle croustillante à souhait dévoile un coup de théâtre qui évoque furieusement certains épisodes de la mythique "Twilight Zone" de Rod Sterling. On attend toujours un bon gros roman de la jolie Rozenn, histoire qu’elle nous entraîne encore un peu plus loin dans les méandres de cette dimension où humour et bonhomie ne sont jamais trop éloignées l’une de l’autre. Une histoire sur le bon vieux "j’y étais presque" et la naissance d’une très grande plume......

Porteuses de Brian Stableford

Alors que Rozenn se complaisait dans dans un récit léger et sans grande perte ni fracas pour les personnages, l’excellent Stableford, lui, emboîte le pas d’un Bradbury ou d’un Matheson dans un récit à la fois amère et sage, où le drame personnel d’un homme qui, bien qu’aussi célèbre qu’un Armstrong, n’en demeure pas moins brisé par son voyage vers la mythique Mars d’où il ne ramena jadis que mort et déception. La soudaine irruption dans sa vie d’une étrange jeune mère porteuse révisant à elle seule le mythe de la nouvelle Eve ainsi que celle de l’immaculée conception, nous montrera que la vie, d’où qu’elle puisse venir, trouve toujours son chemin. En d’autres termes, Stableford nous montrer combien le bon vieux dicton scientifique, "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" est d’une grande actualité, surtout pour une invasion qui aurait déjà commencé. Roy Thinnes au pays de la parthénogenèse, Stableford fait très fort. Espérons qu’un jour, quelque éditeur passant par là réédite son prodigieux cycle des "Livres de la genèse" ou encore son cycle des "Loups-garous de Londres" dont on désespère voir les éditions "j’ai lu" en achever la publication. Encore une vieille manie française de laisser tomber une publication, aussi excellente soit-elle.........

Le Snart chasse toujours de Markus Leight

Quand à notre Markus, notre Frederic Brown attitré, il poursuit dans la même veine cet humour pince sans rire, quoique dans ce récit, il semble faire montre d’une plus grande complexion de l’intrigue et ouvre plutôt à des interrogations plutôt qu’à la satire dont il nous avait fait preuve dans le sublimissime "Le Gnok" qui en a fait glousser férocement plus d’un. Avec cette nouvelle cependant Markus reste toujours dans le registre des tites bestioles façon Gremlins, Critters ou Alf de service, sauf que là, son Snart est un véritable expert en dératisation qui va très mal tourner. Qui a dit que seuls les flics et les profs pétaient les plombs ????
Alors voilà qu’un soir, notre Snart, sorte de fouine extraterrestre confinée dans les sous-sols de la Station 7, perçoit une communication extra-sensorielle agressive que les instruments de la Station où il bosse en sous marin n’ont même pas repéré. Une bombe logique doit faire beaucoup de dégât, car voilà notre Snart qui trépasse et nous qui doutons du réel. Et si nous n’étions que des soldats conditionnés par une puce, mais dont une espèce de virus en biaiserait les fonctions pour nous condamner à vivre dans un univers alternatif où nous serions tout autre et, comme d’habitude, les seuls à y croire ? Une angoissante histoire sur la relativité du réel, sur sa facticité, à moins que ce ne soit sur la duplication du réel quand l’esprit se met à croire en un monde autre où il serait autre. La fin est symptomatique d’un grand écrivain dont on attend toujours le premier gros roman nous contant l’enlèvement de Paris Hilton par un groupe de ET qui ont la gueule de celui du film de Spielberg, mais seraient d’incroyables pervers et des fous de logique quantique, à moins que ce ne soit ces courses de chevaux qu’ils prennent pour des étoiles filantes et dégommeraient comme à un stand de tirs. Bon j’arrête parce que là j’écris à sa place, et mal en plus.....
Pourvue que la bestiole Leicht se réveille un jour, ça nous changera des guimauves sf et nous fera chaud au ventre, comme un bon plat de nouilles bien grasses arrosées d’un bon vin rouge, rien que ça......

Eons persiste et signe et ça nous fait du bien. Avec peu de moyens, beaucoup d’efforts et beaucoup de courage, le couple Alary/Blary a installé durablement une collection aux textes de grande qualité rehaussée par des couvertures de toute beauté. En quelques titres, Eons est devenue LA référence en Science-fiction. Il serait grand temps que les médias en parlent plus. Un grand bravo à ce couple un peu fou parti de rien pour aboutir à autant d’excellence éditoriale......

Yorg de l’île, Rork des plaines, Alain Le Bussy, Eons Futurs, 205 et 186 pages, Couvertures de Daniel Capparelli, 15.70 & 12.90 €.






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