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  Sommaire - Livres -  M - R -  Coeur d’Argent



"Coeur d’Argent"
de
Michael Moorcock & Storm Constantine

Editeur :
Fleuve Noir-Rendez-vous Ailleurs
 

"Coeur d’Argent"
de Michael Moorcock & Storm Constantine



10/10

Depuis son remarquable mais très déconcertant "Mother London" on pensait que Moorcock s’était quelque peu assoupi sur son auguste oeuvre qui en avait fait rêver plus d’un jadis. Seulement, comme le Multivers est la thématique centrale de cette oeuvre qu’on a souvent accusée d’être répétitive et que de rendre bien cet honneur à ses détracteurs est devenu sa profession de foi, lord Michael Moorcock a pensé y faire encore quelque intrusion, non sans malice toutefois, puisque, cette fois-ci, c’est accompagné par la fort jolie et talentueuse Storm Constantine qu’il se lance dans la grande aventure.
On connaît malheureusement fort peu la belle Constantine en France si ce n’est par ses deux très remarqués romans qu’on pourrait qualifier de "Dark Fantasy Vampirique", faute de mieux. Parus chez l’excellente maison d’édition Oxymore, "Enterrer l’Ombre" et "Exhumer l’Ombre" font preuve d’une écriture brillante, débarrassée des poncifs classiques de la littérature vampirique. Loin des Rice et Stoker, Constantine nous brosse un univers homogène et plein de nuances, une espèce de monde alternatif qui, pour peu qu’on puisse l’identifier de prime abord comme un univers ressortant de la Fantasy, n’en demeure pas moins une céation bien plus sombre. Un peu comme le fait Brian Lumley pour son remarquable cycle de Necroscope, Constantine édifie un univers extrêmement cohérent, un univers qui aurait pu être rêvé par Beaudelaire ou Poe. On y suit les pérégrinations de deux races complémentaires, l’une apportant son art à l’autre qui le lui rend en offrandes de sang. Monde chatoyant, décadent et beau à en mourir, ce livre-univers est l’une des plus remarquables créations littéraire depuis Mervyn Peake et
China Mieville.

Karadur est une gigantesque ville de métal, un artefact où, dit-on, le temps aurait pris naissance. Telle la Jérusalem céleste, elle est située au centre du Multivers, Si on suit le rayon de lune, il est probable que l’on tombe sur la cité, tout comme il est également probable qu’on puisse contempler le mythique Joyau du Temps découvert jadis, bien avant la naissance de la ville, par un dénommé Shren, Shren le mineur. Lové en son sein comme l’enfant prodige, le mythique joyau imprime aux habitants de la cité mythique le sens d’une existence, de sa naissance à sa fin, la mort réparatrice. Or, Karradur est en grand péril, un danger guette et son éclat rouge sang semble terni par l’imminence d’un grand malheur.Fille du chef du Clan de Fer, Dame Rose de Fer va devoir faire alliance avec Max Peau d’Argent, voleur de sa condition. Leur but commun sera de sauver la ville de métal et de vapeur mais aussi sa ville jumelle, Shriltasi.Or, le capitaine Cornelius Coffin, capitaine en chef des forces de sécurité des clans s’intéresse de près à leur périple. Amoureux de Dame Rose il ne rêve que de capturer Coeur d’Argent.........

Fantasy surréaliste teintée des fards blafards du Gothique, cette première mouture à une saga prometteuse nous permet de découvrir un monde aussi pittoresque et éclaté que celui du Gormenghast de Mervyn Peake, sauf que là l’intrigue n’est pas centralisée autour d’un topos servant de lieux commun à la belle métaphore, mais plutôt à un parcours. A l’éclectisme d’un voyage à la manière de La Pérouse que scande à merveille la prose méticuleuse de Moorcock, se surajoute le manièrisme exotique et pittoresque très 19 eme de Constantine, si bien que le lecteur ne sera plus tellement à quelle époque précise l’histoire fait référence ou du moins à quel moment de notre histoire il serait judicieux de l’y placer. Au final, le lecteur sera subjugué par une prose généreuse qui en rappellera à certains les meilleurs moments de Jerry Cornelius mais en un style plus maniéré, débarrassé des redites qu’on a souvent décrié chez Moorcock. La prose de Constantine, par son excès en termes exotiques et par sa justesse dans la retranscription des sentiments qui traversent chaque personnage, parvient à installer un climat doucereux, des apartés qui évoquent les reflets d’un paradis à jamais perdu. Il en ressort de beaux échanges, entre une douceur dissimulée et une violence dont l’outrance semble être une épreuve, comme un obstacle nécessaire à cette quête d’une réconciliation d’un monde avec ce qui l’a fait naître. Quand à la plume vive de Moorcock, elle semble s’égarer allègrement dans les jeux de rapports, les confrontations et les jugements qui font choisir de tuer ou ne pas tuer. Tout le pathos Moorcockien est là, modulé par la sentimentalité noire de Constantine, ceci pour nous donner l’un des plus beaux jalons du genre. On y parle de Chaos, de flux, de pouvoirs, les énièmes contextes qui font des personnages de Moorcock des surhomme traversé tout de même par une toute humaine impuissance à mettre fin une bonne fois pour toute à ce problème fondamental au coeur même de notre chère humanité toujours en attente de stabilité : La contradiction. Symbolisme, totémisme, animisme, Moorcock et Constantine parviennent à élaborer un univers entre civilisation industrielle et geste "mystico-guerrière". la fin est comme une envolée lyrique, théâtrale, un pied de nez au fatalisme du Multivers et un hymne non pas à l’Amour mais à ce que peut faire l’amour, par delà le bien et le mal, par delà les infamies humaines, sans trop d’espoir mais avec la certitude que, telles les roses du matin, il faut recueillir la rosée pour goûter quelque peu à cette éternité de l’éphémère.
Cette superbe narration à quatre mains nous rappellera que Moorcock est encore et toujours un géant, même s’il donne parfois l’impression à certains qu’il ne peut plus y avoir d’autre regard, parole ou conversation autrement qu’approuvées par la censure qui le protège si bien, alors que jadis elle le maltraitait. D’où sont inaccessibilité pour certains et son ouverture pour d’autres. Ce qui pour un homme qui fut un enfant et adula les écrits de ce géant est une torture insupportable.
Quand à Constantine, il serait grand temps qu’elle puisse trouver une plus grande ouverture dans notre langue. Car comme le dit jadis Cocteau pour Lovecraft, Constantine gagne à être connue de la langue française, parce qu’elle a du génie, c’est dit......

Coeur d’Argent, Michael Moorcock & Storm Constantine, Fleuve Noir, Collection Rendez-vous Ailleurs, traduit de l’anglais par Benoît de Domis, Couverture (de toute beauté) de Marc Moreno, 19 €.






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