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  Sommaire - Livres -  M - R -  Les Trois Crapules de Klahgann-Le Gnok



"Les Trois Crapules de Klahgann-Le Gnok"
de
Alexis Nevil-Markus Leicht

Editeur :
Eons Futurs
 

"Les Trois Crapules de Klahgann-Le Gnok"
de Alexis Nevil-Markus Leicht



10/10

Si je vous disais que je viens de découvrir l’un des futurs grands écrivains de langue française ? Si je vous disais qu’il est aussi talentueux qu’inclassable ?
Vous me répondriez probablement que c’est une pure gageure, encore un jeux d’assimilation à un nouvel auteur de langue anglaise (encore un) que par frustration de lecteur, j’aurais voulu assimiler à notre maigre patrimoine imaginaire.
Et bien non, Alexis est un français, et un auteur, un ovni, et un incroyable paradoxe à lui tout seul. Bien loin des "best sellers fantasy saga", à la limite du genre, en rupture avec les procédés narratifs classiques, Alexis Nevil a osé bousculer les règles du genre, spolier les bases classiques du récit de Fantasy, pour nous donner cet incroyable hybride pétri d’inventions narratives et d’audaces de styles.
Arpentons donc ces nouvelles contrées d’une fantasy aux antipodes du genre, et pour mieux dire, ce régionalisme nouveau qui par de très intéressantes dénivellations romanesques inaugure cette "Fantasy aux parfums violents d’un extrême orient touché par l’entropie, un vaste décorum au relief accidenté, un pays ravagé par une maladie géographique, une vision, enfin, un cauchemar jouissif, magnifié par les visions éclatées, bariolées et folles, nimbées des formes et des couleurs criardes mais dynamiques d’un Philippe Druillet".
Les qualificatifs se bousculent, s’accumulent, et les tentatives pour identifier cette plume alerte et virulente, imagée et chargée en sonorités, s’annulent, mais sans pour autant avoir vraiment échoué à signaler l’étrange phénomène littéraire.

L’histoire

"Nous partîmes 500 ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient leur courage !"

Voilà l’image qui à la lecture de ce récit fou et déjanté, s’imposera au lecteur qui aura lu "Le Cid" de Corneille (acte 4, scène 3, v. 1257-1329) , peut-être l’une des topiques inconscientes les plus courues (mais la moins avouée) de cet héroïsme patent, cette condition primaire des grandes causes perdues en d’étranges contrées, et qui peut être considérée comme l’une des constantes romanesques du récit de fantasy primitif.

Nous nous trouvons dans un Extrême Orient réinventé, ou plutôt une Asie après quelques grandes guerres, apocalypse, à moins que ce ne soit une Asie du commencement des temps, où les Samouraïs de quelques Shogun se seraient égarés à la recherche de quelques chimères cachées ou de vieilles gloires perdues depuis longtemps. L’action s’ouvre sur la marche d’une troupe de six cent barbares en quête de "La Source d’abondance" et des richesses et plaisirs que procurera le sac de quelque cité. A leur tête, l’impétueux et fort en gueule J’ninn Rha-Ghensh, dont l’obsession est cette fameuse source d’abondance et son désir impératif d’en découdre avec les moines du Monastère.
Vaille que vaille, cette troupe, misogyne et sûre d’elle, s’apprête à défaire un ennemi ayant envoyé à leur rencontre une simple délégation. De la certitude de la victoire, les barbares auront la surprise de l’ennemi là où on ne l’attendait pas. Un redoutable Golem, machine de guerre toute puissante conduite par l’Ascendant Od-Go, une espèce de grand sorcier aux pouvoirs immenses, surgira de quelque néant et aura vite fait de pulvériser une aussi mauvaise compagnie. Od-Go semble poursuivre des desseins personnels et les survivants barbares accrochés à ce siège qui est devenu leur tombeau, tenteront en vain de remporter l’amère victoire. Mais de trop vouloir faire les vaillants, quelques barbares, une belle ingénue, un magicien qui va perdre son primat et un Golem capricieux vont éprouver de bien difficiles épreuves, avec les alliances et les trahisons habituellement encourues. Du mélange des passions et intérêts ne pourra découler qu’une doucereuse et hilarante apocalypse. Car la fable des "Trois crapules de Klahgann" est une farce sur la "facilité déclamatoire" qu’il y a à choisir les dindons de la farce comme on pourrait délier le bon grain de l’ivraie, et n’est pas né le lecteur qui pourra désigner qui se cache derrière ce titre énigmatique.

Une fable ancienne à la sauce piquante du modernisme, ou quand Go-Nagaï fréquente Kagemusha

Alexis Nevil est un fou, mais également un génie. En voulant changer les bonnes vieilles règles du récit classique de la high-fantasy, il en a pulvérisé les bases et bétonné les envolées sentimentales. Oui, Alexis s’est armé de sa belle hache et à coupé net l’arbre crétin de cette Fantasy étatique et monolithe. L’arbre est tombé, éparpillant dans sa chute tous les archétypes de la quête pour ne plus la réduire qu’à un sombre périple absurde et grégaire au pays de la fin des temps. Plus de barbare au coeur courageux, Conan est devenu un homme plus vrai que nature ou plutôt plus naturel que de bonne foi. Il est vil, fourvoyé, menteur, misogyne et voleur.
Mais ce qu’il y a d’encore plus étonnant chez Alexis Nevil c’est cette narration soutenue, forte, jamais à l’emporte pièce, ce qu’un récit aussi court aurait pu laisser transpirer. L’auteur nous donne une histoire où les monologues et les dialogues se marient intimement, se succédant ou se conjuguant, tels ces récits d’une certaine littérature japonaise, ces dits de guerriers qui se racontent tout en dialoguant. Souvent, les dialogues et les monologues rentrent dans une telle harmonie, que la narration gagne une texture nouvelle, une teneur même, que la mise en abîme des topos d’un monde bien cohérent avec sa géographie et sa société avaient semble-t-il atrophiés. C’est une rythmique bien particulière dont use Alexis, une prose dont les sonorités font largement échos à une Asie mythique et guerrière. On songe à Kagemusha, Ran, au récit mythique, "Au bord de l’eau", de Shi Nai-An (qui est un peu Le Seigneur des Anneaux des Chinois) , sauf que son auteur en a rogné toute aspérité langagière (son style reste simple, sans arabesque syntaxique ni métaphore interminable) et toute prétention à l’édification de personnages illustres (Frodon le sauveur, Conan le juste, Elric le traître héroïque) est purement et simplement reniée, bannie. Alexis revient au récit pur et total, humain, trop humain peut-être. En cela, il est un peu comparable à Fritz Leiber et ses deux héros, Farfhrd et Le Souricier gris. Renonçant au pur trait héroïque et fantasque, Alexis Nevil impose des personnages picaresques relevant à la fois du Don Quichotte de Cervantes et du Salambô de Flaubert. Ensuite, une fois posé cet univers goguenard et bariolé à la manière du monde d’Elric de Moorcock, Alexis Nevil ne se contente pas d’un simple récit parodique, il introduit également des éléments de la sur-nature en la personne de ce Golem qui fait plus songer à une espèce de robot. Conduit par un étrange sorcier lové en son ventre, ce Golem évoque quelque improbable robot issu de la tradition du Manga, ou plutôt de son ancêtre, "Go-Nagaï", où des Robots gigantesques et sur-puissants étaient en charge de briser les attaques des ennemis du "peuple". L’auteur parvient habilement à lier cet anachronisme du récit Mandarin aux stances du modernisme guerrier, plus fait de tôles et de boulons que de terre cuite magique.

Des liaisons dangereuses à une fin du monde sans grande perte ni fracas

Nous avons donc là cent onze pages de pur jus, cent onze pages d’énergie sublimée par un jeu des rapports entre personnages basé sur les accords, traités tacites et autres mélanges d’intérêts. On croirait lire un traité sur les vanités humaines, mais dont on aurait ôté le "chapeau moraliste". Un temps, la courtisane "Languelame" fera accord avec des barbares, puis, le vent tournant, se fera un devoir de s’en débarrasser. Simple, sans bavure, limité au geste, à l’économie d’un acte simple (deux coups de dague empoisonnées), les deux larrons, surpris, ne pouvant qu’éructer leur bile et exposer leurs visages surpris. Alors on se met à rire, à gloser sur ces "minables", sans se rendre vraiment compte qu’ils nous sont étrangement familiers. Bas les masques donc et haut les coeurs, Alexis Nevil se fait le peintre, le maudit au sourire vorace, le Balzac, le Zola sans la lettre, d’un monde réduit à sa plus simple expression humaine, terriblement réaliste et définitivement condamné, non pas par les Dieux, mais par un simple contentement, sans grande sonnerie de trompette, avec comme écho un ricanement sourd. En brossant ces rapports dans cet univers moribond, Alexis Nevil se fait le chantre d’un univers où même cette "Source d’abondance"n’est en rien un instrument de victoire ou de sauvegarde du monde, touchée qu’elle est également par la même entropie. Cette source reste et demeure un bien à acquérir, non pas une vertu. Mais la fin est une sorte de résolution logique et un grand rire balancé à la face des cieux. Quand à la temporalité, elle relève de mesures différentes (on parle de sablier en guise d’heure) , peut-être pour renforcer la facture erronée et futile de ce monde sans boussole, sans horloge ni même un soleil ordonné autour d’un lever et d’un coucher rassurant. Et le décorum est un paysage malade aux couleurs vives, comme un corps putréfié, un monde en déliquescence sur lequel les astres se fondent, explosent et illuminent une géographie incertaine, comme si les peintures d’un Cézanne se seraient vu soudainement brisées, attaquées dans leur harmonie qui font corps par les traits géométriques, les rouges sang, les jaunes vifs et les noirs d’encre d’un Druillet.
Sans peut-être s’en rendre vraiment compte, Alexis Nevil a engendré un petit chef d’oeuvre de concision, narrant les péripéties d’une légion perdue au milieu du chaos d’un monde réduit à sa plus simple expression, mais dont la folie tant au niveau de sa texture géographique, urbaine et sociale, renvoie aux pires délires surréalistes. Fusion entre un Manga primitif et une Fantasy ricanante et croulante sur ses bases héroïques, "Les Trois crapules de Klahgann" est un petit joyau qui installera avec le temps sa réputation, à la fois auprès des plus jeunes que des plus doctes. On attend avec grande impatience de retourner dans son monde, histoire de nous perdre encore et toujours, volontaires de ce radeau de la méduse au pays des samouraï que dominent des Moulins à vent, et que diluent des sabliers indolents, jusqu’à plus soif.......

Le cas "Le Gnoc"

Eons poursuit son optique, un Roman/une nouvelle, en nous offrant cette fois ci une nouvelle de Markus Leicht, histoire de nous laisser un petit dessert suite au délire Nevil.
Force est de reconnaître que cette nouvelle, dans la lignée du "Martien Go Home" de Frederic Brown, est une pure réussite. Courte, caustique, à l’humour noir bien trempé, "Le Gnok" nous conte, à la manière du "Carrefour des étoiles" de Simak, l’histoire d’une famille accueillant des races extraterrestres dans sa modeste demeure, du moins dans une habitation adjacente. Mais la comparaison s’arrête là, la famille s’avère louer cette habitation à un prix fort aux races extraterrestres émettant le besoin de migrer sur notre monde. Les "Marzien" sont indésirables, par contre, pour ce qui est des "Grammans" c’est un bon parti dont profitera toute la famille avec délectation.......
Les Grimmans constituent une race extraterrestre extrêmement bruyante dont les expériences pour le moins "explosives" provoqueront quelques problèmes de voisinage, à commencer avec la bonne famille qui les a accueillit. Qu’à cela ne tienne, un bon coup de Gnok et il n’y paraîtra plus. De plus, ces "Grimmans" ont une chair fort appréciable, ce n’est pas Tante Adèle qui dira le contraire. En un peu plus de sept pages, Markus Leicht nous pond une satire légère et une parodie du bon vieux sentimentalisme à la ET, voulant que les hommes soient éveillés par la science des être venus d’ailleurs dans une espèce de religiosité new-age. Ici, ces semblants de "Galaxien" sont tout justes bon à payer le loyer et à servir de mets au besoin, en cas de litige, dans ce futur où décidément la vie aussi est un long fleuve tranquille..........

Les Trois Crapules de Klahgann, Alexis Nevil, Le Gnok, Markus Leicht, Eons futurs,
Couverture de Daniel Capparelli,120 pages, 9,40 €.






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