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  Sommaire - Livres -  G - L -  Le Royaume de l’été



"Le Royaume de l’été"
de
James A. Hetley

Editeur :
Mnémos
 

"Le Royaume de l’été"
de James A. Hetley



9/10

Maureen Pierce est une jeune femme de 28 ans au passé douloureux marqué par le viol. Un soir où, forcée par une panne de voiture, elle se voit déambuler dans les rues de Naskeag Falls suivie par un étrange personnage, Maureen va subir une agression hors normes. Bloquée par une extase magique, l’arme dont elle ne se sépare jamais ne parvient pas à terrasser l’étrange personnage spectral qui la suivait. Maureen ne verra son salut que grâce à l’intervention d’un certain Brian Albion qui aura tôt fait de faire disparaître un cadavre peu encombrant. C’est que Maureen a beau être une paumée dans notre monde, une perdante courageuse, elle est du sang bleu des rois dans un monde alternatif, le pays célébré par tant de plumes comme celle de Mallory, ou de Chretien de Troyes, le mythique monde Arthurien. Dans ce monde, reflet vivant des pages du Mabinogi, mais perverti par l’entropie, Maureen va s’acheminer vers une destinée sans pareille, une destinée qui n’a rien à voir avec les gestes héroïques de jadis. Là-bas, au Royaume de l’été, tout n’est plus que chaos, sang et larmes, et tout espoir est interdit. Les descendants de Merlin et Mordred ont plongé le monde dans un nouvel âge des ténèbres. Guérillas, fratries et rixes ont eu raison du fameux code de l’honneur célébré par les Chevaliers de la table ronde, et le monde médiéval est devenu une sorte de no man’s land percé de façon épars par le modernisme de notre époque.

Sur un récit qui emprunte les mêmes sentiers thématiques que les cycles de Guy Gavriel Kay (Fionavar) ou Stephen Donaldson (L’appel du Mordant) , James Hetley nous donne une remarquable variation sur les cycles celtiques. Croisement entre l’hyper réalisme rêvé d’un récit à la Stephen King sur l’enfance et ses blessures, l’enfance violée, et un panthéisme axé sur une nature sur laquelle régnerait "Le pouvoir", l’auteur nous donne une histoire intimiste et terrible sur la possibilité d’abolir les démons de notre passé par des moyens ressortant plus du pathologique et ses mises à l’épreuve rituelles par le meurtre. Dès lors, la parenthèse narrative propre à une fantasy onirique sert de prétexte à une opération de Catharsis où l’héroïne, Maureen, psychopathe patente, va peu à peu trouver sa place en un monde qui semble en harmonie avec ses pathologies. A sa schizophrénie correspondra l’épilepsie d’une nature faite de soubresauts, d’une sur-conscience, d’une sur-nature ; à sa folie meurtrière correspondra les actes d’anéantissement contre les hommes par les racines et ronces d’une nature paranoïaque. Les codes de la fantasy traditionnelle sont anéantis, le monde Arthurien revêtant une personnalité propre comme le corps mort d’un Dieu que l’auteur "métaphorise" à merveille. Dès lors, une question reste en suspend, une question qui devient obsédante à la sortie d’une lecture éprouvante : avons nous lu un récit de fantasy ou bien le récit surréaliste et fou des délires d’une personne atteinte de psychopathologie aggravée ? Faudrait-il donc plus parier sur le récit d’un voyage au bout de la folie d’une personne, ce Royaume de l’Eté n’étant dès lors plus que les paysages intérieurs d’une personne en rupture avec le réel ?

Des scènes de pur onirisme (le dialogue entre Maureen et la nature/sa folie ordinaire) succèdent à des séquences ressortant du grand Guignol (la mise à mort de Dougal, entre tragi-comique et rituel de chair sacrificiel) , et nous donne l’impression de découvrir une nouvelle preuve d’une fantasy bien plus originale que ce que les critiques relèvent généralement dans le genre, une fantasy dont les torsions de style démontrent une fois de plus l’excellence. Si bien, qu’au bout du compte on aura plus le sentiment d’avoir assisté à une véritable psychanalyse magnifiée par le travail de l’écriture romanesque, un rituel sacramentaire, la rédemption d’une psychopathe, exclue dans notre monde, admise dans celui où les chats parlent, les renards devisent avec la nature, la nature elle même servant de mère matricielle où les souvenirs douloureux se perdent pour apporter à cette malade le repos sacré et sa nature d’Ancienne, sa race de sorcière. cela justifierait ainsi le part pris de l’auteur de ne basculer vraiment dans le monde du Royaume de l’été qu’à la moitié du récit, l’héroïne traînant avec elle ce qu’elle est, pour ne pas l’abandonner, même dans un monde à la réalité différenciée, magique et mentale. L’onirisme de la fantasy justifie une pathologie meurtrière et par une espèce de "transvaluation" du meurtre abolie les tendances basses que la société moderne et institutionnalisée ont installées dans l’esprit d’une enfant demeurée à jamais dans son monde, celui de l’enfance violée, l’enfance inachevée, arrêtée, stoppée. Les monstres, démons et merveilles, sont reliés à un "décorum" qui sert la légende mais plus le récit. Ce qui compte dans ce récit ce sont les relations, les passages, les mises à l’épreuve, qui, du meurtre au sauvetage serviront la guérison d’une personne définitivement perdue ailleurs, mais sauvée dans cet "ici" éternel. La gémellité, la tentation, la trahison, l’homicide, tous ces affects sont autant de variations d’une même personne et de mutations d’une soeur (Jo) , d’un amant/époux (Brian, David) , d’une ennemie, pour faire de cette histoire un palimpseste de nos tentatives impossibles à nous accepter nous même mais aussi les autres, mais encore ces "autres" que sont les fantômes de notre passé douloureux qui demeurent dans les corridors torturés de notre mémoire sacrifiée au fatalisme de la répétition. Le monde de Hetley est un pays Celte parallèle, un monde fantôme lui aussi, abandonné de tous les archétypes du chevaleresque ancien, percé, touché, contaminé par des bribes de notre modernisme. C’est ce qui en fait toute sa vraisemblance, sa porosité, son relief, pour que des miracles anciens s’accordent avec les demandes éternelles que sont la rédemption, l’acceptation, et au bout l’enfantement, l’engendrement, l’abandon du "soi martyrisé" pour permettre le miracle de cet "autre à venir" qui accomplira le cercle parfait qui se nomme "peut-être" guérison. Car rien n’est certain au bout du compte, si ce n’est déjà de se voir intégré par sa folie dans un autre monde qui, par ses excès sur notre réel, implique une certaine empathie. Le Royaume de l’été n’apparaît dès lors plus que comme une métaphore monstre sur le monde intérieur du psychopathe, sur ce déviant qui tue avec d’étranges et secrètes raisons qui ne regardent que lui et cet "Avalon" qu’il recherche comme un enfant perdu et comme le monstre qu’il est dans notre société de monstres qui s’ignorent ou de monstres qui parviennent à se sauver de la morsure du mal. Remarquable en tout point, Le Royaume de l’été peut se lire à la fois comme une nouvelle fantasy teintée de psycho-thriller ou comme un récit hors norme sur la folie ordinaire et cette autre contrée qui nous sauverait de notre monstruosité et préserverait nos restes d’innocence et d’humanité, un monde qui est toujours à inventer, à dupliquer. Fondées par l’illustre Stéphane Marsan, les éditions Mnémos poursuivent leur remarquable politique de publication autour de romanciers à la plume toujours plus originale. Saluons le travail de Célia, Audrey et toute cette équipe qui a repris les flambeau pour nous donner l’une des meilleures maisons d’édition actuelle. Chapeaux bas !

Le Royaume de l’Eté, James A. Hetley, Editions Mnémos, Collection Icares, traduit de l’Anglais (Américain) par Pascal Tilche et Xavier Spinat, Couverture de Guillaume Sorel, 352 pages, 22 €.






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