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  Sommaire - Livres -  A - F -  Gothique, la Culture des Ténèbres



"Gothique, la Culture des Ténèbres"
de
Gavin Braddeley

Editeur :
Denoël Collection X-Trême
 

"Gothique, la Culture des Ténèbres"
de Gavin Braddeley



10/10

Thomas Day/Gilles Dumay nous étonnera toujours. Voilà qu’après avoir crée l’une des meilleures collections de "compilations" et d’intégrale en France des grands cycles de l’imaginaire ("Les Mythagos" d’Holdstock, une intégrale Vance, et bientôt l’intégrale des "Chroniques de l’inquisition" de Sucharitkul) le prodigieux directeur de collection de Lunes d’Encre lance une nouvelle collection. Culture des bords, culture des extrêmes, la collection X-Trême aura pour vertu de mettre à jour cette musique d’ailleurs, chants convexes aux acoustiques étranges et bigarrées. Le premier ouvrage de la collection est consacré à la culture Gothique. Judicieuse idée que de traduire et d’adapter à notre langue une compilation qui fait autorité partout ailleurs. Vouloir en dix chapitres donner un visage à un genre aussi polymorphe ne pouvait être que pure folie quand on sait tout ce que cette culture renferme dans son ventre fertile où le putride et la noirceur poétisante fécondent d’incroyables jardins de plaisirs dont chaque fruit est un parfum différent, un univers non borné, déformé, mais dont l’absorption, paradoxalement, est un gage de maturation, d’augmentation de notre propre contact au monde, notre rapport à la mort aussi. Quand on parle de culture Gothique cela implique tout un ensemble de paramètres qui, dans leur interaction temporelle, doivent rendre compte d’un genre, mieux une philosophie de la vie qui ne peut entièrement se réduire à une mode pour adolescents inadaptés. Cela l’auteur l’a parfaitement assimilé et évite de fait l’erreur de tous les gros compilateurs crétins simplement axés sur la spectaculaire, le publicitaire. Ainsi, on ne pourra pas considérer ce livre comme une simple compilation mais une véritable étude sur le fond et la forme d’un genre qui du 15 eme siècle à nos jours génère sa propre pensée, sa propre histoire et n’est dès lors plus assimilable à une simple mode, voir à une tribu comme certains médias le voudraient. C’est en arrachant le terme au contexte moderne de tribu que l’auteur parvient à sauver le Gothique. Il en donne les arcanes secrètes, que ce soit d’un simple point de vue historique, artistique, littéraire, cinématographique, etc........

Le Gothique comme forme émergente, l’auteur nous le fait sentir, non seulement comme une mode romantique en marge du courant, en rupture de la norme et de la valeur, ceci pour ne pas hésiter à reconsidérer un rapport nouveau à la culture, mais encore comme une véritable philosophie du sujet. Ainsi, en parlant "d’archétypes symboliques" comme trois moments de l’émergence Gothique (Prométhé, Satan et Faust) , l’auteur établit une remarquable correspondance, voulue ou non, avec la pensée moderne qui pourrait se réduire à Sade, Nietsche et ce qui pourrait s’apparenter à une pensée scientiste moderne avide de subversion, de cette subversion pour vaincre le déterminisme du vivant.
De fait, l’introduction remarquable qui "contextualise" le mouvement Gothique en le ramenant du pur ethnique primaire (les Goths) à l’art, l’urbanité rêvée, l’architecture rigoriste des châteaux médiévaux, apparaît comme un pur acte de naissance, une première pierre pour tenter de cerner un visage, toucher un paysage, bref apporter un cadre esthétique propre au genre exploré. Ensuite, l’auteur nous dissèque un genre littéraire à lui tout seul, plantant la trame gothique dans les veines d’un Byron, la subversion (quoique discrète et timide si ce n’est frustrée) d’un Whalpole, l’excentricité patentée d’un Le Fanu, le chaotique Lewis, le pittoresque macabre du Dracula de Stoker et les "Testaments poétiques" d’un Baudelaire ou du grand Poe qui restera, lui, le seul Gothique incarné ayant vécu jusqu’au bout le pathos du romantique désabusé se tuant à petit feu comme tout bon américain de la pré-beat-generation......

Une fois posée cette toile de fond, l’auteur va nous déployer les arcanes et potentialité négatives/positives de cet état d’esprit né (?) de la petite mort du Punk et des remugles d’un certain Glam rock. Le courant Gothique ne pouvait pas se laisser vivre et mourir sur ce fond commun de romantisme anglo-saxon, de dandysme, et d’une esthétique sacrifiée au poteau sacrificiel d’une philosophie de la perte irrémédiable. Ainsi, le Gothique se verra également dans le décorum du cinéma ou du théâtre. L’expressionnisme fané du "Cabinet du docteur Caligari" ou encore les tons ocre maladifs mais puissamment régénérant du Nosferatu de Murnau seront là pour donner le ton définitif, l’ambiance délabrée et perdue, sans plus aucune autre borne que notre perception faussée mise à nue par l’oeil des caméras de notre âme, des caméras qui semblent dès lors ne plus filmer autre chose que les paysages intérieurs de ce méditatif des sous-terrains, de cet écart qui pourrait être le pathos définitif du Gothique. Sur ce vieux fond Allemand qu’il finira par trahir à cause de la lèpre Nazi, le Gothique déploiera ses ailes vastes et noires, empruntant le particularisme du réalisme des films de Lon Chaney, l’icône naïve mais belle formée par le couple Bela Lugosi/Carrol Borland, le visage et la voix de pierre de Karloff, puis ce Ed Wood, nul mais génial, fou mais normal. Tous ces visages rendent compte d’un folklore, d’une scène de théâtre où se mettent éternellement en scène le drame de la nudité et de l’altérité, où, finalement, le Loup-Garou et Dracula dansaient pleurant et riant, comme deux phases de la vie, deux face d’une même pièce se renvoyant continuellement l’une à l’autre. Le Gothique ne pouvait s’exprimer que par ce rite tribal dans sa forme mais universel dans ses effets, à savoir susciter l’art. Le troisième chapitre s’acharnera sur ce que la littérature d’horreur moderne doit au genre et vice versa. Sur le fond Maturin/Lewis/poe devait naître une horreur moderne emprunte de subversions "archétypales" propre à se ré-approprier le sentiment du sacré. Ce fut Lovecraft, M.R. James, les poèmes de Howard (non cités) , c’était Strieberg, Rice et toute la cohorte qui autour de Stephen King donnera cette horreur moderne aux topos marqués, cette temporalité d’avant qui donnera peut-être cette temporalité du futur que sera Clive Barker. Arrogante et invincibles, humiliante mais transcendante, la prose Barkerienne ne pouvait que plaire par ses justes exploration biologique des archétypes pour définitivement en faire notre propre chair. Mais, toujours en toile de fond, comme le miroir nécessaire et réfléchissant, se tiendra cette Angela Carter qui en un recueil de contes posa le problème entier et sans solution du conte sexuel.

Des séries télé et shows romantico-comiques (Elvira, Monstres, La famille Adams) l’auteur nous fait voyager dans notre enfance, nos terreurs délicieuses aussi (Dark Shadows, Kolchak, X-Files, Angel etc...) et notre jubilation moderne (Buffy contre les vampires) . Tout y passe en une espèce de va et vient entre modernes et anciens, Tim Burton faisant écho à la Hammer, Le Masque du démon à Hellraiser, Dracula au Dracula totalement aboutit de Coppola, Weird Tales aux Contes de la Crypte, Le fétichisme de la belle et éternelle Pfeiffer au sex hard goth, en passant par The Crow, The Sandman de Gaiman et le Spawn de MacFarlane. Le chapitre sur la musique suivra les mêmes tendances folles et saccadées comme un puissant sortilège, Dead Can Dance se partageant l’affiche avec toute la suite de groupes et solo, Roy Erickson et le Velvet Underground, Jim Morrison et autres fous pathétiques, seigneurs oiseaux ou lézards qui enflammeront les scènes discrètes de ce Gothique intouchable et inclassable qui par ses outrances et cette apparente révolte qu’il nous brandit à nos faces comme un bon crachat nous rappelle que le tout n’est pas de suivre le chemin du conforme, et que même s’il nous faut tous suivre le sentier qui mène vers la mort autant la célébrer et danser avec elle sous peine d’être mordu par elle, à moins que la mort ne soit un homme, un homme chien. En ce cas, rien n’a été perdu puisqu’il n’y a plus rien à attendre. Oui, ce livre est grand, il rend compte d’un courant de pensée qui même s’il n’est pas sans débordements et folies comme tout système auquel certain vont y coller un phénomène de croyance, n’en est pas moins une vraie philosophie, coûteuse et âpre mais jouissive au bout du compte. Un remarquable travail collectif a préludé à la traduction de ce livre, des gens qu’il faut citer pour en montrer l’universalité. Que ce soit Benoit Cousin (J’ai lu) , Béatrice Duval (Fleuve noir) , Eric Laherigoyen (Phébus) , Olivia (Agence Littéraire Eliane Benisti) , Jean-Pierre Pugi pour la traduction, Nohémy Adrian pour le support technique et enfin Eric Scala pour cette superbe couverture, presque symbolique, de ce Gothique entre noir et blanc, deux peaux, deux couleurs, sans possibilité de vrai mélange mais en contact, comme les plus belles des étreintes. Le Gothique, en définitive, pourrait être ce nouveau totémisme culturel, nous disant que même si les mélanges sont malheureusement rares dans nos races pourtant si semblables, les accords secrets et les fusions et interpénétrations nous aident beaucoup à nous rapprocher, que ce soit en dansant au-dessus du néant des croyances et de la mort ou en singeant notre propre rapport au culturel. C’est peut-être cela leur authenticité..........
Le prochain titre sera consacré au grand Marylin Manson, l’Anthéchrist superstar (Avril 2005)

Gothique, la culture des ténèbres, Gavin Baddeley (sous la direction de Paul A. Woods) , Denoël, collection X-Trême, traduit de l’anglais par Florence Dolisi, 330 pages, 30€.






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