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  Sommaire - Livres -  G - L -  La Vallée de la Création



"La Vallée de la Création"
de
Edmond Hamilton

Editeur :
Terre de Brume-Collection Poussière d’étoiles
 

"La Vallée de la Création"
de Edmond Hamilton



10/10

Etonnant comme les romans de jadis savent conserver avec le temps une douce patine, comme par exemple ce superbe récit qui, bien que datant de 1964, n’en témoigne pas moins de la même enthousiaste émulation communicative. Jadis paru sous le titre de "La Vallée magique", ce récit, que beaucoup espéraient relire un jour, est de nouveau disponible sous un titre plus fidèle à l’original.
Hamilton est un géant aux Etats-Unis, père de grands Space Opera (les Loups des étoiles, "Capitaine futur" qui donnera la série manga "Capitaine Flam") ainsi que de très intéressants cycles proches d’une certaine Sword and Sorcery propre à Howard (Elak d’Atlantis dont on aimerait bien pouvoir lire plus de nouvelles) .
Avec "La Vallée de la Création", l’auteur fait un retour marqué au grand roman d’aventure fantastique, quelque part entre l’exotisme de Burroughs, le sentimentalisme heroico-ethnologique de Ridder Haggard et le fantastique archéologique et mystique de Merritt. La Vallée de la Création est certes un court récit, mais en 155 pages il parvient à installer durablement un roman aux antipodes des canons d’une époque où la new wave émergente semblait devoir tout rafler avec sa belle insolence narrative. En marquant un retour aux récits propres aux "Pulps" et aux "Digest" des années 20 et 30, La Vallée de la Création parvient à en réactiver l’essentiel, le goût de la grande aventure et ce sense of wonder qui fait les grands récits d’aventures fantastiques.
Le Tibet mystérieux, le Tibet de la fable du vieux moine, de ce Tibet où l’ésotérisme boudhiste et chrétien de Balvastsky voisine avec l’intrigue Fu-Manchu et les contextes paranormaux, voilà sur quoi s’ouvre cette aventure, voilà la panacée, le nectar subtile et fort que distille un récit qui su à son époque déjà, et maintenant encore, tirer du vieux fond des "Pulps" une belle et immortelle histoire. Des mercenaires vivotant, perdus, echoués au bord d’un village frontalier chinois, attendant que le sort en soit jeté sur leurs misérables vies de guerriers encore épargnées pour le moment par la vindicte chinoise. Eric Nelson fait un rêve étrange, une voix, une voix qu’il semble le seul à percevoir, parle en un étrange monologue. Elle lui parle de trahison et de combat, de résistance et de meurtre. Il s’éveille et une ombre s’échappe de la fenêtre. Rêve ou réalité bien tangible ? Nelson ne sait pas encore qu’il est rentré en contact avec le clan de La Fraternité. C’est qu’il est question dans ce Tibet des rêves, ce Tibet d’avant la colonisation chinoise et les massacres, d’une lutte ancestrale faisant rage entre le clan des "Humanites", qui luttent pour la suprématie humaine sur l’ensemble du monde et de ses espèces, au mystérieux groupe de "La Fraternité", qui elle milite pour l’existence et l’égalité avec des animaux supra intelligents vivant en symbiose télépathique avec leurs frères humains. Sous le prétexte de gagner un territoire où demeurerait un fameux gisement de platine, Nelson et son groupe gagneront des lieux mythiques où ils feront l’apprentissage de cette étrange société et en ressortiront, si ce n’est mort, à jamais transformés par le bel humanisme patenté qui est l’enjeu secret de tout ce court roman.....

Le paranormal comme métaphore de la Communauté virtuelle idéale ?

Le lien télépathique est ce qui stigmatise le rapport fraternel unissant les animaux de la sur-nature à leurs frères humains. Ceci fait que les rapports sont à poser sur un mode collectif mais avec interaction de tous les agents (personnages) . Cependant, il ne faut pas les entendre comme des intentions d’actions, trop indéterminées par leur opacité intentionnelle, mais plutôt comme résultat collectif des interactions. Cette aparté philosophique inspirée "La communauté Virtuelle" de Pierre Livet, pour dire encore une fois combien les littératures de l’imaginaire ont de nombreux points communs, que ce soit avec la littérature tout court ou bien avec des sciences plus cognitives, des sciences relevant plus de certaines topiques épistémologiques à moins que ce ne soit des sciences nouvelles, celles de la communauté des interactions de pensées qui par leur production établissent des enclaves possibles de sens où l’organisation et la promulgation des moyens de vie en société sont riches et productives. Là, dans le contexte de l’aventure fantastique, nous avons un rapport dit mort (Nelson et ses compagnons) qui va se voir enrichi par une pluralité de points de pensées (La Fraternité) qui structurent un collectif, non pas en tant qu’entité dominante mais plutôt comme un espace de coercition neutralisant les individualités opaques au profit d’un fond commun de sens (ici la lutte armée pour la conservation d’un état originel, un état d’innocence dans des rapports égaux entre hommes et animaux) .
Bref, le rapport dit "mort" entre des individus issus de la société individualiste va éclater grâce au talent de conteur de Hamilton. Puis, par la rencontre et l’affrontement, une conversion est rendue possible. Nelson est touché par cette société relevant à la fois du virtuel (le lien télépathique universel) et du fraternel (la communauté elle même faite de communautés comme les loups, les tigres, et les hommes à part égale) et son voyage se transforme alors en un rite de conversion à la fois éthique et tribal. En rejoignant cette enclave creusée dans un monde divisé en individualités fermées sur elles-mêmes, il rentre dans un rapport qui lui concède plus de prise sur le réel. La transmutation se fait sur l’échelle des normes et valeurs mais n’ôte en rien le pouvoir décisionnel du héros. Son choix est donc rationnel et réfléchi, et ce qu’il y a de merveilleux dans la prose de Hamilton c’est de se rendre compte que par le médium de la fable (un autre contexte narratif possible de lecture) il procède au même processus qu’un simple raisonnement humaniste sur la guerre, les libertés et les rites de passages nécessaires pour accéder à un contenu de sens supplémentaire sur le monde, mais aussi et surtout sur les individualités qui font ce monde.

Un récit d’aventure entre Fu-Manchu, Merrit et Haggard, ainsi qu’un Traité sur le vouloir vivre ensemble.

Les références sont évidentes et belles, Hamilton ayant donné à son court récit une facture ressortant plus du mode héroïque que du mode réflexif, et pourtant il parvient quand même à susciter des interrogations, des questionnements, ce qui distingue les grands auteurs des tacherons médiocres dont la copie est le seul et unique talent. Hamitlon emprunte à Sax Rommer un réel sens de l’intrigue, l’enquête alternant avec le GunFight pour rechercher toujours plus loin l’origine d’un crime. Car, même s’il n’y a pas de crime posé à l’origine du récit, l’auteur le suggère, sans jamais en dénouer le fond réel. Crime éthique (les deux clans dans leur guerre secrète pour le triomphe de la vraie communauté idéale pour tous) ou bien crime à venir, celui de l’homme qui trahis ? La prouesse d’Hamilton est d’avoir su emporter tout cet amas de contextes et "paratextes" dans une aventure haute en couleurs, sous les ciels brumeux et hauts du Tibet légendaire, celui de Blavatsky et Alexandra David Neel. Pour donner une dynamique à son récit, il va y ajouter des archétypes de la grande aventure basés sur les personnages d’aventuriers baroudeurs à la manière de Alan Quatermain ou son descendant filmique direct, Indiana Jones. Il parvient à en faire non seulement des êtres d’action mais encore des personnes qui peuvent réfléchir et qui peuvent s’arroger le droit de bifurquer par rapport au commun des mortels. Car l’aventurier pur et dur se double dans ce récit du personnage sans attache, l’homme total, entier et libre, bref un individu non formaté par les clauses sociales mais assez humanisé par son vécu et ses valeurs éthiques pour incarner ce qu’il va choisir de suivre et d’adopter dans sa propre vie.
Hamilton y ajoute un dernier élément, ce qu’on pourrait qualifier de contextes "Merritien". Ainsi, en exposant son héros à des épreuves paranormales (rêves, télépathie, décorporation, modification des états de conscience) il lui surajoute le sens du fantasque propre à Merrit, par ce contact avec d’autres cultures, d’autres civilisation, mais en en ôtant le trop d’exotisme qui fait à chaque fois fuir les héros de Merritt, vainqueurs des mondes touchés par l’entropie qui les emprisonnent au temps. Il y a un "fabuleux productif" dans le récit d’Hamilton que les récits "hémorragiques" de Merritt n’ont jamais vraiment, tellement ils représentent un peu le triomphe de l’homme civilisé sur les mondes proches de la fin pourtant si joliment mis en perspective. L’érotisme, l’amour, l’amitié, les affrontements, les épreuves surnaturelles, tout semble au service d’une cause profondément humaniste dans ce récit, jamais naïf, toujours enthousiaste. Ainsi, le héros de Hamilton voyage, accompli un parcours géographique et en même temps voyage dans ses propres conceptions et ses valeurs, pour, au point final, quand tout est accompli, faire le choix inverse de tout héros. C’est ce renversement à caractère humaniste qui est remarquable. Car si le héros s’en retourne pour vivre autrement, il ne le fait pas sur le mode naïf et presque pamphlétaire des héros du passé pensant trouver en quelque recoin le paradis romantique, la cité céleste. Non, bien que cette cité reste de l’ordre d’un idéal, L’lan demeure un monde d’échanges, de partages et pas un plat pays plein de bonne bouffe où on va piquer une longue sieste. Tout reste à construire, tout reste à édifier, et c’est sur cette pensée que le héros rejoindra ce monde plein de promesses, incertain quand à son devenir, mais digne d’être habité. La parabole se renverse, et on a l’impression que ce monde est une petite métaphore de notre monde-monstre en demande de mutation, une image à venir de ce que pourrait être notre propre société qui ferait monde autour de valeurs de partages et non pas autour de valeurs mercantiles et de profits. Bref, Hamilton nous rejoue la fable de la cité non parfaite mais perfectible, réalisable mais non idéale, celle de notre vouloir vivre ensemble, dans nos différences, et non pas dans une uniformisation des consciences. Ce récit, indirectement, semble une réponse et en même temps une issue positive au négativisme absolu du 1984 de Georges Orwell, et c’est une immense vertu transmise par le médium de ce récit faussement populaire.
Une fois de plus, les littératures de l’imaginaire nous montrent que bien plus qu’un dit religieux, une bible ou une idéologie concertée, elles sont capables de générer des questionnements infinis et riches, sans le danger d’engendrer des systèmes de croyances ou des certitudes, et bien pire, des procédés d’embrigadement des individus par le mode de l’idéologie mensongère et subversive. Malheureusement, quand cela arrive, cela donne la Scientologie et bien d’autres pensées de troupeaux aussi dangereuses que les pires intégrismes religieux, des esprits de groupe, des pensées de poulets, folles, aveugles et souvent ultraviolentes. Aux esprits éclairés de savoir déguster comme il se doit la mânes de ces littératures, dont le caractère visionnaire, à la fois braqué sur le passé et sur "nos futurs", est un moyen remarquable de jauger le monde et ses mutations dangereuses ou salutaires. Les littératures de l’imaginaires constituent à ce jour le matériau que tout philosophe, scientifique, artiste ou littéraire, se devrait d’assimiler, tellement il est le réservoir obscur et silencieux qui émet le négatif et le positif de chaque chose, et du dénouement heureux qui peut en résulter. Littérature du future ? Disons plutôt "littérature des rives du toujours", traductions à l’écrit de nos pensées déformées des profondeurs.
Lire deviendra alors (mais ce n’est pas encore le cas) ouvrir à chaque fois une demeure dans laquelle les multiples interfaces du corps des textes établiront un rapport double, celui du moi à ça, celui du moi au monde en miettes, pour, de ce travail avec l’incertain, construire enfin ce qui manque pour jouir totalement avec le texte. Eros et Thanatos se tiendront peut-être alors plus intimement la main, justifiant par quelque étrange manière cet aphorisme Nietzschéen : "Quand tu regardes le néant, c’est le néant qui te regarde" . Car de cette coupure du rapport on peut édifier définitivement celui du non rapport au monde dans lequel nous sommes en perpétuelle demande d’un accord. Les littératures de l’imaginaire ont peut-être cela comme vertu supplémentaire, user des productions de l’imaginaire pour établir un réseau de rapports avec l’ensemble des connaissances humaines.
La vertu de l’écologie et du socialisme sont contenues en puissance dans ce mode, à moins que cela ne devrait être la vertu du politique tout court, sans autre véritable étiquette que celle de l’accord concerté pour une société meilleure, pas parfaite, mais meilleure. Narcisse ferme ses yeux et la déesse esquisse son plus énigmatique sourire, comme la plus étrange des opérations mathématiques, mais toujours la plus réalisable.
Ainsi, par cette démonstration analyste des productions de sens que peut sécréter un texte relevant de l’imaginaire, nous avons pu démontrer une fois de plus la postérité d’un genre qui saura toujours échapper à ses détracteurs, les idéologies qui s’en servent et autres mauvais traitements pseudo intellectuels, preuve une fois de plus de sa pérennité et de son éternelle "actualité inactuelle". L’ excellente révision du texte original par Sébastien Guillot et la superbe couverture de Eric Scala rendent compte du travail conséquent qui a préludé à ce roman. La nouvelle collection lancée par la directrice de publication, Paola Flava, s’annonce comme l’une des meilleures références à venir dans le genre. Félicitations !

La Vallée de la Création, Edmond Hamilton, Terre de Brume, Collection Poussière d’étoiles, traduit de l’américain par Bruno Martin révisée par Sébastien Guillot, Couverture d’Eric Scala, 157 pages, 15 €.






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