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  Sommaire - Interviews -  Richard Christian Matheson
Interview de Richard Christian Matheson
Par Par Eric Albert

Dernier ajout : samedi 10 avril 2004

"Richard Christian Matheson"

Ils ne sont pas légion, ces fils et filles de personnalités célèbres appartenant au cénacle du domaine public (show-business, politique, ...) qui parviennent à briller de manière aussi intense que leur modèle, de par leur propre talent. Citons Michaël Douglas et Jamie Lee Curtis pour le cinéma, George W. Bush pour la politique (quoique...) et Alexandre Jardin pour la littérature générale.


Richard Christian Matheson, outre le fait d’être le fils – prodige – d’un des maîtres incontestés des littératures de l’imaginaire, doit en plus, (sup)porter le même patronyme que son géniteur. Arme à double tranchant qui aurait pu confiner le rejeton à n’être que l’ombre de son créateur et à alimenter l’amalgame, quitte à ternir l’aura de respectabilité entourant le maître-père. Il n’est d’ailleurs pas rare de constater, sur le net ou ailleurs, que d’aucuns se montrent convaincus que l’un et l’autre ne sont en fait qu’une seule et même personne.


Il était temps de remettre un peu d’ordre dans la famille Matheson, au sens littéraire s’entend. C’est chose faite avec la parution en deux volumes, chez Flammarion, des meilleures nouvelles fantastiques et de science-fiction de Richard Christian.


Richard Christian Matheson a toujours aimé la langue. Déjà, à l’école, ses rédactions faisaient l’objet d’éloges, davantage pour la capacité de l’élève à s’exprimer en mots choisis que pour les idées qu’il y exploitait. Baigné dans le chaudron de la littérature, Richard Christian a tout naturellement suivi la voie paternelle, sans aucun calcul ou prétention, seulement par goût, par passion. À l’adolescence, ses premières nouvelles prennent place entre de nombreuses critiques de livres ou de films qu’il rédige de sa propre initiative, avant qu’il ne décide à se lancer dans l’écriture de scénario pour la télévision (influence directe du travail de son père pour la série The Twilight Zone). Admiratif devant le talent de Richard Christian, les studios Universal l’engagent rapidement, faisant de lui le scénariste de télévision le plus jeune du métier (19 ans !). Il travaillera d’ailleurs sur bon nombre de séries célèbres de par le monde : L’Incroyable Hulk, Magnum, Quincy, K-2000 avant de rejoindre l’écurie de Stephen J. Cannell, grand producteur devant l’éternel à qui l’on doit notamment L’Agence tous risques. Richard Christian reconnaît volontiers la formidable école qu’est le travail de scénariste pour le futur écrivain de nouvelles qui éclot alors : “J’ai appris à écrire vite. Car il n’est pas question de s’arrêter, de douter ou d’avoir des cas de conscience. Il faut se lancer à fond, avoir confiance en ses synapses et apprendre à rester focalisé lorsque les hordes d’assassins vous entourent : le planning, les interférences des stars, les chaînes de télé, les studios. Seule votre capacité à structurer des histoires vous aide à vous protéger, à “voir dans le noir”. On doit toujours aller à l’essentiel sans se retourner”.


Et pour ce qui est d’aller à l’essentiel, Richard Christian est passé maître en la matière. Il est d’ailleurs reconnu Outre-Atlantique, comme un des spécialistes de la “courte-courte nouvelle”, une sorte de flash d’écriture, bourré d’émotions, de sensations et d’idées géniales. Une nouvelle, dit-il, ainsi qu’il l’a appris de son père (son mentor, son inspirateur et son lecteur de la première heure), cela revient à lancer un sort, saisir tout le monde et s’en aller. Pour s’en convaincre, il suffira de lire le poignant Rouge, effrayant de vraisemblance, Mutilator ou Vampire, étonnant autant par la forme que par la langue (ou plutôt l’absence de langue, de phrases construites, de linéarité du récit).


Richard Christian exploite également, à l’instar de son père, le talent de la chute : brutale, saisissante, la fin de ses histoires a le don de vous laisser pantois, au bord du gouffre de la folie. Cette technique, extrêmement difficile à maîtriser, part d’un travail conscient et étudié : Je vois souvent la fin d’abord, avoue l’auteur. Je construis l’histoire, quelle que soit sa longueur, pour servir cette fin. Je calibre avec exactitude le moment où la nouvelle se termine. Un choc survient toujours de la transgression de ce qui est attendu par le lecteur. L’homme idéal, Photos de vacances ou Tapage nocturne sont des exemples éclatants de cet art de la chute.


Même si parfois, le moteur du récit nous est asséné de manière brutale, sans ambages ni fioritures (toujours aller à l’essentiel), Richard Christian aime à retravailler ses textes, à en peaufiner l’atmosphère, allant même jusqu’à rédiger plusieurs versions d’un récit afin de trouver le texte idéal pour transmettre l’idée de base. Lorsque je tiens une idée, explique-t-il, j’entre dans une espèce de transe sensuelle. Mon côté perfectionniste fait alors le reste.


Sans vouloir découvrir à tout prix d’où viennent les idées de Matheson fils (c’est une question bateau qui ne mérite d’autre réponse qu’un silence blanc), le simple fait de se pencher un instant sur les thèmes de ses histoires suffit à éclairer l’origine de son inspiration : oscillant entre une science-fiction académique (L’Intrus), un fantastique confinant parfois au grotesque (L’Homme qui hurlait, Incorporation, Troisième souffle) mais toujours très efficace et véritablement effrayant, et un récit de terreur psychologique plausible et vraisemblable (Ménage à trois, S’il vous plaît, aidez-moi...), les nouvelles de Richard Christian Matheson apparaissent assez sombres. Les héros – peut-on parler de héros ? – sont très souvent les dindons de la farce. Alors, Richard Christian, pessimiste ? Je suis optimiste de nature. Mais je crois que le fait d’être insensible est le sentiment que je déteste le plus. Être insensible aux fragilités des autres, à notre environnement. À nos propres besoins de guérison. L’ego, déguisé en contentement de soi est l’ennemi numéro un de notre monde. Dans mon esprit, les horreurs ne peuvent jamais vaincre la foi, que ces horreurs soient psychologiques ou simplement cruelles. Je crois que l’homme cherche l’amour par-dessus tout.


De l’amour au sexe, il n’y a qu’un pas que le lecteur franchit allégrement avec certaines nouvelles de l’auteur. Tour à tour dévastatrice, castratrice, libératrice, instigatrice et inspiratrice, la sexualité dans les nouvelles de Matheson met au jour les facettes les plus profondes de notre inconscient. Quelle que soit sa forme, argumente-t-il, (la sexualité) est une carte de nos peurs et de notre côté divin. Je déteste voir notre sexualité réduite à quelques symboles trop simples, comme c’est le cas dans notre société. C’est quelque chose de très profond et aucun shaman, aucune science, ne pourra mettre au point une telle magie.


Magie... Voilà un mot qui s’applique parfaitement à l’œuvre de Richard Christian Matheson. Magie des mots, des images suggérées, magie de la puissance des idées, magie de l’économie des moyens. Aucun autre écrivain à part entière, à ma connaissance, n’est capable d’éveiller autant d’émotions, de frissons, d’humour – nécessairement noir – et de ravissement en si peu d’espace. Peut-être ne faut-il pas chercher plus loin la raison pour laquelle Richard Christian Matheson s’investit si peu dans le roman. Il en écrit, certes, mais il semble se heurter à certaines difficultés pour les placer et les faire publier. Serait-il déjà prisonnier de l’image qu’il a imposée ? Le public ne veut-il l’attendre que pour le genre littéraire dans lequel il excelle ?


Cauchemar cathodique chez Rivages et Denoël a constitué le premier contact éditorial entre l’auteur et le public francophone ; le succès mitigé de ce seul roman n’a pas permis d’attirer suffisamment l’attention sur un créateur extrêmement professionnel et passionnant.


Gageons que la publication de ces recueils de nouvelles rencontreront le succès escompté et qu’ils méritent amplement. Gageons qu’ils offriront enfin à Richard Christian Matheson une place au firmament des auteurs de l’imaginaire contemporain.


Il est grand temps que le public francophone ouvre les yeux sur l’évidence même : Richard Christian Matheson est un génie.


Richard Christian Matheson, Dystopia – 1, Flammarion, collection Imagine. Seconde partie (Dystopia – 2) à paraître en octobre 2002.



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