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"Le Berger des Nuages"
de
Sean Russell

Editeur :
L’Atalante
 

"Le Berger des Nuages"
de Sean Russell



10/10

On croyait que la Fantasy dite "orientaliste" se devait d’être cantonnée justement dans le ghettos que lui avait patiemment édifié la culture occidentale trop imbue de sa seule prétention au récit épique, héritage chevaleresque s’il en fut. Or, Sean Russell nous montre avec ce récit âpre et fort combien il est facile de sortir un genre du linceul culturel dans lequel semblait le tenir tout un courant littéraire. Cela se voit déjà chez un auteur aussi excellent qu’Alexis Névil (Les trois Crapules de Klahgann) où il faisait montre d’un humour corrosif fortement marqué par le médiéval Samouraï¨et le Go-Nagaï. Mais là où Alexis Névil part sur une odyssée picaresque et tragi-comique, la prose de Russell explose en une succession d’arabesques narratives qui confinent au sublime, tant du point de vue des topos que du jeu subtile des rapports entre personnages décalés. Non content de montrer à notre Fantasy combien l’épique issu des pays d’orient peut échapper aux clichés du Manga et des Serials issu du cinéma Kung-Fu bondissant de naïveté, Sean Russell enfonce en quelque sorte le clou et nous brosse un véritable tableau de maître, fin et subtile, tout en nuance et en violence.

Dans ce second volet, le feu de la bataille brûle aux portes de l’Empire Wa. En effet, les armées du Khan aux mains d’or sont en passe de franchir les frontières et répandre sang et désespoir aux quatre coins du territoire. C’est le printemps dans l’Empire et la mythique fleur de l’Udumbra a déployé ses pétales et répandu son parfum suave. Elle annonce les grands jours, ceux de la venue du Maître parfait et donc de la mort d’un monde d’où doit naître un nouvel ordre. Shuyun est le conseiller du roi Shonto et devra encore une fois prendre les chemins de traverse pour mener une bien étrange quête dont beaucoup de choses dépendront. De son amour avec la belle et intemporelle Nishima, du destin qui les séparera de part la vicissitude des jeux de pouvoirs et alliances, Shuyun en fera son propre chemin de croix et un voyage au bout d’une nuit constellée des énigmatiques fragrances d’un orient éternel où les signes et symbole ne se trouvent pas seulement dans une nature qui fait sens mais également et surtout dans cette grande intériorité, ce moi divin qui fait du monde de Russell un univers circulaire, un univers qui, tout en brisant la ligne droite du christianisme épique de nos traditions, inscrit dans des tablettes sacrées la geste glorieuse d’un guerrier poète qui vécu en amoureux et en philosophe et accomplira un destin aux relents messianique où douleurs et joies son intimement liés comme la plus inévitable des alliances, mieux, l’harmonie des contraires.....

Une Fantasy orientale comme un syncrétisme culturel

La première grande originalité du cycle de Russell est à rechercher dans cette espèce de fusion entre plusieurs cultures voir entre des "géographies" auxquelles l’auteur s’est attaché. L’entreprise s’inscrit de fait pleinement dans une tentative de construction d’une protohistoire où une géographie apparentée à la Chine médiévale, à la Mongolie (les mythiques et sauvages "Terres du Nord") , s’allient avec force à des méditations orales qui ressortent à la fois des traditions taoistes, Shintoistes que du sage Confucius, le tout dans un monde raffiné qui évoque un Japon parallèle où le théâtre est sacralisé et l’art des jardin pratiqué comme une véritable spiritualité. Certains passages du livre évoquent également la poésie chinoise de Tu Fu, cette poésie de la dynastie des Tang (618-907). Russell prend son temps pour exposer son intrigue, et c’est là que se distingue un grand auteur d’un simple écrivaillon de grande surface. Ainsi, l’Empire de Wa mis en scène par l’auteur est d’une très grande originalité, histoires, mythologies et sociétés se voyant fusionnés en une entité culturelle qui, paradoxalement, est d’une incroyable cohérence et d’une profondeur rarement égalée. Les populations, mais bien plus, les catégories sociales, sont parfaitement bien rendues dans leurs particularismes, leurs mentalités respectives aussi, ce qui donne encore plus d’épaisseur et de véracité à l’histoire. Quand aux éléments ressortant du fantastique, ils diffèrent des classiques archétypes de la Fantasy occidentale, sont plus attachés aux lieux, aux brumes éternelles, mais également à l’esprit d’une époque réinventée, si bien qu’on aura parfois l’impression de lire plutôt un récit du japon médiéval baignant dans un fantastique à la manière du Juge Ti de Robert Van Gulik, la frivolité en moins. Réflexions sur le cosmos, songes philosophiques, les séquences qui auraient pu être reçues comme du pur verbiage nous apparaissent sous la plume de Russell comme de véritables éléments inséparables de l’histoire, algorithmes secrets d’un monde qui reste constamment à déchiffrer, d’un monde dont l’architecture secrète, on le devine, se situe avant tout en nous-même. Les monologues servent dans les batailles à faire l’éloge d’un grand personnage, un ami mort au combat, et on est entraîné dans cette langue, mieux, cette pensée attachée avant tout à l’autre qui nous précède, l’autre qui survivra dans les stances poétiques que le compagnons érigera en signes en son honneur.
Quand aux séquences de batailles elles sont réglées comme de véritables batailles de Samouraï, l’auteur n’ayant pas oublié que dans toute histoire de Fantasy il y a son lot de confrontations, qu’elles soient individuelles ou collectives. Cependant, contrairement à la Fantasy de tradition occidentale où ce sont les batailles qui décident de tout, la prose de Russell les met en scène comme des mal nécessaires mais uniquement dans la poursuite d’un but ultérieur qui est plus louable. De plus, tout en honorant Howard dans la cinétique des combats, l’auteur ne se fourvoie pas dans une débauche de sang et de corps déchiquetés. Il leur préfère largement l’onirisme sous-jacent et les réflexions qui en découlent sur le sens de la quête, le devenir, les interactions entre les événements, tout un univers où chaque chose est reliée, chaque être lié à son destin et à ce qu’on pourrait définir comme "le poème qui dort au coeur de sa vie". Une grande Fantasy, magistrale et grandiose qui nous entraîne dans un orient de rêves et de complots, de jeux politique et d’onirisme, bref un chef d’oeuvre absolu dont il faut pourtant lire les deux volumes comme un roman en soi, si on ne veut pas perdre le fil du sabre expert dont l’auteur fait usage, tel un vieux maître adossé à la montagne de ses derniers jours, racontant un peu à son élève, un peu à lui-même, tel un fou, les grandes histoires pleines de chaos et d’ordre, les guerres et leurs femmes, aussi belles que les fleurs écloses au pays du matin calme, éternel orient de nos amours impossibles et guerres insensées et belles pourtant. Sean Russell a voulu dans ce récit nous dépeindre sa propre idée de l’évangile, mais un évangile débarrassé de ses images de paradis éternel pour l’inscrire dans le paysage d’un orient lointain et magique, et son Berger, un moine guerrier et botaniste à la fois, une homme tout simplement......
Quand à la couverture de l’espagnol Beet, que dire sinon qu’elle se hisse au niveau d’un Sweet ou d’un Frazetta, incroyable fenêtre ouverte sur le monde de Russell et probablement la plus belle peinture du moment. Après l’ouragan Negrete, voici la tornade Russell. un grand merci à l’Atalante pour ce grand moment de Fantasy, ou de littérature tout court.......
La traduction de Pierre Goubert, quand à elle, est symptomatique d’un travail méticuleux, tout attachée qu’elle est à transcrire tout un univers fait d’images et de mots, de visions et de gestes, une pensée aussi ? Du grand oeuvre qui hisse Goubert au niveau du travail de Patrick Couton sur l’oeuvre de Pratchett.

Le Berger des Nuages, Sean Russell, L’Atalante, traduit de l’Anglais par Pierre Goubert, couverture de Beet, 655 pages, 25 €.






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