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  Sommaire - Livres -  A - F -  Autrefois les ténèbres-Le Prince du Néant Tome 1



"Autrefois les ténèbres-Le Prince du Néant Tome 1"
de
R. Scott Bakker

Editeur :
Fleuve Noir-Collection Rendez-vous Ailleurs
 

"Autrefois les ténèbres-Le Prince du Néant Tome 1"
de R. Scott Bakker



10/10

Les éditions Fleuve noir poursuivent leur remarquable politique de publication avec l’arrivée d’un nouveau cycle de Fantasy en rupture avec toutes les traditionnelles "Best Sellers Fantasy saga"sur les routes desquelles bon nombre d’auteurs dansent allègrement (pour notre bonheur et parfois notre ennui) depuis le fondamental "Lord of The Rings".
Nous nous trouvons à une époque très éloignée, mais dans une société qui a survécu sur les cendres d’un empire jadis prospère. Le Non-Dieu Mog a déferlé sur le monde des hommes pour ne laisser que chaos et ruines où errent les survivants du malheur. Or, une rumeur venant des lointains "Mil Temples"voudrait qu’un certain Maithanet, le chef suprême et prélat, ait lancé un appel à la guerre sainte contre les Fanims, seigneurs de la ville sacrée de Shimeh, une caste à part d’hérétiques face au dogme, d’incroyables praticiens d’une magie ancienne et terrible. Achamian est un sorcier-espion introduit au sein des Mil Temples afin de mettre à jour les plans de Maithanet. Il parviendra vite à la conclusion que ce dernier est guidé par une créature innommable qui, peu à peu, avance ses pions dans la guerre sainte qui se profile. Paradoxalement, c’est dans l’union des contraires, dans l’alliance quelque peu chaotique avec un guerrier chef de clan du Scylvendi, Cnaiür le barbare au mal incurable et obscur, Serwë, sa concubine gagnée au combat, et le Dûnyain Anasûrimbor Kelhus, issu d’une longue lignée d’anciens rois et à la recherche de son père, qu’Achamian entamera un voyage Odyssée où il ne sera ni plus ni moins question d’éviter une nouvelle Apocalypse. Durant des siècles les Fanim ont tenu la ville très sainte de Shimeh, mais à présent tout se brouille, tout devient confus, et il semblerait que l’ennemi compte de nombreux atouts. C’est à Momemn que vont se regrouper les premières forces de l’ennemi, les fidèles, mais encore et surtout des ressortissant de l’élite même des Inrithis. Les signes s’accumulent, les menaces se concentrent et Bakker nous rejoue le drame de l’apocalypse, où, dans une protohistoire baignant dans la religion et les anciens cultes sorciers, il nous met en scène sur un sol Mésopotamien encore vierge des considérations modernes pour la démocratie, les grandes batailles de l’Armageddon, et les petites alliances pour entamer l’éternelle quête de la rédemption propre au prophétisme des premiers jours. Et pendant ce temps, d’anciens malheurs, des groupements se réveillent, ceux-là même qui avait jadis conduits le Non-Dieu Mog sur le monde........

Une nouvelle carte des Archétypes

La rupture avec les processus formels et les cadres traditionnels ne peut témoigner que d’un certain panache et d’une remarquable capacité à s’annexer des données classiques de la part d’un auteur qui n’hésite pas à arpenter des lieux jamais explorés jusqu’à présent. Les auteurs américains et anglo-saxons semblaient condamnés à une relégation définitive aux sempiternelles "Tolkienneries" , mais Richard Scott Bakker est encore là pour nous montrer les sublimes variations narratives du genre et les voix ouvertes par une nouvelle carte "Archétypale" que sa plume rend à ce point vivantes et convaincantes qu’on éprouve le même plaisir, la même extase à en lire les contorsions verbales. Aux conventions mythiques traditionnelles mettant en scène les archétypes issus des traditions primitives, Bakker y ajoute celles du monothéisme, celles d’une mythologie biblique réinventée et introduit dans un contexte de Fantasy, à moins que ce ne soit le contraire. Les noms, les topos, mais aussi une multitude d’inventions linguistiques ressortant des traditions issues des mythologies issues du chaudron de l’ancienne Mésopotamie rendent compte d’un auteur au talent totalement maîtrisé. Le glossaire de fin d’ouvrage est d’ailleurs d’une grande aide pour accompagner les lecteurs peu familier de cette "judaité réinventée" où le prophétisme et les récits et légendes bibliques vont être entièrement au service d’une aventure fantastique aux confins de l’humanité tirée qu’elle est entre le dogmatisme et les cultes sorciers dissidents. Religions et castes sont légions dans le monde florissant de Bakker, et ce contexte très exotique provoquera un choc très violent aux lecteurs peu habitués de ces "mondes de la Bible" où les contextes sont souvent accompagnés d’une linguistique complexe. Rentrer dans le roman de Bakker se résume à rentrer dans un langage, si bien qu’on aura l’impression d’être comme un élève dans une classe d’étude où il ne s’agira plus simplement de partager les artifices d’une aventure de Fantasy, mais aussi et surtout de s’immerger dans un univers mental où la langue à son importance et ouvre à de multiples connexions. Ainsi, les Archétypes Bibliques vont se voir "reformatés" par la plume sensuelle et affectée de l’auteur pour nous montrer de nouveaux paysages, de nouvelles audaces "scénaristiques" qui parviennent à susciter le même enchantement, la même inquiétante étrangeté que pu distiller Martin, Hobb, le très grand Erikson (le premier volume "Les jardins de la lune"traduit en france a tout d’un chef d’oeuvre, mais Buchet Chastel a jugé bon d’en interrompre la publication, meilleure vente durant plusieurs mois) ou encore l’excellent cycle de Thomas Harlan, "Le Serment de l’Empire" , dont on attend également une nouvelle publication (ainsi qu’une nouvelle traduction) . En France, nous n’avons malheureusement qu’un seul équivalent quand à l’entreprise, il s’agit de Guillaume Van Meerbeeck dans son cycle "La Prophétie des anges" qui est également une remarquable extrapolation biblique dans un univers de Fantasy.
Mais user d’Archétypes ressortant plus des écritures mais détrônées de leurs bases ne veut pas dire que l’auteur s’en soit tenu qu’à ce travail. Bakker a cela d’extraordinaire qui est d’avoir distillé dans ses personnages de remarquables "arrières plans" mythologico-philosophiques. Ainsi, Cnaiür, le guerrier barbare à la force herculéenne, est il un mélange du Goliath de la Bible, du Nemrod le chasseur et quelque étrange succédané du terrible chasseur sauvage des légendes nordiques. L’auteur justifie son état proche du Berserker par une philosophie Nietschéenne qui rend compte du pathos du barbare, de son mal être et en même temps de sa force de Titan.
Kelhus, quand à lui, stigmatise une sagesse à la fois adossée au fond commun de la religion des pères, du prophétisme chrétien et du Théurge Celte. Bakker nous le décrit comme un être total en parfaite harmonie avec le monde, du plus petit atome à l’homme le plus fermé. Il a le don de sonder les choses et les esprits, d’en remonter jusqu’à l’histoire ou le parcours qui le mènera sur son chemin, et est même doté du pouvoir de manipuler les pensées. Seul Cnaiür restera opaque à ce pouvoir envahissant.

La magie et les rapports humains

Ainsi, à une nouvelle cartographie des Archétypes va correspondre un monde où le magique est expliqué par rapport à une société et n’en est pas pour une fois le fondement. Cela nous donne une caste de sorciers dont le don est inné, en fait un pouvoir de violence imprimée sur le monde et qui fait aussi violence au pouvoir divin. Tout en restant dans un contexte fantasy, l’auteur a l’intelligence de ne pas succomber comme beaucoup sur l’inflation du magique au profit d’un monde plus manichéen entre le bien qui fait la société et le mal qui divise, contredit. Non seulement cette magie prend part à l’édification socio-politique du monde de Bakker, mais encore et surtout elle est limitée et organisée par la même dite société.
Quand aux rapports humains et au jeu des dialogues, qu’il soient individuels ou à plusieurs, il est à remarquer qu’ils sont d’une totale réussite. Abondance des détails, richesse des descriptions, il valait sans dire que ces qualités narratives devaient également se retrouver dans les échanges, dialogues et monologues intérieurs, qui sont à eux seuls des monuments langagiers sur les mondes entourant les protagonistes et les conséquences de l’impact des événements sur ces derniers.
Comme beaucoup de trilogies, ce premier volume est une sorte de toile de fond mythique, la texture même d’un monde où c’est le verbe qui se fait paysage reliant ainsi la pure exégèse Biblique de l’écriture au pictural des univers colorés de la Fantasy. La saga de Bakker est une réussite totale de la Fantasy grâce l’exotisme absolu sécrété par la narration, la beauté du monde décrit et la force des événements relatés avec tant de coeur et de passion.

Bakker l’historien

A la symbiose Biblisme/Fantasy, Bakker y surajoute cette véracité identique à celle qui a fait inventer à un Robert Howard son âge Hyborien. Philosophie Nietschéenne, poésie de Holderlin, peuplade arabe réinventée à travers le prisme de la métaphore ethnologique propre à Howard ou Vance (ici ce sont les Inrithistes) , nouveau regard sur les croisades, Bakker s’empare de tous les référents romanesques que l’histoire ancienne nous a laissé pour jouer une gigantesque partie, et dont le Dieu serait un corps démembré aux quatre coins d’un monde sans véritable contour, un monde ayant déjà eu un passé (et c’est en cela qu’il réussi la même opération littéraire qu’un Robert Howard) . Les protagonistes féminins ne sont qu’encore à peines esquissés (Serwë) , mais on peut être certain qu’ils vont avoir une importance grandissante dans la suite de la saga. Enfin, Bakker nous laisse deux portraits, deux visage formant à eux seuls un véritable couple antinomique. D’un côté un barbare touché par le sceau du ressentiment et du passé, un personnage qui rappelle un peu le Conan de Howard mais en un aspect plus judéo-chrétien, à fleur de peau. D’un autre côté, Bakker nous dresse le portrait d’un personnage atypique de la fantasy, celui d’un homme qui ne participe pas vraiment comme on l’attendrait à cette histoire. Mage, télépathe, manipulateur, intellectuel agissant, par delà les conventions du bien et du mal, un héros qui frôle le personnage Nietschéen si ce n’était cette quête qu’on pourrait penser absurde d’un père. Kelhus est véritablement un archétype de notre modernité, une métaphore double de l’homme agissant sur le monde tout en gardant un recul qu’on pourrait prendre pour du nihilisme s’il n’était en fait un choix éthique, celui de ne pas être entraîné, de garder sa place très chère à son coeur, une place qu’il ne céderait à personne et qui serait, pour user d’une métaphore supplémentaire, de se tenir sous les porches, sous les portes cochères, sous ses lieux entre ombres et lumières, dans une zone uniquement délimitée par son regard kaléidoscopique sur le monde, et par la même sur l’univers toujours en changement, quitte à devoir faire erreur et se tromper de jugement, de chemin ou de sens à apporter au monde. Mais étant tributaire d’un enseignement, il est également porteur de ce que l’on pourrait noter comme la marge d’erreur possible qui prélude à tout jeu, un jeu de probabilités qui est la vraie trame secrète du monde de Bakker et pourquoi pas également le berceau secret de notre humanité et de ses Dieux.

Significations

Bakker a produit avec ce premier tome une oeuvre tout à fait remarquable, prenante, et bien plus saisissante grâce à cet usage protohistorique à la manière d’un Howard. Il a réinventé les premiers temps de l’écriture sainte, en a effacé les vertus d’usage que sont la propension à enseigner la vérité d’un Dieu et les inévitables écarts de jugement entre le bon vieux nature et culture pour rétablir la vérité d’un verbe qui sait inventer un histoire, mettre en scène une trame secrète et enfouie dans notre inconscient collectif (du moins est-ce la vertu de cette nouvelle donne de la Fantasy) pour, par le processus de réactivation des archétypes bibliques, accoucher d’une histoire mettant en scène des personnages vivants, mais des personnages jamais soumis à l’histoire. On reste estomaqué à la lecture d’une telle narration tellement la beauté du verbe sait se marier aux splendeurs des décors et paysages mais sans jamais sombrer dans la pure religiosité.
Cet Armageddon magnifiquement mis en scène par Bakker nous rappelle enfin la profession de foi que devraient se faire tous les écrivains de fantasy, mais aussi et surtout le travail à réaliser par tout lecteur un temps soit peu soucieux de se préoccuper des signifiants et signifiés que peut sécréter le genre. Cela se résume à cette subtile et délicate hésitation moderne qui est non pas la volonté d’expliquer le monde mais de se l’expliquer.
Et c’est cette consonne sifflante, ce S, dix-neuvième lettre de l’alphabet et quinzième lettre des consonnes qui symbolise avec son apostrophe ce sens réflexif total et entier, ce sens du retour à soi, de l’enfermement à soi pour s’ouvrir au monde avec le regard neuf d’un enfant prodige enfin libéré du "poids du croire"
pour ne plus s’attacher qu’à son "être là au monde" sans autre raison qu’un échange, un jour, quelques secondes, pour faire de cette seconde d’engendrement un miracle qui se réalise, qui se construit. Avec Bakker nous nous rendons compte que nous sommes à jamais des hommes détachés du divin, mais peut-être est-ce pour se le ré-approprier par des moyens beaucoup plus simple, plus sentis, comme le travail d’une plume sur une feuille, ou les agitations convulsives de mains sur la clavier d’un traitement de texte, bref cette féconde prière qui est de s’expliquer le monde ou plutôt un monde parmi des milliers d’autres pour faire avec "l’incertain" un travail bien plus profond, entier et sincère. Peut-être que cette simple action est elle mille fois préférable que de croire vrai un texte écrit par des hommes mais sans la sagesse du verbe d’un Dieu aux sonorités absentes. Et c’est en cela que se distingue un véritable écrivain, inventeur de mondes, d’un Raël qui croit en ce qu’il a lu et crée, et par conséquent le pur créatif, réflexif, libre et fécond du pur idéologique absurde, opératif et totalitaire
Encore une fois nous sommes ici en présence d’un récit de Fantasy et un récit sur la Fantasy, remarquable exercice et une totale réussite pour le genre qui se hisse ici à des niveaux rarement atteints. Un grand merci encore à Laurence Duvall, Bénédicte Lombardo et Estelle Revelant pour cette publication des plus remarquable.

Autrefois les Ténèbres, Richard Scott Bakker, traduit de l’Anglais par Jacques Collin, couverture de David Sala, 465 pages, Fleuve Noir, Collection Rendez-Vous Ailleurs, 20 €.






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