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  Sommaire - Dossiers -  Changements climatiques et SF : chaud !

"Changements climatiques et SF : chaud !"

Stéphane Pons
 

Le Réchauffement en question

Des morts par milliers en France, des coupures d’électricité géantes en Amérique du Nord, des centrales nucléaires en surchauffes, des trains immobilisés, des agriculteurs en détresse, des poissons ventres à l’air dans les rivières. Ces phénomènes sont-ils bien natu-rels ou s’agit-il des premiers signes du grand réchauffement apocalyptique que l’on nous prédit pour demain ? Nul ne le sait encore mais à SFMag on s’est dit que quelques auteurs avaient anticipé dans leurs œuvres ce grand chambardement. Petit bilan du grand réchauffement en terre de l’imaginaire... Pour le moment.

Depuis que Jules Vernes a mis les pieds dans le plat avec ses romans scientifiques et ses inventions prémonitoires, le lecteur moyen prête au moins une qualité, par ailleurs contestable, à la littérature de SF, sa capacité à prévoir ou à anticiper l’avenir. Il était donc tentant de mettre en parallèle les événements climatiques de l’été 2003 avec les romans ayant abordé le sujet du réchauffement de notre biosphère. Et là, à notre grande surprise, ils ne sont pas légions. La problématique du réchauffement était-elle donc si imprévi-sible que les plus brillants auteurs du genre l’ont ignoré ? Ce thème ne se prêtait-il pas à une exploitation littéraire de qualité ? Etait-il si difficile de construire une histoire autour de cette thématique ? Quelles que soient les réponses à ces questions, il a suffit des doigts des deux mains à votre humble serviteur pour réaliser ce bref inventaire non exhaustif et partisan.
Le tout premier auteur d’envergure à aborder ce sujet est James Graham Ballard. Dans son “Sécheresse” paru en 1965, il n’est ce-pendant pas question d’un quelconque effet de serre. Une pellicule de poussières industrielles recouvre les océans et empêche toute évaporation. Il ne pleut plus. La température augmente sans cesse. Il ne reste plus pour unique espoir aux survivants que de partir à la recherche du dernier fleuve. Et sans cesse, le sable et le soleil transforment la terre effaçant tout. Pourtant, la pluie reviendra dans l’ultime ligne de ce cauchemar où le style poétique et réaliste de Ballard fait merveille. Je ne peux m’empêcher de citer ici les trois autres romans-apocalypses éblouissants écrits par Ballard dans les années 60 : “Le Monde Englouti”, “Le Vent de Nulle Part” et “La Forêt de Cristal”. Traitant tous de catastrophes mettant en péril la survie de l’humanité et aussi passionnants, beaux et poétiques soient-ils, il serait néanmoins présomptueux de les intégrer à notre analyse. En effet, Ballard s’attache à analyser les réactions de l’humanité face à des phénomènes hors normes mais ne donne aucune explication tangible sur leur cause. Il s’agit donc plus d’arguments d’écritures, prétextes à l’invention et à la création, que d’une exploitation pure de la thématique du réchauffement.

Années 70 : deux chef d’œuvres !

Prise de conscience sociale ou humaniste ? Je ne sais. Toujours est-il que tout commence vraiment dans les années 70. Et à tout seigneur, tout honneur, il est impossible de passer au travers d’un écrivain et d’une œuvre majeure, je veux bien sûr parler du roman “Le Troupeau Aveugle” de John Brunner, paru en 1972. Immense auteur anglais, Brunner a donné une foule de chefs d’œuvres à la SF. Ne pas le connaître est sans conteste une faute grave. Ce livre, comme les trois autres romans issus de sa période pessimiste et presque pré-cyberpunk (“Tous à Zanzibar”, “L’Orbite Déchiquetée” et “Sur l’Onde de Choc”), est d’une acuité inquiétante. La Terre se meurt victime des inconséquences de l’homme. La Méditerranée est une mer morte où l’on ne se baigne plus, les allergies se multiplient, les antibiotiques ne sont plus efficaces, les insecticides ne servent plus à rien et pour cause, tous les insectes y résistent, l’eau du robinet n’est pas toujours potable, les pluies vraiment acides se multiplient. Tout au long de ce récit, la spirale de la fin d’une civilisation semble s’accélérer. Fin d’une civilisation ou fin du monde ? Brunner tranche par la noirceur de sa vision. Le temps des sauveurs d’humanité est révolu. La rédemption n’est pas à l’ordre du jour. L’homme récoltera ce qu’il a semé. Un roman puzzle effroyable et inoubliable.
Nettement moins connu et tout aussi indispensable, se trouve le roman publié à titre posthume en 1972 par Philip Gordon Wylie et intitulé “La Fin du Rêve”. Notons que J. Brunner était d’ailleurs un grand admirateur de cet ouvrage. Wylie qui travailla beaucoup pour Hollywood (adaptation de “L’Île du Dr Moreau” dès 1932, film réalisé par Georges Pal d’après son roman le “Choc des Mon-des”, etc,.) reste quasi ignoré en France. Il s’agit d’un mystère car Dieu que sa “ Fin du Rêve ” est belle et saisissante. S’attachant à raconter par le détail, les affres et les tourments écologiques que la Terre va subir sous peu, tout étant joué depuis les années 70, Wylie livrait sans le savoir une œuvre maîtresse à la SF. Un roman minutieux dans le désespoir et la désolation qui ne laisse là aussi aucune place à l’espérance. Entre la précision d’un bilan scientifique et la beauté d’un champ de mort, il y a son roman. Remercions le.
Avec son livre “Sheol” paru en 1976, l’allusion biblique de Jean-Pierre Fontana, le régional de cette étape estivale, est claire même s’il s’intéresse surtout aux conséquences d’un après réchauffement. Dans l’Ancien Testament, le Sheol est le monde d’en bas, celui où les morts descendent tous et où aucun d’entre eux ne saurait remonter sans l’aide de Dieu ; une des trois parties du monde avec le ciel et la terre. Nous nous retrouvons donc dans un lointain futur, sur une Terre stérilisée par la pollution et les mutations atomiques, la dernière des “villes-bulles” avance lentement à la recherche de sources d’énergie, suivie à la trace par le peuple des Nomades, adaptés dès leur naissance à un air raréfié. Art, héros messianique de cette œuvre s’il en est, tentera de “ s’élever ” au cœur de cette cité. Philippe Curval écrivait à propos de ce roman : “De cette succession de cauchemars emboîtés naît une atmosphère étrange et angoissante, traversée par des êtres surgis tout droit de l’univers d’Eugène Sue ou de Rosny Aîné... Une sorte de roman initiatique où les épreuves qui attendent le héros sont autant d’étapes sanctifiantes qui le conduiront au sacrifice suprême, celui de son identité, celui de sa vie, pour le triomphe de ses idées”. Un roman à la tonalité originale dont nous conseillons vivement la lecture et qui contient sans doute la vision la plus mystique et poétique de l’ensemble des œuvres consacrées à ce type de sujet.

Années 80 : Encore Ballard !

Eh oui ! C’est encore J. G. Ballard qui fait figure d’unique anomalie. En 1981, il écrit “Salut l’Amérique !” et nous sommes en plein dans le sujet. Ce livre, parfois prétexte à des “délires” dont cet auteur a le secret (cf “Crash !”), nous plonge sur une terre où l’homme est allé trop loin. A force de chambouler les forces de la nature et de construire n’importe quoi, n’importe où, un barrage de trop a joué le rôle du détonateur. Notre biosphère n’a pas résisté et hop, la cote Est des USA devient un désert saharien et la cote Ouest une jungle amazonienne. Après l’exode, il ne reste plus qu’aux survivants de cette bonne vieille Europe d’attendre quelques décennies pour jouer les Christophe Colomb du futur. Inutile de préciser qu’ils ne découvriront pas les Indiens mais entre autre, un Las Vegas fantasmagorique peuplé de Dean Martin, Franck Sinatra et aussi quelques anciens Présidents des USA, quarante-quatre pour être précis, tous en pleine formes et ressuscités. Petit problème, Charles Manson a mis le doigt sur la détente nucléaire et menace de tout faire péter ! Roman virevoltant, teinté d’un certain surréalisme et d’allusions plus ou moins érudites à la culture américaine, le “Salut l’Amérique !” de Ballard reste encore aujourd’hui très recommandable.

1994 : comme un ouragan !

En 1994, la machine semble s’emballer. Coup sur coup, trois romans paraissent chez les anglo-saxons. Robert Silverberg dans son “Ciel brûlant de Minuit” publié en 1995 par chez nous, décrit une terre du 24ème siècle ou l’effet de serre, la disparition de la couche d’ozone et la pollution n’ont laissé qu’une humanité piégée. Faut-il tenter de réparer l’irréparable, d’adapter l’homme à ces nouvelles conditions, de fuir vers les étoiles ? Au final, un roman au trois-quart réussi mais dont la dernière partie et la fin sans surprise, comme souvent chez Silverberg, gâchent un peu le plaisir. Reste une description des plus réussie des transformations auxquelles nous pou-vons nous attendre et une étude intéressante sur les choix éthiques que nous devrons aussi affronter, des personnages toujours atta-chants aussi. Et si Silverberg était le romancier de l’humanité et de ses névroses et non celui de l’aventure pour l’aventure ?
Avec son “Gros Temps” publié en 1997 dans nos contrées, Bruce Sterling laisse tomber le cyberpunk et s’attache à nous faire vivre les aventures d’une équipe de joyeux prévisionnistes météos, allumés des tornades, qui attendent la fameuse F-6 (the big one) qui va tout nettoyer. C’est qu’au 21ème siècle, l’effet de serre a engendré des ouragans géants qui détruisent régulièrement ce bon vieux Middle West américain au point que plus personne n’y vit. Descriptions très fines d’un possible futur, très belles interactions entre les différents personnages et un souffle (!) stylistique lent puis épique pour un roman des plus agréables à lire. Sans toucher au sublime, Sterling a pris du plaisir à l’écrire, cela se voit et se ressent.
Est-ce vraiment le cas de John Barnes avec “La Mère des Tempêtes” apparue chez nos libraires en 1998 ? En effet, pour Barnes, en bon Américain qu’il semble être à travers ce recueil, la pollution n’a pas suffi. Il a fallu liquider un stock de missiles pour déclencher l’accélération de l’effet de serre et la grande catastrophe. Ouragans en séries, vents supersoniques, raz de marée de 100 m de haut, tout y passe y compris les grosses ficelles de l’émotion. Il y a les afficionados qui tiennent ce roman pour un chef d’œuvre, et puis les autres, nombreux hélas. J’ai tendance à croire que 700 pages (en édition de poche) c’est long, très long pour beaucoup de vulgarisa-tion scientifique, pas mal de descriptions assez gore, une morale simpliste et une écriture des plus ternes... Un livre qui s’adresse sans doute trop à notre système glandulaire et pas assez à nos méninges où qui lorgnait trop sur Hollywood lors de son écriture...
La fin du rêve ?
Depuis, plus rien. Il semble que la réalité commençant à dépasser la fiction, nos auteurs préférés aient eu tendance à laisser la place aux vulgarisateurs scientifiques. Il faudra donc viser les rayons “Météo” ou “Ecologie” de nos libraires pour trouver les œuvres spé-culatives les plus fouillées (le tout récent Hubert Reeves, par exemple). Et pour ceux qui s’intéressent aussi à notre tout jeune 21ème siècle actuel, je ne peux m’empêcher de signaler que le site internet du CNRS, consacré au réchauffement de notre planète, est pas-sionnant, remarquablement documenté et à consulter de toute urgence. Allez donc jeter un œil sur http://www.cnrs.fr.
Pour finir sur une petite note humoristique mais bien réelle (vu sur Arte !), l’aveu récent de certains éminents scientifiques qui travaillent sur la pollution, l’effet de serre et l’éventuel réchauffement de notre planète. Ils avaient oublié un léger détail depuis le début ! Le soleil et ses cycles encore méconnus ou mal analysé. Quand on cause de réchauffement, avouez que rater la seule source de chaleur de notre planète, il fallait le faire !
Fin momentanée du voyage aux pays de l’effet de serre en espérant que les imaginations reprendront le dessus !

Stéphane Pons

Petite bibliographie sélective
Auteur (années de naissance-décès), titre du roman en français (titre original, année de publication), éditeur France, collection, numé-ro dans la collection (année de publication et/ou de réédition). Prix littéraires et commentaires divers indiqués sous le titre original du roman.


J. G. Ballard (1930)
Sécheresse (The Drought, 1965)
Casterman, Autre temps, autres mondes N° 2 (1965)
Livre de Poche N° 7005 (1977)
Presse Pocket N° 5229 (1986)
Salut l’Amérique ! (Hello America, 1981)
Prix de la SF de Metz, roman étranger, 1982.
J’ai Lu N° 2704 (Salut l’Amérique, 1989)
Denoël, Présence du Futur N° 326 (1985 & 1995)

John Barnes (1957)
La Mère des Tempêtes (Mother of Storms, 1994)
Robert Laffont, Ailleurs et Demain N° 158 (1998)
Livre de Poche N° 7235 (2001)

John Brunner (1934)
Le Troupeau Aveugle (The Sheep Look Up, 1972)
Robert Laffont, Ailleurs et Demain N° 31 (1975 & 1984)
J’ai Lu N° 1233 & N° 1234 (1981 & 1987)
Livre de Poche N° 7207 (1998)

Robert Silverberg (1936)
Ciel Brûlant de Minuit (Hot sky at midnight, 1994)
Robert Laffont, Ailleurs et Demain N° 147 (1995)
Livre de Poche 7214 (1999)

Bruce Sterling (1954)
Gros Temps (Heavy Weather, 1994)
Denoël, Présence du Futur N° 574 (1997)
Gallimard, Folio SF N° 58 (2001)

Philip Gordon Wylie (1902-1971)
La Fin du Rêve (The End of the Dream, 1972).
Roman publié à titre posthume.
Opta, Anti-Monde N° 25 (1976)
Livre de Poche N° 7059 (1980).


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