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  Sommaire - Nouvelles -  NEXUS


"NEXUS"
de
Grégory Covin

 

"NEXUS"
de Grégory Covin



J’avais toujours aimé l’espace, et ce depuis mon plus jeune âge. De l’observatoire, on pouvait contempler les visages de ces planètes tournés vers nous comme des parents aimants, détournant les météores qui s’approchaient dangereusement de l’éden cosmique, cette boule de Noël de couleur bleue accrochée dans le sapin universel - notre belle planète -, de leurs anneaux divins ou de leur simple attraction gravitationnelle. Et, aujourd’hui, je faisais partie de ce tableau gigantesque qui s’étirait sur lui-même, n’ayant aucun début et aucune fin permettant au spectateur de commencer son exploration. Tout petit, mon destin semblait m’avoir fait un signe, m’attirant le regard vers les étoiles. Comme s’il me signalait qu’il m’y attendrait, quand je serai prêt. Et l’heure était venue. L’heure de la dernière guerre, comme le préconisait les grands prêtres des anciennes et des nouvelles religions qui avaient fleuri un peu partout sur Terre et les planètes habitables depuis ces derniers siècles. Ils avaient peur, comme tant d’autres avant eux ; la même peur que je ressentais en cet instant en contemplant l’immensité de l’espace, les visages de mes parents célestes qui m’avaient vu grandir et devenir un homme.
- Commandeur, fit une voix derrière moi, le Haut conseil désire s’entretenir avec vous.
J’appréhendais les nouvelles données qui allaient m’être transmises : nos scientifiques avaient-ils finalement découvert la nébuleuse qui les abritait ? Allions-nous aujourd’hui nous mesurer à eux ?
- Ici le Commandeur Thurin, fis-je d’une voix grave.
Un visage apparut à quelques mètres de la baie vitrée devant laquelle je me trouvais ; un visage que je reconnus pour avoir parlementé avec lui de nombreuses fois.
- Cris. Cela faisait longtemps. Alors, qu’avons-nous découvert ?
- Le Code Divin, comme nos scientifiques l’espéraient. Nos ordinateurs ont ainsi pu localiser la source de ce que, de tout temps, nous nommons l’Eden. Des formes de vie ont été signalées.
Le vaisseau - l’Aldémahran - glissait comme un navire sur une mer endormie, sans un bruit autre que celui des sirènes qui chantaient parfois le long de la coque, lorsque des comètes de tailles réduites venaient hurler et laisser derrière elles la poussière cosmique qui formait cette queue poudreuse en pulsant à quelques centaines de kilomètres de l’embarcation.
- Quelles sont les directives ? Demandai-je alors, intrigué par ces nouvelles données et pour la première fois peut-être envieux d’être le premier à m’aventurer dans l’antre de ces êtres encore inconnus des hommes.
- Votre flotte va se rendre au point d’extraction, m’annonça Cris d’une voix qui était redevenue celle de l’opérateur faisant son travail et non du confident. Une fois rendue, vous rentrerez dans l’ordinateur le Code Divin afin de rendre tangible la réalité de ces entités avec la nôtre. Vous devrez vous tenir par la suite en alerte et n’ouvrir le feu qu’en dernier recours.
Je ne pus m’empêcher de sourire en entendant ces mots : ouvrir le feu sur les anges, voire même sur le dieu que les hommes de tous temps avaient prié, supplié parfois, et aimé. Nous allions à la catastrophe, l’enfant en moi le savait, il pleurait quelque part au plus profond de mon être : nous avions pris cette habitude néfaste de nous méfier de tout ce qui n’était pas humain - quoi que nous nous méfiions de notre propre race -, et nous n’avions plus de ce fait de respect pour ce qui était étranger à notre civilisation. Même les dieux allaient en pâtir.
Nous mîmes sept jours pour atteindre le point de rencontre, le point d’extraction des réalités. Je donnais ensuite l’ordre, dès lors que le vaisseau aborda le point d’ancrage, s’immobilisant dans l’espace comme un fauve à l’affût de sa proie, d’initialiser le Code Divin dans le cœur de l’ordinateur. Quelques minutes défilèrent alors comme les étoiles dans le lointain, nous faisant profiter d’un spectacle dont je ne parvenais toujours pas à me lasser. L’enfant enfoui en moi aimait se repaître de cette vue et se réveillait toujours, pour quelques minutes, afin d’assister une nouvelle fois encore à ce spectacle incommensurable, désireux de recevoir encore cette étreinte de ce parent privilégié avant de s’abandonner au sommeil. Puis tout disparu, comme si tout ceci n’avait été qu’une simple rêve, pour laisser la place à une autre réalité dont nous avions ouvert la porte par l’intermédiaire du Code Divin. Il y eut tout d’abord comme un puissant flash, faisant croire que nous étions attendus dans ce monde parallèle au nôtre, à la fois ici et ailleurs, et qu’un individu prenait notre vaisseau en photo afin de garder le souvenir de notre arrivée. Mes yeux s’habituèrent rapidement à la nouvelle configuration qui apparaissait derrière la coque de l’appareil, tout en enregistrant ce que mes sens me rapportaient. Il n’y avait nulle planète et aucun soleil à des milliers d’années lumières à la ronde. Pas de météores venant agencer une flotte de rochers capable de réduire en miettes des bataillons entiers de navires galactiques. Juste des sphères d’une taille démesurée, reliées les unes aux autres par des tubes transparents, des embouts qui avaient l’apparence du Plexiglas. Ce qui devait être une citée spatiale ressemblait étrangement à une pieuvre. Une pieuvre aux tentacules innombrables de la taille d’un système solaire. J’avais l’impression que d’un instant à l’autre, elle allait se mettre en mouvement pour nous engloutir tous, le vaisseau et ses passagers. Une minute, peut-être, perdura ainsi, sans que je puisse détacher les yeux de cette chose qu’aucun regard humain n’avait jamais observée, voire même imaginée. Puis mes ordres me revinrent en mémoire, m’appareillant presque à ces machines par l’intermédiaire desquelles je transmettais et recevais les directives du Haut Conseil.
- Je veux une introspection générale, ordonnai-je alors, sans plus attendre. Que le bouclier de défense et les armes nucléaires soient en alerte, je veux être prêt à riposter au premier signe de réaction de ce qui se trouve en face de nous.
- Nous décelons plusieurs dizaines de milliards d’individus au sein de ces bulles, Commandeur, m’apprit-on dans les secondes qui suivirent mon appel à la tour de contrôles. Toutefois, aucune arme bactériologique, thermique ou nucléaire n’a été identifiée.
Un vrai camp de vacances, pensais-je. Comme ceux auxquels nous nous rendions parfois après plusieurs mois passés dans l’espace, à sillonner le cosmos. Mais tout était trop calme, il était inconcevable qu’un tel édifice soit exposé ainsi sans la moindre protection. Peut-être les êtres qui y vivaient étaient si évolués qu’il était impossible pour nos ordinateurs de repérer leurs moyens de défense contre une éventuelle menace étrangère.
- Avons-nous reçu des messages ? Demandai-je alors. Ont-ils essayé de communiquer avec la flotte ?
- Négatif, Commandeur. C’est comme s’ils ne s’étaient pas rendus compte de notre présence.
Mon cœur battait à tout rompre, je n’étais plus habitué à une telle quiétude en m’approchant d’une base étrangère : j’avais connu les guerres, et chacune d’elles m’avait un peu plus renforcé, forgeant mon mentale, guidant et initiant mon instinct afin de réagir aux situations auxquelles j’étais confrontées. Jamais encore, de mémoire humaine, un monde à l’intérieur duquel nous avions posé le pied n’avait donné signe de vie, un moindre sursaut à l’écoute de notre approche. Les belligérants que nous allions affronter semblaient être un cas à part : soit ils possédaient une arme capable de nous détruire sans le moindre effort, tout en continuant à vaquer à leurs occupations, soit, au contraire, ils se savaient perdus et ne désiraient pas de pertes inutiles en entamant une guerre perdue d’avance.
- Des messages ? Questionnai-je une nouvelle fois, d’une voix légèrement nouée tout en appuyant sur le bouton me mettant en relation directe avec l’opératrice du centre de communications.
- Toujours rien, Commandeur. Pas une seule onde radio en provenance de cette structure. C’est comme s’ils ne possédaient rien leur permettant d’émettre ou de recevoir le moindre message ou signal. Je trouve cela inquiétant, fit-elle après réflexion.
J’allais devoir m’en référer à mes supérieurs ; il y avait quelque chose de malsain qui hantait cette citée galactique et, encore une fois, mon regard engloba cette gigantesque pieuvre qui nous ouvrait les bras comme pour nous inviter à nous approcher davantage.
- Que l’on prépare un détachement de soldats, qu’ils soient prêts à prendre une navette pour une première tentative d’approche. Ils décolleront quand j’en donnerai l’ordre.
- Bien, Commandeur.
La communication fut coupée, me laissant de nouveau seul avec mes sinistres pensées. Les lieux ressemblaient à un cimetière. Mais l’ordinateur central avait identifié des milliards d’êtres vivants, des signes de vie. Cette citadelle cosmique était habitée, cela ne faisait aucun doute. Mais par qui, ou par quoi ? J’en inférais aussitôt au Haut Conseil. Tout comme moi, ses membres furent étonnés d’un tel autisme de la part de nos futures victimes de guerre.
- Des pacifistes ? Proposa, dès que la situation fut expliquée, une voix de l’assemblée.
- Cela serait bien évidemment possible, répondit une femme, mais il est prouvé que tout peuple cherche à savoir ce qui l’attend, et ce en entrant en contact avec ses visiteurs, que ces derniers soient d’autres pacificateurs cherchant simplement asile ou des agresseurs. Ce mutisme est incompréhensible.
- Il doit s’agir d’une race qui ne doit pas posséder le même mode de communication que le nôtre, ce qui explique une telle différence d’approche stratégique.
- Leur citée galactique repose pourtant sur des critères humains, fis-je. Nous n’en avons pas de si grandes, mais il pourrait être question de bulles gouvernementales, d’états indépendants ou reliés hiérarchiquement comme cela existe dans certains de nos systèmes solaires. Sa configuration ressemble à un amas d’atomes regroupés les uns aux autres, ce qui la fait ressembler à une gigantesque grappe de raisins. Il est aisé d’imaginer que ces tubes servent de voies d’accès entre chacune des capitoles, qui ont la taille de planètes. Peut-être même avons-nous affaire à une civilisation qui cohabite avec d’autres entités qui lui sont étrangères, proposant ainsi autant de mondes différents qu’il y a de bulles. Ou est-ce une sorte de triumvirat sociologique comme nous en avions nous-mêmes dans nos anciennes villes, dessiné dans la structure même de la citée.
Pendant plus d’une minute, ils débattirent entre eux, sans donner l’impression de trouver une solution au problème auquel nous étions confrontés.
- Que décidez-vous, alors ? Demandai-je finalement à ces illustres voix qui représentaient le Haut Conseil universel. Si les dirigeants de ce complexe ne sont pas entrés en contact avec nous et qu’ils n’ont rien tenté pour repousser notre approche, il est cependant certain qu’ils nous ont repérés. Nous devons prendre une décision.
L’enfant en moi pleura dans son sommeil, remuant, prisonnier de ses draps ; il venait de plonger dans un cauchemar que ma propre voix avait provoqué : parce que je savais quelle réponse j’allais obtenir. La race humaine réagissait toujours selon le même principe quand elle mettait le pied sur une terre vierge.
- Commencez l’invasion, fit une voix d’homme. Et rendez-nous compte de la situation toutes les demi-heures, Commandeur.
La communication fut coupée dans un léger crachotement ; nous nous trouvions à des centaines d’années lumières de notre point de saut et des innombrables satellites de communication qui reliaient toutes les planètes entre elles.
- Tour de contrôle, fis-je, envoyez un détachement de soldats en direction de la citée étrangère. Vous le ferez suivre par une autre navette toutes les deux minutes. Mettez toutes les tourelles défensives en état d’alerte, qu’elles soient prêtes à ouvrir le feu. Nous commençons l’invasion planétaire.
Les dés étaient jetés. De mon poste d’observation, j’allais observer le massacre. La petite abeille au dard empoisonné qui était sortie la première de la ruche que représentait le navire spatial vint vrombir aux alentours de ces bourgeons emplis de vie afin d’en recueillir le pollen. Une autre la suivit et la rejoignit quelques instants plus tard, et elles commencèrent alors à piquer. En l’espace de quelques minutes, plus d’une trentaine de ces insectes à l’obéissance aveugle assiégeaient de toutes parts le complexe cristallin.
- La première escouade est à l’intérieur de la base ennemie, Commandeur, m’apprit-on tandis des éclairs apparaissaient le long de ces tubes effervescents de par ces assauts qui ne faiblissaient pas.
Les navettes avaient rempli leur office. L’invasion avait été entamée.
- Comment cela évolue-t-il ? Demandai-je alors, à la fois écœuré et curieusement excité. Avons-nous des pertes, l’ennemi se défend-il ?
- Négatif, Commandeur. L’ennemi n’offre aucune résistance, il se rend sans combattre.
Cette réaction de la part de nos nouveaux adversaires me rassurait autant qu’elle me laissait perplexe : comment pouvait-on ne pas avoir de systèmes de défense, de boucliers de protection ou tout simplement d’armes fractales cadencées pour repousser d’éventuels agresseurs, ce que nous étions ? Comment pouvait-on bâtir une telle cité qui était l’équivalent d’un système solaire sans penser au risque d’être colonisé par un autre peuple ? Je devais bien avouer que tout cela me dépassait. Jamais encore je n’avais été confronté à un royaume sidéral de cette envergure qui était dans l’incapacité de se défendre.
- J’aimerais connaître leur configuration physique, requérais-je alors, d’un ton trop froid à mon goût. A quoi ressemblent-ils ?
- Selon nos premiers rapports, Commandeur, aucune des créatures qui habitent les premiers complexes que nous avons colonisés n’est identique.
- Alors qu’ont-elle de commun ? Il se peut qu’il y ait plus d’un statut mâle et femelle, une sorte de déclinaison subatomique de la race comme les Korpos que nous avons anéantis le siècle dernier.
- Une première analyse vient de nous parvenir, m’apprit-on dans les minutes qui suivirent. Leurs schémas physiologiques, tout comme leurs codes ADN, n’ont pour la plupart aucun point commun. Nous avons affaire à une multitude de races différentes, Commandeur.
- Un exemplaire unique de chaque espèce ? Résumai-je, encore davantage intrigué.
- Il le semblerait, oui.
- Mais dans quel but ? Et pourquoi ?
Mais je n’obtins pas de réponse. Peut-être parce que la jeune femme qui me rapportait l’évolution de notre attaque n’osa pas prendre la parole, de peur d’outrepasser ses fonctions. Ou tout simplement parce qu’il n’y avait pas de réponse à cette question.
- Commandeur, nos hommes viennent de découvrir une petite fille.
- Vous voulez bien répéter ?
- Une fillette a été trouvée, Commander. On suppose qu’elle est âgée de huit ou dix ans. Elle était en train de jouer avec de petits cailloux quand nous l’avons découverte.
- Une analyse structurelle et moléculaire a été effectuée ?
- Affirmatif, il s’agit d’une petite fille de race blanche qui est à priori humaine.
- Mais c’est tout simplement impossible, ce secteur de l’univers nous est totalement inconnu ! Une fois de plus, seul le silence me répondit, tel un vieux sage qui laisse à son apprenti le loisir de découvrir par lui-même la réponse à la question qu’il vient de poser. Comme s’il y avait une évidence, une logique à appréhender afin de dévoiler l’intégralité de ce qui se trouvait caché derrière ce voile qui auréolait ce mystère qui nous faisait face.
- Je veux la rencontrer, fis-je, de nouveau sur un ton autoritaire. Si un enfant de notre monde se trouve en ces lieux, c’est qu’il doit y avoir de l’oxygène dans certains quartiers de ces bulles habitables.
- Négatif, Commander. Nos hommes analysent en cet instant précis les éléments chimiques qui composent l’air circulant entre les bulles, mais ceux-ci n’ont pas encore été identifiés. En tous les cas, il ne s’agit pas d’H2O.
- Alors, que l’on me prépare une combinaison spatiale, je me rends immédiatement sur cette station universelle.
Les diverses salutations et les nombreux “garde à vous“ que l’on me présenta glissèrent devant mes yeux sans que je remarque un seul de l’un d’eux. J’étais plongé dans mes pensées. Et je crois que c’est au cœur du petit appareil qui me menait à cette enfant que j’ai senti pour la première fois que tout ce en quoi je croyais n’était peut-être pas aussi vérifiable ou fondé dans cette partie de cet univers ; que la logique qui était la mienne ainsi que celle que toutes les âmes vivant au sein du vaisseau spatial, cette planète technologie qui traversait l’espace, partageaient, m’échappait progressivement. Quoi que je fasse. Lorsque les portes du vaisseau transporteur s’ouvrirent, d’autres soldats se mirent au garde à vous devant moi, avant de me suivre comme mon ombre. De l’intérieur de ce qui ne ressemblaient qu’à des bulles de savon, les parois de cette curieuse citée, l’Aldémahran attendait, araignée au cœur de sa toile spatiale. Dans ma combinaison, je me sentais comme la Mort elle-même, revêtue de son sinistre attirail, laissant entendre sa mâchoire claquer tout en venant rendre une dernière visite à ces âmes inconscientes de cette armée en marche qui ne se déplaçait que pour elles.
Tout en continuant ma route, oubliant progressivement cette marée humaine qui me suivait et s’écoulait derrière moi avec prestance, comme un fleuve qui déborde de son lit, j’observais les lieux qui défilaient devant mes yeux. Le paysage était composé de sentiers tapissés d’une herbe couleur ivoire, d’où jaillissaient ce qui devaient être des plantes qui variaient de tons avec doigtés, comme autant de coups de pinceaux déposés ci et là, tant leur harmonie se déployait au fil de notre progression : c’était un arc-en-ciel de couleurs pastels, d’une pureté véritable, qui s’enchaînaient avec délicatesse, sans jamais heurter le regard. Et, quelles que soient les formes que prenaient ces intriguants végétaux, s’il s’agissait là d’une matière qui nous était connue, ils ne juraient jamais au sein de ce microcosme. Nous étions tous, nous, humains, des esthètes, à déambuler de la sorte le long de ces tentacules infinis. Je me sentais comme un amateur d’art qui pénètre dans le plus intrigant des musées où la composition même de tout ce qu’il a déjà vu et apprécié prend un tournant différent au sein de ce complexe ; d’une certaine façon un musée composé d’œuvres sacrilèges de toute pensée humaine.. Chaque croisement était envahi de soldats immobiles, fusil au poing, visiblement mal à l’aise face à cette indifférence qui émanait de ces choses qui ne prenaient pas garde à nous. L’enfant se tenait assise par terre. C’était une petite fille aux cheveux bruns qui lui tombaient dans le cou tout en lui caressant les joues. A notre arrivée, elle continua à jouer avec la plante qui poussait entre ses jambes, au milieu de petits cailloux multicolores, sans prendre garde à ce flot ininterrompu de soldats qui se déversait autour d’elle. Curieusement, je fus à la fois émerveillé et terrifié de la voir. C’était une belle petite fille, mais qu’avait-elle d’humain ? Mes hommes se postèrent aux quatre coins de la pièce qui n’était rien d’autre qu’une grosse bulle de savon dominant la froideur de l’espace.
- Bonjour, fis-je, d’une voix qui se voulait chaude, accueillante, tout en me baissant afin d’être au niveau de la petite fille.
Je ne pus m’empêcher de constater le contraste qu’il y avait entre cet enfant et celui que j’avais été, il y a de cela bien longtemps : j’avais constamment la tête levée vers les étoiles, me demandant s’il y avait de la vie là-haut, dans cette étendue glacée, des ours polaires peut-être, des pieuvres dont les tentacules s’étendaient dans toute la voie lactée - métaphore parfaite pour cette citée spatiale aux embranchements compliqués - et cette fillette avait le visage baissé vers la terre aux étranges coloris, jouant avec une simple plante. Je ressentais derrière moi les regards interrogateurs et inquiets des soldats. Quel était l’animal, l’être vivant, de n’importe qu’elle planète que ce soit, qui pouvait à se point se moquer des bêtes enragées qui lui tournaient autour, prêtes à mordre comme nos fusils étaient, à chaque instant, parés à faire feu, et de laisser ainsi à ces entités inconnues les terres possédées ? A ma connaissance, il n’y en avait aucune. Elle jouait simplement, avec ce pourtour de terre qui courait au creux de ses jambes, agenouillée comme un petit d’homme le serait, plongé dans son univers de magie constitué par sa fertile imagination. L’espace d’un instant, je me demandais si, par la plus grande des malchances, la fillette ne soit autiste, plongée dans un monde qui ne lui permettait pas de nous apercevoir, aux frontières de son inconscient. Doucement, d’une main légèrement tremblante, je lui touchais l’épaule, dans un frôlement comparable à celui d’une feuille d’automne qui se dépose en virevoltant sur la robe d’une jeune fille en fleurs. Alors, avec cette même lenteur qui avait été la mienne, elle leva son visage vers le mien et plongea ses yeux dans les miens. Ils n’avaient rien d’humain. C’était deux gouffres sans fond, un trou noir spatial avalant en son sein la lumière du cosmos pour la garder en lui-même et, peut-être, nourrir les terres qu’il recelait au-delà de son tourbillon cosmique.
- Bonjour, dis-je une nouvelle fois, sans montrer d’une quelconque manière que ce soit ma stupeur de découvrir un tel regard levé vers le mien.
J’avais la sensation que l’espace lui-même s’était tourné dans ma direction, que toutes les planètes, tous les systèmes solaires, avaient tourné sur leur axe, décrivant une courbe afin de se pencher et m’observer, quelle que soit la distance qui les séparait de moi. J’avais même la terrible impression que l’Aldémahran s’était de quelques centaines de kilomètres déplacé derrière les gigantesques hublots de la bulle dans laquelle nous nous trouvions tous, suivant ainsi le fil conducteur qui venait d’être déplacé de l’univers tout entier. Un reflet, dans ses yeux, aurait pu être la trace lumineuse d’une étoile filante, et je l’aurai cru, si la tension de mes hommes ne m’aveuglait en partie. Je sentais mon arme de service pendre le long de ma jambe, se faisant en l’espace d’une seconde plus lourde comme pour me signaler qu’elle se trouvait à son poste, au cas où j’aurais besoin d’elle. Ma main cessa de trembler, en moins d’un instant, retrouvant toute la vivacité que je lui connaissais.
- Tu comprends ce que je dis ? Continuai-je, après lui avoir esquissé un sourire qui n’était peut-être pour elle rien d’autre qu’une hideuse grimace.
La fillette plissa le front, assombrissant davantage son regard, puis acquiesça en silence ; ce même silence qui s’étendait à travers l’immensité du cosmos. Quand elle me répondit, je ne pus cette fois cacher ma surprise en percevant une voix gutturale, dénuée de toute féminité, en tous les cas, des accents de l’enfance.
- Oui, je comprends ton langage, fit-elle sans cesser de me fixer, sans montrer un quelconque amusement lorsque mon visage lui renvoya ma stupeur comme un miroir un reflet déformé du sien. Elle n’avait rien d’une enfant, ses réactions le démontraient. Ses traits, qui restaient imperturbables, la faisaient davantage ressembler à une scientifique qui observe la créature face à laquelle elle analyse les réactions. Et, je devais bien le reconnaître, je me sentais comme un cobaye de laboratoire devant elle, même si sa taille et le fait que son visage soit plus bas que le mien pour notre interaction me définissaient comme son supérieur. Derrière moi, les hommes s’agitaient, ressentant un danger, tout comme moi-même ; cette voix ne me plaisait pas, mais que dire alors des milliers d’âmes qui peuplaient cette station spatiale ? Toutes plus différentes les unes que les autres, toutes plus monstrueuses ; c’était une véritable galerie des horreurs dans laquelle nous venions de pénétrer.
- Si tu comprends ma langue, continuai-je, peux-tu me dire ce que tu es et ce que tu fais ici ? Ce que toutes ces créatures font dans un tel complexe ?
Je l’avais tutoyée, je m’en étais rendu compte trop tard, en terminant ma phrase, me donnant ainsi l’impossibilité de corriger ce qui était peut-être ma première terrible erreur. Mais l’être qui se trouvait devant moi ne sembla pas choqué, gardant simplement quelques instants pour lui pour préparer sa réponse et peut-être traduire dans mon langage les mots que j’attendais.
- Je suis Yiathu, fit-elle, s’il te faut me donner un nom, me tutoyant ainsi par la même occasion, faisant d’elle mon égale. Et je suis ici depuis toujours, comme le sont également tous les autres. Ma réponse te convient-elle ?
J’acquiesçais sans mot dire, toujours aussi mal à l’aise. Derrière moi, par-delà les grands hublots aussi hauts que des immeubles entassés sur eux-mêmes, l’espace attendait, retenant son souffle, figé comme les soldats qui m’entouraient tels des loups ceinturant leur prochaine proie. Je me sentais pris au piège, alors que c’était moi l’attaquant, moi le chef de meute. Mais comment s’attaquer à une proie quand celle-ci nous est inconnue. Mon esprit était vide de toute question, cette fillette n’avait rien d’humain, elle maîtrisait ma langue et me prenait de haut bien qu’elle était grande comme trois pommes. Mon rôle, mon statut, ma propre identité, avaient été totalement remis en question avant de s’écrouler comme le font ces tours constituées de cubes multicolores que montent les enfants de bas âges et qui s’effondrent d’une simple maladresse de leur part.
- Qui es-tu ? Répétai-je comme un mauvais élève qui n’a pas compris la réponse que son professeur vient de lui donner.
- Je te l’ai dit, je suis Yiathu.
- Mais que fais-tu ici, que faites-vous tous ici ?
- Pourquoi, que désires-tu trouver en ces lieux ?
Je ne savais si cette chose manœuvrait habilement pour éviter de me répondre où si sa façon de penser était constituée de telle sorte qu’elle ne pouvait dialoguer que sous cette forme, à la fois franche tout en restant mystérieuse.
- Tu t’attendais à découvrir de la vie, un peuple, en venant ici, et tu l’as trouvé, n’est-il pas ? fit-elle sans me lâcher des yeux. En ton for intérieur, tu espérais parlementer avec une entité d’un autre âge, d’une autre civilisation, et tu m’as trouvée. N’es-tu point satisfait ?
- A présent, je voudrais comprendre.
- Crois-tu qu’il y a quelque chose à comprendre ? Te crois-tu apte à assimiler le mode de vie d’un univers qui, de par son unicité et les infinies différences qui l’opposent au tien est obsolète à ton esprit ? Me croisais-tu si je te disais être Dieu, ou diable ? Ange ou démon ?
- Pourquoi pas ? Fis-je, quelque peu hors de moi ; je ne voyais pas où toute cette conversation me conduisait si ce n’est dans des profondeurs intellectuelles plus insondables encore que celles dans lesquelles je n’étais déjà.
- Et bien, je suis Dieu, m’annonça l’enfant sans un sourire. Es-tu satisfait, à présent ?
- Comment le serais-je, tu sembles m’avoir donné cette réponse uniquement pour connaître la mienne, voir ma réaction, comme si je n’étais rien d’autre qu’un enfant dont la surprise que tu fais naître en lui t’amuse. Mais je suis un scientifique à la recherche de réponses, je suis un guerrier qui a une mission a remplir et à expliquer à ses supérieurs. Je suis capable, d’un simple ordre, de détruire ta citée, si je pressens qu’elle représente un danger pour mon peuple.
- Comme tout cela est paradoxal, être à la fois un guerrier et un scientifique ; cela ne te gênera pas alors si je te dis être Dieu et diable. Moi-même, je le reconnais, j’ai cette ambiguïté d’être partagé par le mal et le bien, bien que le mal prévaut parfois, sans que je puisse le maîtriser.
-Mais à quoi joues-tu ?
- Les créatures que tu vois autour de toi, immobiles pour l’instant, sont mes servants, d’odieux démons qui n’attendent qu’un ordre de ma part pour te détruire, toi et les tiens, et le vaisseau qui t’a amené jusqu’ici. Moi aussi, j’ai de la ressource et peux me montrer menaçant, si tu veux te mesurer à moi. Moi aussi, je peux élever la voix et invoquer mes soldats de lumière qui balaieront les ténèbres qui me gênent. D’un simple mot.
- Ce complexe spatial ne dispose d’aucune arme, répondis-je avec un odieux sourire,ressentant le soldat renaître sous le masque de Haut Commandeur qui me faisait le négociateur de cette mission. Nous avons scanné l’ensemble de cette construction avant d’envahir quelques-unes de ces bulles que vous tous habitez. Nous n’avons rien à craindre. Ton discours ne tiens sur rien, tout ceci n’est que du vent que tu me souffles au visage. Qu’espères-tu obtenir de nous en inventant de telles histoires ?
- Parierais-tu sur tes instruments de bord, dont tu sembles si dépendant, la survie des tiens ? N’écouterais-tu pas, pour une fois, ce sixième sens, cette voix intérieure, qui, depuis ta venue en mon monde, te signale un danger imminent ? A qui veux-tu faire confiance, marin, à la machine ou à ton âme ?
Je n’avais pas de réponse, la tête me tournait, je ne parvenais plus à fixer le regard de l’enfant qui me semblait si assuré, cillant à peine. Ce qui se trouvait en face de moi était vieux comme le monde, son âge s’étendant à travers le cosmos comme la lumière de l’univers qui ne cessait de le parcourir, s’étirant avec lui encore et encore, dépassant les limites du concevable ; ou si jeune que la peur des conséquences d’un acte déraisonnable lui était totalement inconnue. Le diable pouvait-il ressembler à un enfant ? Ou Dieu ? Je ne le croyais pas.
- Je ne pense pas que tu sois Dieu, voire même le diable, fis-je simplement.
- Tant mieux, je n’y croyais pas non plus.
L’enfant détacha son visage du mien sans le moindre sourire narquois pour se remettre à jouer avec les petits cailloux qui grouillaient à ses pieds et la racine d’une plante qui s’enfonçait sous la terre comme la queue d’un serpent. Je ne savais plus que penser.
- Alors, que crois-tu que je vais faire, maintenant ? Lui demandais-je dans un souffle. Que crois-tu que je vais ordonner à mes hommes ?
- Tu vas leur dire de rentrer, de retourner dans ton monde, que tu n’aurais jamais dû quitter. Un marin doit connaître les limites des océans pour ne pas y sombrer, un scientifique doit s’avouer qu’il ne peut tenir une arme et tuer, comme un barbare pressent qu’il ne pourra jamais admettre une logique mathématique et ordonner à ses troupes de mettre à sac un peuple entier. Tu vas leur dire de rentrer, marin, parce que tu es le diable tout comme tu es Dieu, que le mal et le bien cohabitent en toi comme jamais encore je ne l’ai rencontré ; que je ne veux pas de toi ici. Et cela, tu le sais, tu l’as tout de suite ressenti en posant le pied sur ces terres.
- Il est impossible que je reparte de la sorte, j’ai un rapport à rendre à mes supérieurs, et ceux-ci n’accepteraient jamais que j’aie baissé les bras devant une telle découverte.
- C’est pourtant ce que tu vas faire, cela je puis te l’assurer.
- Nous allons au contraire vous étudier, toi et toutes les créatures qui nous entourent, afin de mieux vous connaître, savoir ce que vous êtes réellement, et vous répertorier dans nos banques de données sidérales. Et si nous vous trouvons sans intérêt, vous servirez à nos zoos stellaires, qui amusent les enfants de ton âge qui rêvent toutes les nuits de voyager un jour dans les étoiles et de découvrir de nouvelles races extraterrestres.
Ces mots étaient sortis tout seuls, fuyant de mes lèvres dans un débit aussi effroyable que le torrent qui déborde pour envahir les terres qui le cernent et l’obligent à courir toujours sur le même chemin figé. J’avais senti le mal en moi, de par ces paroles que j’avais crachées en direction du petit être qui restait pourtant calme, comme insensible à tant de haine envers sa personne. Je restais ainsi silencieux une paire de secondes, entendant encore quelque part au plus profond de moi ma propre voix menacer la fillette ; comment l’idée de zoos cosmiques avait-elle pu venir effleurer mon esprit ? De tels zoos n’existaient pas, bien que des créatures primaires que nous avions rencontrées au gré de nos voyages s’étaient effectivement retrouvées cloîtrées dans des zoos.
- Et pourquoi devrions-nous partir, repris-je, cette fois d’une voix calme. Partir ainsi, en laissant tout espoir de découvrir des éléments importants pour notre civilisation, vous condamnant également, peut-être, à passer auprès d’un peuple qui aurait son expérience de la vie, de l’espace, à vous faire partager ?
- Parce que nous n’avons rien à vous donner, comme vous-mêmes n’avez rien qui nous intéresse ; nous sommes les enfants de l’espace, nous vivons en lui, dans sa toile infinie. Nous sommes le jour et la nuit, et vous n’êtes rien d’autre qu’une heure perdue entre le levé du soleil et son couché. Nous ne parlerions jamais des mêmes instants, des mêmes secondes, tant les décalages horaires perturberaient notre entrevue, et, plus grave encore, nous n’aurions pas les mêmes aspirations. Votre présence, si elle perdurait, nous contaminerait, nous détruirait, comme vous seriez à jamais changés de par les réponses que nous pourrions vous apporter. Autant essayer de marier le jour et la nuit, le soleil et la lune, oubliant qu’ils n’apparaissent pas aux mêmes instants.
- Donc, pour toi, à terme, tout ceci ne servirait à rien ?
- Oui, cela résume ma pensée. Nous n’avons rien à nous dire. Plus tard, peut-être, quand nos peuples auront tous deux évolué pour comprendre l’autre. Mais pas maintenant. Vous êtes trop enclin à la folie meurtrière, vous dévorant vous-même, incapables de suivre le chef de meute. Peut-être, dans quelques siècles, vous serez-vous tous entre-déchirés sans rien laisser derrière vous qu’une histoire écrite dans le sang. L’océan est grand, pêcheur, et nombreux sont les spécimens inconnus qui y nagent, certains correspondant parfaitement à vos attentes. Mais pas nous.
Ses yeux s’étaient de nouveau levés vers moi, et j’avais la sensation de parler à l’univers lui-même tant ces cratères insondables étaient silencieux, dénués de tourments, comme une mer calme et reposée après une terrible tempête ; il est vrai que je savais pertinemment que je ne comprendrais jamais cette créature. Mais comment était-il concevable de faire comprendre tout cela à mes supérieurs qui n’auraient pas discuté une seule seconde avec elle ? Ils ne comprendraient jamais mon impensable décision de faire machine arrière sans prélever le moindre élément de la présence d’une telle existence dans cette zone de l’espace. Moi-même, je me demandais comment j’en étais arrivé à une telle conclusion.

- Je comprends ton dilemme, me dit alors la créature qui, de plus en plus, semblait s’éloigner des traits caractéristiques qui définissaient la race humaine. Il te faut revenir avec une preuve de ta découverte, une preuve qui ne te fera pas perdre la face envers tes pairs.
J’acquiesçais en silence tout en l’observant. Ses mains s’étaient immobilisées autour de la racine qu’elles se mirent lentement à extraire, repoussant au loin les petits cailloux comme autant d’amas d’étoiles se retrouvant agglutinées en une couronne céleste tournant autour d’une gigantesque planète.
- Avez-vous un nom pour cette cité dans laquelle vous vivez ? Demandai-je alors que je la regardais faire.
- Nexus, grogna-t-elle. La conjoncture de l’univers, le point de rencontre entre les chemins qui mènent à l’ultime destination de l’esprit. La route des âmes. Tu peux lui donner le nom que tu veux.
- Est-ce encore une allusion à cette philosophie dont tu m’as fait la métaphore il y a quelques instants ?
- La métaphore n’est rien d’autre qu’une image plus simple que la première afin de faire comprendre l’idée à faire partager à autrui, me dit l’enfant en fixant des yeux la racine qui était sur le point d’être mise à nue. Et ce que tu as compris du Nexus est suffisant.
Elle me tendit alors le bras mort, son doigt fourchu et squelettique dressé dans ma direction comme choisissant et désignant ainsi celui avec lequel il désirait se retrouver.
- Pourquoi ? Demandai-je simplement en prenant ce qui était peut-être une offrande suprême de la part de cet être ou au contraire le mot de la fin de toute cette affaire, un refus poli de continuer cet entretien qui ne nous avait toutefois menés nulle part.
- Ramène cet objet de mon monde et plante-le dans le tien. Il te donnera des fruits qui vous apporteront peut-être cette ascension que vous recherchez tant à travers l’espace. Je ne puis rien d’autre pour toi. Tu ne reviendras pas les mains vides, c’est ce que tu voulais, non ?
Bien sûr, la créature assise devant moi avait raison, j’avais à présent le droit de partir, la tête haute, avec dans mes bras, tel un enfant choyé et adoré par son géniteur, une offrande à présenter à mes supérieurs, même si je n’avais aucune idée quant à l’utilité de ce qui ne semblait être qu’une simple racine à moitié morte. Mais je la planterai, dès mon arrivée sur Terre, de mes propres mains s’il le fallait. Il devait y avoir une raison importante pour que cet être, qui dépassait sans aucun doute mon entendement, m’ait fait don d’un tel présent.
Je sonnai ainsi la retraite. La racine insérée dans un filtre de protection afin de ne pas l’irradier d’ondes bactériologiques dès que nous nous retrouverions dans l’Aldhémaran, je fermais les yeux en écoutant les murmures de mes hommes qui discutaient entre eux. L’un parlait des cheveux de l’enfant, contredisant leur couleur en rapport à un autre qui affirmait qu’ils étaient blonds. Je savais pertinemment qu’ils étaient bruns, mais leur discours me fit progressivement douter de moi-même, ne parvenant plus exactement à me remémorer les traits de la petite fille, tant il y en avait qui certifiaient que la fillette était blonde, voire même parfois entièrement rousse. Curieusement, je ne trouvais pas grande importance à tout cela, me détachant peu à peu de ces sons de voix qui me fatiguaient. Seule la racine comptait à mes yeux, je la caressais du bout des doigts, par-delà son enveloppe plastifiée, et détachait finalement les yeux de la pieuvre spatiale qui refermait ses longs tentacules derrière nous.
Le diable observa le vaisseau s’éloigner du gigantesque complexe spatial, petit être insignifiant devant le hublot ouvert sur l’infini du cosmos. Lentement, au fur et à mesure que l’engin qui ressemblait à la carapace écailleuse d’un monstre marin rapetissait pour finalement disparaître, avalé par les ténèbres qui allaient le ramener dans sa propre réalité, la créature sourit. Puis ses lèvres gercées laissèrent échapper un rire mauvais au sein de la bulle qui avait, de l’extérieur, la couleur d’un œuf de lymphe, insondable comme les yeux de la fillette dont le visage continuait à se transformer. Cela faisait des millénaires qu’elle se tenait devant les portes du paradis sans pouvoir y rentrer, des millénaires qu’elle décourageait quiconque s’en approchait afin de connaître la paix éternelle près du père de ses pères. Des millénaires que son apparence s’adaptait pour faire face à tous les êtres qui, de par leur évolution, étaient parvenus à traduire les écrits qu’avait laissés leur Créateur afin qu’ils le rejoignent quand ils seraient prêts. Des millénaires, enfin, à offrir à ses hôtes le fruit défendu qu’ils acceptaient avec grâce, inoculant à leur monde un virus qui anéantirait leur race en l’espace de quelques décennies, sans la moindre possibilité de reddition de la maladie. Et nulle âme ne trouverait le repos, les portes du paradis resteraient fermées, tant que le diable n’aura eu satisfaction. Les êtres autour de lui commencèrent alors à s’évanouir, démons au service de leur maître, ombres mouvantes devant la lumière chatoyante des flammes qu’alimentait sa rage, la frustration éternelle de cette chose aussi âgée que l’univers. Puis les ténèbres envahirent les corridors de la gigantesque station spatiale, recouvrant de suie les messages de paix tracés ci et là sur les murs, invitant les étrangers à rentrer, puis enfin le long des portes closes s’ouvrant toutefois sur le paradis, cet Eden que tout un chacun recherchait. Ne laissant persister rien d’autre qu’une nuit cosmique dénuée d’étoiles, noire comme le cœur d’un démon...

Grégory Covin



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