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  Sommaire - Livres -  G - L -  Les Enfants de JI Tome 2 : La Veuve Barbare



"Les Enfants de JI Tome 2 : La Veuve Barbare"
de
Pierre Grimbert

Editeur :
Editions Octobre
 

"Les Enfants de JI Tome 2 : La Veuve Barbare"
de Pierre Grimbert



10/10

Pierre poursuit son nouveau périple narratif au coeur de son mythique monde de Ji, avec cette familiarité si commune, cette communion autour de ses héros articulés autour d’une même légende, un même héritage maudit. Sur cette trame d’inspiration biblique voulant que ce soit les enfants qui doivent payer pour leur parents les fautes et sacrilèges, Pierre Grimbert y ajoute le fatum Celte, cette tendance lourde au fatalisme guerrier qu’un esprit grecque celui d’Homère sauvera par cette quête/odyssée pleine de tumultes et de chaos dans un monde qui a fasciné jusqu’à présent 25 000 lecteurs.
Dans le premier volume, "Le Testament oublié", les héros de la première saga, Corenn, Lana, Grigan, Yan et Léti ont été enlevé ou plutôt se sont littéralement volatilisés, relayés à une autre et obscure réalité. Les mauvais signes s’accumulent et les rumeurs sur les agissements du Sombre (Celui-Qui-Vainc) et de Saat se font persistantes à mesure que l’intrigue progresse. Le sort réservé aux dits "Héritiers" est implacable et fulgurant, et nul ne sait où ils sont à présent. Abasourdis par ces événement, Bowbaq reste sur l’expectative mais résolue d’agir coûte que coûte. Il va entreprendre de réunir les "Descendants" des "Héritiers". Or, seul celui qu’on nomme "L’adversaire" est à même d’anéantir le Sombre, et il est l’un des descendants. La route sera longue et se parsèmera de rencontres, comme celle de Ke’b’ree, fils de Che’b’ree (qui sera amené à jouer un rôle important dans l’histoire) quêtant Lana. Toute la troupe finira par prendre le large sur un bateau des assassins K’Lurien entretemps massacrés vers une île lointaine, but d’une quête qu’on devine observée par d’étranges divinités féminines.
La porte des Dieux est dans ce second volume leur but ultime, à la fois le lieux où devraient se trouver leurs parents et en même temps le lieu de la résolution de l’énigme. Voyage des remises en questions, voyage des interrogations sur l’identité de l’Adversaire qui devrait terrasser Le Sombre, cette quête revêt des couleurs plus tragiques. Plusieurs commencent à prendre conscience qu’ils disposent de pouvoirs bien particuliers, ceux engendrés dans le jardin des Dieux, le Jald’ara. Eryne est l’une des descendants et commence à se rendre compte qu’elle est dotée d’une certaine prescience, car elle sait que les Héritiers ne sont pas morts. De plus, elle est la seule à se saisir du langage secret des aînés et servira de guide à l’ensemble du groupe. Ness quand à elle développe d’extraordinaires dons pour communiquer par la pensée avec les hommes mais aussi les mammifères, un don qui semble effrayer car il peut s’étendre à de la domination. Son existence dans un monde alternatif au nôtre en fait une schizophrène au pouvoir (l’Erjak) immense mais difficile à contrôler. Quand à Cael, le Berserks qui leur a sauvé la vie, son pouvoir est en même temps un danger pour tous, ce qui ne sera pas sans poser problème. Odyssée du doute et des dilemmes, mais aussi voyage où se pose la nécessité de faire corps, cette solidaire alliance qui avait uni jadis les Héritiers, ce second chant du cycle "Les Enfants de Ji" est une totale réussite tant au point de vue de la tension dramatique que de la mise en scène progressive, une maîtrise du récit qui fascine les lecteurs depuis maintenant plus de 500 pages.

De quelques archétypes et autres arrangements

Ce qu’il y a de grandement original chez Grimbert c’est bien cette utilisation de certains référents issus des traditions mythiques et religieuses, mais introduits de telle manière dans le fil de son histoire que les origines s’ en effacent et cette fausse réactivation des archétypes produit des figures relevant du contexte historique même du livre, si bien que les lecteurs moins attentifs y verront de simples éléments propres à la fantasy.
Citons par exemple le cas de la créature du Léviathan. Il est fidèle à la bête décrite dans les écritures (Esaïe 27) . D’origine Babylonienne et Egyptienne, la créature Léviathan est d’un point de vue occulte celui qui ment et donne prise sur les autres, et d’un point de vue morphologique un monstre marin entre le serpent et et le Dragon incarnant les forces maléfiques que seule l’épée sainte de Dieu (une autre Excalibur ? ) pourfendra. Reprise par le philosophe Hobbes pour engendrer son hypothèse d’état parfait parce que basé sur le répressif, cette montrueuse entité Chtonienne est remarquablement utilisée dans le récit de Grimbert en tant que gardien de la porte des Enfers. Il lui donne une fonction plus subalterne, moins tributaire de son origine iconique ou de sa signification symbolique comme élément de pouvoir.
Le Léviathan de Grimbert revêt une aura lovecraftienne, il est "instrumentalisé" par la déesse Zuïa et suit un schéma plus linéaire quand à sa fonction d’archétype.
Quand au personnage de la tueuse, celui de Zejabel, il est lui aussi fascinant d’un point de vue narratif. En effet, Grimbert se réaproprie un autre personnage de la tradition Biblique, celui de la Jézabel de l’Ancien et du Nouveau Testament. Icône double puisqu’elle incarne historiquement l’épouse du roi Akhab d’israël, celle qui lui fit commettre des atrocités, et chaperonna le culte de Baal. Ce fut le prophète Elie qui mit un terme à ce culte maudit et c’est Jéhu l’usurpateur qui fit défenestrer Jézabel puis piétina son corps. Alors les chiens sauvages la dévorèrent. Cette parenthèse pour dire combien Grimbert excelle à reprendre ces référents nominaux pour en donner de nouveaux aspects, les faire sortir du récit biblique afin de leur donner une véritable autonomie, une vie propre. Ainsi, sa Zejabel est elle une tueuse qui aspire à sortir, à échapper de son allégeance à la déesse. Cette mise à jour du moi social d’une femme, sa rupture avec sa fonction d’archétype (ici la meurtrière biblique icône du Dieu Baal) est une manière de désacraliser le mythe pour le réintégrer au sein d’une histoire où il va avoir une autre destinée. Et c’est par ce processus de substitution que Grimbert signifie une fois de plus la vocation, si ce n’est la vertu du genre Fantasy, à savoir le pouvoir d’engendrer des archétypes et mythologies désactivées à la base, entièrement soumis au ludique et parfois à une fonction didactique. Mais à aucun moment cette fonction ne s’octroiera le privilège d’une quelconque para religion donneuse de sens. C’est ce qui différencie les grands auteurs des simples nègres pour gourous new-age, ou pire, de ces idéologues qui pensent en insufflant du politique formaté et subversif dans la fiction, pouvoir changer le monde ou la société. Le problème de Hubbard et de certaines idéologies discutables se situe dans cette violence à faire croire par le médium de l’imaginaire. Ils sont là pour signifier toute l’abjection de ces totalitarisme s’arrogeant le droit de prendre en main le récit, la narration pour faire des lecteurs convertis des poulets sans cervelle, aptes à agir sur le corps social quitte à lui nuire, classique contre effet des "idéologies standarisées". Et quand cela touche les littératures de l’imaginaire, c’est pire...........
Mais heureusement pour nous, Grimbert et d’autres échappent à cette folie bien contemporaine parce qu’ils n’ont pas oublié la vertu première enseignée par le grand Jules Vernes : Distraire dans la liberté.

Une Fantasy qui fédère

L’autre grande qualité, si ce n’est encore une fois la vertu, du cycle de Grimbert c’est cette familiarité immédiate qui relie le lecteur à l’histoire, et qui plus est aux personnages extrêmement attachants. Pierre nous avait habitué à ce fait dès sa première saga où chaque protagoniste va élaborer sa propre légende personnelle au sein d’un groupe de personnages exemplaires. Sans grandiloquence mais avec sincérité et don de soi, les héros grimbertien sont extrêmement fidèles à eux-même et de fait envers ceux avec lesquels ils entament leur quête. Cette nouvelle plongée dans le monde de Ji nous met à jour un groupe peut-être encore plus morcelé, encore plus atypique par rapport au groupe traditionnel de fantasy où dans le fond chacun a sa place. Dans le groupe hétérogène tenu par Bowbaq chaque personnage a un don caché, un don qu’il ignore ou encore un don qu’il ne maîtrise pas. Cael est un Berserker qui ne domine pas toujours sa fureur sauvage. Il fait un peu figure d’archétype du psychopathe ou de l’assassin pulsionnel de notre société, être à part, être en rupture non adapté aux règles du monde. Sauf qu’à la différence de ces derniers qui sont bel et bien souvent des fous dangereux que la société doit isoler, Cael est un héros, Cael est dans le registre de l’épique, et sa folie est un pouvoir ancien, un pouvoir de guerrier, celui-là même des légendes du Nord avec ses hordes de Wendols, Berserks et autre castes de guerriers hors du temps. Nous avons parlé plus haut de ce lien de familiarité qui reliait les lecteurs au monde de Pierre Grimbert, ajoutons y la jubilation de partager une aventure, cette excitation de communier avec le souffle ancien qui balaie le monde de Ji. Avançons même sans en rougir qu’il existe un peu le même engouement pour Grimbert de nos jours que jadis pour un Jules Vernes ou encore la folie que fut à une époque la série du Club des Cinq. Certes, la comparaison peut-être un peu poussée voir disproportionnée, mais pourtant, il existe bel et bien un phénomène Grimbert, une écriture chaleureuse et une générosité immense qui fédèrent des foules de lecteurs attendris par une histoire et attachés à des personnages très vivants. Mais l’engouement pour les récits de Pierre Grimbert est dû peut-être aussi à la qualité de ses personnages toujours en mutation, toujours amenés à connaître des changements. Et c’est bien cette particularité, cette exigence pour des personnages non figés, jamais enclavés dans des stéréotypes donnés d’avance par la plupart des scénarios pour jeux de rôles, que Grimbert excelle. Eryne est un peu l’Egwene de Robert Jordan, elle est en attente d’une grande destinée. En cela l’écriture de Grimbert a gagné en assurance, en recherche et en maturité. Ce qu’on voyait déjà en puissance dans le premier cycle est en train de déployer ses ailes dans une trilogie plus courte, plus mesurée dans ses moyens mais plus concluante dans ses effets. Mais, prodige de son écriture, on ne voit pas de décalage entre le Grimbert du premier cycle et celui des "Enfants de Ji".
De fait, la comparaison du début avec Eddings s’arrête là pour laisser la place à quelques correspondances narratives avec Robert Jordan. Pourquoi ? Parce qu’il semblerait que l’écriture de Pierre Grimbert ait pris d’autres chemins de traverses pour s’attarder plus sur les individualités en devenir, des héros appelés à connaître des destinées exceptionnelles. Egwene devient peu à peu une Aes Sedai, un même chemin semble s’ouvrir pour Eryne et Ness semble être le personnage le plus puissant du groupe, un personnage au destin presque messianique. L’aphorisme "Devient ce que tu es" prend le relaie à celui de "L’union pour faire corps" du début où le social préludait à l’accomplissement individuel. Ecriture de traverses, ponts entre les "devenirs", les échappées collectives des aventures grimbertienne semblent tenir là la parfaite fusion entre des individus et le groupe avec lequel ils feront bon gré mal gré corps et esprit. Un très bon deuxième opus donc, et une nouvelle pérégrination de la narration de Pierre Grimbert qui de plus se fait plus descriptive (on voit des paysages avec des couleurs, des formes, des contours esquissés par la plume habile de l’auteur) , plus métaphorique et donc plus soucieuse de ne pas être le jouet de son sujet. Une réussite totale, en attendant le troisième volume "La Voix des Aînés" qui nous emportera probablement dans des circonvolutions nouvelles et une nouvelle et chaleureuse invitation à son monde entre douleur et plaisir, douceur et peine. Merci Pierre pour ces mots, pour nous faire oublier nos maux......
Quand à la couverture de Julien Delval que dire d’autres sinon que de reconnaître là le miroir réfléchissant d’un monde qui enchante des milliers de lecteur par un artiste qui arpente depuis longtemps les chemins tortueux de Faerie. Il devait s’être assis quelque part sur la pierre moussue d’un talus couvant les voix des ancêtres de Ji, et là, entendre les anciennes sagesses et antiques peines pour de sa main gracieuse en rédigé les portraits éternels et colorés.

La Veuve Barbare, Les Enfants de Ji 2, Pierre Grimbert, Couverture de Julien Delval, 269 pages, Editions Octobre, 17, 50 €.






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