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  Sommaire - Livres -  A - F -  L’Eau dort 1 & 2



"L’Eau dort 1 & 2"
de
Glen Cook

Editeur :
Editions de l’Atalante
 

"L’Eau dort 1 & 2"
de Glen Cook



10/10

Prenant place derrière le pupitre symbolique que tenait jadis avant elle l’annaliste Murgen, la jeune Roupille poursuit la rédaction des chroniques de la Compagnie Noire, du moins ce qu’il peut en rester après tant de morts et de défections relatées dans les précédentes péripéties de cette troupe atypique. Le ton reste le même, comme si, à force de ne plus rien attendre de l’univers et des Dieux, cette étrange compagnie aux personnages bigarrés, avait renoncé à toute autre croyance que cette chronique qui devient un peu le fil d’Ariane narratif reliant tous les épisode de cette équipée au bout d’un monde où même les Dieux doutent, lassés d’éclairer de leur morne lumière une terre décharnée, ravagée par l’entropie. Roupille semble assumer totalement son rôle, sans fatalisme, et avec une conviction de nonne. Mue par une pugnacité de chercheur, elle se met en devoir de relater les tenants et aboutissants, ces lieux communs de la quête qui donneraient sens aux événements qu’a traversé la compagnie. Devoir de décryptage donc, mais, une tâche double qui incombera à la fois au lecteur qu’à cette scribe élue par la fatalité.
L’histoire se situe quelque quinze ans après le volume précédent "Elle est les ténèbres" et poursuit le cycle de "La Pierre Scintillante", un sous registre de La Compagnie Noire. La porte d’Ombre a refermé ses ailes de pierre et de sable et La Compagnie Noire a disparu en des gouffres sans noms. Telle une légion de morts, elle tente de remonter à la surface de son monde, s’efforce de communiquer par des signes, des appels désespérés qui s’inscrivent comme des signes symboliques sur les murs. Or, même sous l’injonction de ces signaux de détresse, la Déesse protectrice de Taglios, Volesprit, clame la mort, l’extinction de La Compagnie Noire. Et que veut dire ce message en forme de prophétie qui dessine ses lettres de braises sur le mur de Taglios, "L’Eau dort" ????
Des rumeurs malignes remontent à la surface du monde sous la forme de brumes noirâtres, promesses de quelque destin funeste, et la population autochtone ne semble plus vivre que sous le carcan d’une terreur sans nom.
Les survivants de La Compagnie Noire vivent à présent cachés, tapis à proximité du grand Tombeau de pierre. Son objectif, libérer par tous les moyens leur Compagnie prise dans les rets de pierre, et, si possible, abattre les infâmes félons qui ont trahis et condamnés leurs hommes à ce mausolée. Et Tobo, engeance de Murgen et Sahra, semble, sous l’effet de la magie noire et suggestive de quelque Dieu invisible, emprunter un chemin oblique, bien au-dessus de ce microcosme d’individualités sans foi ni loi, pour, le lecteur le devine mais ne parvient jamais à saisir le secret, mettre en branle sous peu un destin pour le moins singulier.

Glen Cook n’a rien perdu de sa verve contenue, de cette espèce de rage tenue en laisse pour conter une histoire qui appelle à un déchaînement salutaire. Mais rien ne semble se précipiter, l’histoire semble avoir gagné sa propre autonomie. L’auteur parvient à tenir le lecteur par cette étrange "Eau qui dort" , image symbolique "élémentale" de son intrigue et métaphore littéraire pour figurer une sorte de "Mer Rouge" menaçant à tout moment de ravager son monde définitivement condamné. Avec la maestria d’un dramaturge, Cook malmène ses lecteurs, les traîne comme des chiens à la suite de cette histoire scabreuse et glauque, où tous les coups sont permis, où les épées tardent à sortir des fourreaux de cuirs fatigués.
Les énigmes s’accumulent, et les lecteurs s’alignent bien malheureusement sur les mots alignés par la narratrice, Roupille. Murgen n’est pas vraiment mort, et demeure le seul apte à être "appelé" de derrière La Porte d’Ombre. Et cet étrange oiseau blanc, image-totem du "magique" qui s’insinue doucement dans cette histoire, semble être une curieuse divinité ayant la faculté de permettre les voyages astraux.
Figure tutélaire et anonyme, l’oiseau blanc finira par prendre à son tour une autre fonction, impliquant lui-même d’autres interrogations quand à ce qui se dissimule derrière l’apparence phénoménale du monde.
Tous les repères semblent brouillés dans cette nouvelle et sombre mouture, comme si, à force de pratiquer la mise en abîme et les non dits, Cook aurait décidé de faire de son récit une chronique légendaire pétrie dans une symbolique hermétique que cacherait un langage faussement vulgaire. Mais il faut être patient avec "l’écriture cryptogramme" de Cook, lui laisser le temps de s’insuffler dans notre esprit pour finir par toucher l’ineffable qui se cache en chacun de nous, cet autre, muet et "en attente". Ainsi, en excluant toute geste épique et furieuse dans ce nouveau volet, Cook met en présence de ce qu’on pourrait nommer "l’esprit de son monde" et "l’inactualité d’un temps amorphe", un temps anachronique, dont chaque heure semble être une redite absurde et un dépouillement progressif de ses personnages. De fait, chaque nouvelle chronique de La Compagnie Noire apparaîtra plus comme une préparation à une bonne mort littéraire, une sorte de rituel narratif, dont la forme spéculaire exigerait que chaque personnage, le ou la narratrice ainsi que les lecteurs, finissent par y voir leur propre reflet, mais dilué dans ce monde de Non-Temps, cette contrée en morceaux où semblent errer sans fin cette Compagnie Noire et ces Dieux aux yeux tremblotants. L’auteur use du même ton, mais il le déverse avec une rigueur presque perverse qui, paradoxalement, fédèrera les lecteurs jusqu’au bout de la lecture.

Une Fantasy du non dit

La première remarquable qualité de l’oeuvre "elliptique" de Cook est cette capacité qu’a l’auteur de ne plus que suggérer, mettre en abîme toute forme d’explication enfermée dans une linéarité descriptive, rentrer dans une subjectivité qui annule toute exploration. Par cet exercice, l’auteur parvient encore plus à conférer un pathos au récit, une prégnance presque, partagé qu’il est entre une geste épique baignant dans une sauvagerie nihiliste et un renoncement tragique, un abandon du sens et du salut. Les personnages sont terriblement indépendants les uns des autres et pourtant mus par quelque étrange rumeur ancienne, comme s’ils provenaient d’un point originaire si lointain qu’ils en auraient ramené avec eux une trace mal définie et disparate, quelques miasmes erratiques charriées sous leurs pas. En ce sens, comme il a été parfois relevé ailleurs, cette Compagnie Noire n’est peut-être seulement comparable, du point de vue de la métaphore littéraire, qu’au formidable récit de Yves et Ada Rémy, "Les soldats de la mer", seule oeuvre à soutenir quelques correspondances discrètes et secrètes. Un autre monde, éclairé par deux lunes, des goules, des vampires, des fantômes et des zombies, rythmant le quotidien d’une troupe de soldats échouée quelque part, dans un néant perpétuel. Fantasy du quotidien où s’ouvrent les portes béantes d’un Néant sous-jacent même les Dieux, nul n’est épargné dans les mondes conjugués de Cook et Ada Rémy. Certes, Cook se garde bien de faire de son monde un double de notre monde comme Yves et Ada Rémy, mais la puissante poétique émanant de sa plume opère la même identification de sentiment qu’avec "Les Soldats de la mer", autre chef d’oeuvre que beaucoup devraient lire, et qui mériterait largement les faveurs d’un nouvel éditeur.

Une narration du "je" comme un "autre"

S’il y a un particularisme qui est rarement soulevé par les critiques dans la prose de Cook c’est bien l’emploi de la première personne du singulier pour décrire un monde "lunaire", un univers dont l’âpreté des situations oniriques et guerrières nécessitait une narration à une seule voix, un regard unique apte à en montrer l’uniformité et la singularité "froide", pour ne pas dire dépressive. Pas de floraison des paysages colorés comme dans la High-Fantasy mais un univers à la couleur monotone, un paysage maladif. Cook reprend la trame du roman français dont le "je" ne renvoyait plus qu’à une indifférenciation d’un genre dans lequel l’auteur ne faisait que parler de lui-même. Mais en faisant cela, il ouvre la singularité du "je" pour l’épancher par une altérité. Ainsi, quand Toubib commente le quotidien de sa Compagnie il n’y a plus cette unicité d’un dialogue dont le roman français n’arrive plus à sortir, mais une identification directe du personnage au lecteur, bref, l’établissement d’un lien qui permet le passage de l’intimiste, du cloisonnement d’une narration au populaire d’une lecture. Cook parvient de fait à fonder une correspondance entre écriture et lecture. Bref, il y a cet échange indirect permis par le biais de l’aventure, un lien intime qui sauve cet usage du "je" qui grâce au génie littéraire de l’auteur se fait "autre", cet "autre" de la rencontre possible que valide si parfaitement l’onirisme de la littérature de Fantasy.

Une narration schizoïde ?

Construction mentale basée sur le repli sur soi, la narration usité par Cook est volontairement orientée vers les gouffres sans nom, vers une psyché des profondeurs.
Il est frappant de voir combien les scribes qui se succèdent pour narrer les Chroniques de cette Compagnie Noire, procèdent dans un mode similaire où il y a pré-identification du monde, de ses éléments constitutifs et des personnages, l’impression de découvrir une totalité plus sentie que regardée. Le lecteur est mis en face d’un incroyable processus oratoire, où les mots sont d’abords ceux d’un ressentiment, d’une instance intérieure qui procéderait à cette opération d’identification et de description du monde.
Cela nous donne un récit basé sur une narration décalée où tout passe par les sentiments intérieurs du narrateur suscités par l’effet, par l’impact que produit le monde et les péripéties de ce monde sur ses facultés cognitives. Ainsi, le chroniqueur relate les faits à partir de son propre rapport au monde, dans toutes ses configurations, dans un langage schizoïde et homogène. Paysages, sentences, impressions, réflexions, le monologue se met en place selon une procédure qui pourrait presque relever d’un certain prophétisme mais débarassé du rapport à un Dieu quelconque, sauf s’il n’y avait déjà cette langue commune et populaire attentive à rester collée à un quotidien de militaire, et donc sur des psychés qui se réduiraient plus à un langage commun et à un niveau social relevant plus d’un "prolétariat guerrier" que d’une caste rutilante de soldats. Dans un monde aux contours sinueux et mal établis nous suivons les "errances solidaires" d’une fraterie sans autre trace ou mémoire qu’un "carnet de route" aussi absurde que vital. C’est cette subtile hésitation langagière qui inscrit le récit de Cook dans une authenticité, un réel froid et aride mais fascinant. Toute tentation de plonger dans le pur onirisme ou le récit légendaire est modérée, modulée par un langage directe et cette narration simpliste mais "forte en gueule" qui lui donne cette saveur, cette familiarité, presque tactile, unique. Récit de la fin des temps, dit rapporté du commencement des temps, les livres de La Compagnie Noire nous narrent les pérégrinations étranges et brutales, magique et sordides, d’une troupe de personnages qui ont peut-être oublié qu’il étaient déjà mort. Et c’est cette constatation qu’on pourrait faire pour rendre compte d’un climat bien particulier, un ton bien singulier, celui d’un monde où la fin de toute chose semble une longue attente désintéressée, et les moyens pour s’en sortir des subterfuges à l’oubli qui enveloppe aussi sûrement cet univers que le plus opaque des linceuls. Les personnages de Cook n’attendent plus la fin des temps, contrairement à ceux de Moorcock, ils la vivent, l’incarnent avec la patience féroce de soldats dont la foi unique est la tenue de ce journal intime qui forme ces annales sacrées. La Compagnie Noire constitue en quelque sorte une autre légende des siècles, mais baignant toujours et encore dans le propre limon qui l’a engendré. Un chef d’oeuvre planétaire fait de gris et de sable, de sueurs, de larmes, de sang, de maléfices étouffés et de mots........

L’Eau Dort 1 & 2, Glen Cook, Librairie de l’Atalante, traduit de l’américain de Frank Reichert, Couverture de Didier Graffet, 314 & 319 pages, 15.20 par volume.






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