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  Sommaire - Dossiers -  Frankenstein et la Haute-Savoie

"Frankenstein et la Haute-Savoie"

Rémi Mogenet

Les adaptations cinématographiques n’ayant repris que de façon imprécise les lieux de l’action de Frankenstein, célèbre roman de Mary W. Shelley, on sait peu qu’une grande partie s’en situe dans l’actuel département de Haute-Savoie. Victor Frankenstein, en effet, est “genevois de naissance”, et il était inévitable qu’il se rende dans les environs de Genève. Ce qui est remarquable, cependant, c’est que la Haute-Savoie recouvre des moments de sa triste vie dont l’importance symbolique est particulièrement appuyée.

A l’époque où est censée se dérouler l’action, le XVIIIe siècle, Genève, quoique déjà soutenue par Berne, restait une république indépendante : elle sera rattachée à la France en 1798, puis à la Suisse en 1815. Néanmoins, le roman a été publié en 1818, peu après avoir été écrit dans l’actuel canton de Genève. Or, à l’époque où Mary W. Shelley y demeurait en compagnie de son mari et de Lord Byron, les deux plus grands poètes anglais du temps, Genève était déjà séparée de la Haute-Savoie, laquelle était revenue dans le domaine du roi de Sardaigne.

Sous Napoléon, en effet, l’essentiel de notre Haute-Savoie, moins la région annecienne, avait sa préfecture à Genève et se nommait le Leman. Annecy était rattachée au département du Mont-Blanc, qui avait Chambéry pour capitale. Les Genevois, pendant cette période, avaient pris l’habitude de se rendre dans la campagne savoyarde, qui était alors la leur ; ils allaient en particulier au Salève, au sud de leur cité, mais aussi le long du Leman, vers l’est, et au pied du Mont-Blanc (sommet de l’Europe et source de l’Arve, rivière qui se jette dans le Rhône précisément à Genève). De cette réalité politique, le roman de Frankenstein porte les marques.

Victor Frankenstein découvre d’abord, dans une auberge de Thonon, un bien étrange livre : celui de Corneille Agrippa, célèbre occultiste qui a effectivement vécu en Savoie. Cela lui donne des idées. Il ne les mettra complètement en œuvre que durant ses études de médecine à Ingolstadt, en Bavière : c’est là qu’il fabrique son monstre. Il le perd aussitôt de vue, néanmoins, et il ne le reverra qu’au pied du Salève, par une nuit d’orage, après le meurtre de son petit frère par l’horrible créature. Désespéré, il part se promener au Mont-Blanc : c’est là que, par hasard, il retrouve le démon, comme il l’appelle ; bondissant et surhumain, celui-ci surgit sur la mer de glace avant de lui raconter tout ce qu’il a accompli depuis sa sortie du néant.

Ensuite, son monstre lui demande une compagne, que Frankenstein s’efforce bientôt de lui faire en Écosse. Mais il finit par y renoncer, et sa créature, alors, jure qu’ils se retrouveront lors de sa propre nuit de noces. Frankenstein, en effet, projette de se marier avec une amie d’enfance, Élisabeth. Celle-ci, issue de la noblesse lombarde, a vu ses parents être tués par les Autrichiens après s’être révoltés contre leur autorité ; elle a été recueillie par les Frankenstein, alors en voyage, puis emmenée à Genève. Une vingtaine d’années plus tard, elle épouse le fils de ses bienfaiteurs, et les jeunes mariés projettent de passer leur lune de miel dans le domaine italien de la jeune fille, à Côme. Qui n’en rêve ? Leur nuit de noces, elle, se passera à Evian, au bord du lac. Ils s’y rendent donc, en barque.

Hélas ! avant même l’accomplissement de cet amour (évidemment !), le monstre étranglera la jeune mariée, plongeant son créateur dans un désespoir définitif. Il l’entraînera ensuite jusqu’au Pôle Nord, où le malheureux génie de la science mourra d’épuisement.

L’histoire de Frankenstein se situe donc, pour l’essentiel, dans des terres francophones - voire françaises, depuis l’annexion de la Savoie, en 1860. Les autres lieux évoqués possèdent traditionnellement une force suggestive extrême : l’Écosse est un lieu mystérieux, et l’Allemagne aussi : ce sont les deux sources européennes du Romantisme ; quant au Pôle nord, il est le symbole de l’inconnu. Il est remarquable que la Savoie et ses montagnes, en particulier le Mont-Blanc, apparaissent comme tout aussi chargés de sens que ces endroits lointains et étranges. Néanmoins, n’est-ce pas là, avec Genève, les terres de Rousseau, de Mme de Staël, de Lamartine, les fondateurs du Romantisme français ? Point de passage avec le monde allemand, ne sont-elles pas les bornes romanes de l’imagerie gothique ? Le monstre de Frankenstein, incarnation du Romantisme anglais, avait toutes les raisons de s’y trouver.

Rémi Mogenet


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