SF Mag
     
Directeur : Alain Pelosato
Sommaires des anciens Nos
  
       ABONNEMENT - BOUTIQUE - FAITES UN DON
Sfmag No102
102
E
n
 
K
i
o
s
q
u
e
s
RETOUR à L'ACCUEIL
BD   CINE   COUV.   DOSSIERS   DVD   E-BOOKS  
HORS SERIES    INTERVIEWS   JEUX   LIVRES  
NOUVELLES   TV   Zbis  
Encyclopédie de l'Imaginaire, plus de 13 000 articles
  Sommaire - Dossiers -  Philip Kindred Dick et la schizophrénie (et les romans mainstream)

"Philip Kindred Dick et la schizophrénie (et les romans mainstream)"

Alain Pelosato

Philip K. Dick et la schizophrénie

Un auteur prétend avoir vu Dieu, mais ne peut expliquer ce qu’il a vu.

Dick a habité longtemps à Berkeley dans la région de San Francisco. Berkeley avait la réputation d’une ville “rouge”, dans le sens politique du terme. Il est curieux de faire le rapprochement avec un philosophe du XVIIIe siècle, l’évêque Berkeley justement et qui avait rédigé un texte paru en 1710 dans lequel il affirmait que la réalité n’existe pas, seuls nous existons, nous les humains, à travers l’idée que nous nous faisons de cette réalité. Cet évêque est fort connu, justement, par les militants communistes qui ont lu le livre de Lénine “Matérialisme et empiriocriticisme” pu-blié aux éditions de Moscou, livre philosophique dans lequel le révolutionnaire utilise les arguments de l’évêque Ber-keley pour mieux les contrer. Ne croirait-on pas se trouver dans un de ces livres de Dick où la réalité dépasse la fic-tion ?
Dans En attendant l’année dernière, une machine-taxi déclare : “La vie se compose de configurations de réalité ainsi configurées”. Voilà donc une prise de parti philosophique exprimée par une machine, mais chez Dick, on confond souvent la machine et l’homme. Cette prise de parti n’est pas nouvelle car, en dehors de l’évêque Berkeley, elle fut exprimée par de grands philosophes comme Kant ou Hegel.

Parano et de bonnes raisons de l’être !

Nous ne savons pas encore si Dick était schizophrène, car, si nous disions que le fait de croire que la réalité n’existe pas ou qu’il en existe plusieurs implique la schizophrénie, nous devrions en conclure que Kant ou Hegel l’étaient.

Par contre, Dick avait de très bonnes raisons d’être paranoïaque, comme tous ceux qui le sont. Et n’oublions pas que la paranoïa n’existe pas sans la culpabilité...

Dick perd sa sœur jumelle Jane lorsqu’il était tout bébé. Ses parents se séparent alors qu’il était encore tout pe-tit. Sa tante était schizophrène et sa mère Dorothy n’était pas bien nette pour avoir laissé mourir la sœur jumelle de l’écrivain. Son père le terrifia un jour en mettant son casque lourd et son masque à gaz qu’il avait conservés depuis la première guerre mondiale à laquelle il avait participé. Sans doute cette anecdote a-t-elle inspiré à Phil sa nouvelle Le père truqué.

À l’âge adulte Dick a épousé une gauchiste, Klea. Celle-ci ayant été repérée par le FBI, le couple recevait régu-lièrement la visite de deux de ses agents qui leur faisait remplir des questionnaires. D’autre part, alors que ses revenus étaient très faibles, il subit un contrôle fiscal ! Etait-il dû au fait qu’il avait signé une pétition appelant à refuser de payer les impôts en signe de protestation contre la guerre du Vietnam ?

L’écrivain, qui décida très tôt de consacrer uniquement son temps à l’écriture, connut les psychiatres tout enfant. Il en avait une telle pratique qu’il se vantait de rouler dasn la farine n’importe lequel d’entre eux. Après Klea, il épou-sa Anne, à qui il fit quatre enfants et qui se fit avorter du cinquième sans l’accord du papa. Ce dernier finit par faire enfermer sa femme pour schizophrénie, ce qui est le comble de la réussite pour un paranoïaque, mais qui aggrava sa santé mentale par le développement d’une profonde et durable culpabilité .

Médicaments et drogues

Dick prenait beaucoup de médicaments, toujours pour faciliter son existence (comme tout le monde d’ailleurs...) Comme ses œuvres rapportaient peu, il devait écrire beaucoup et prenait donc des amphétamines à hautes doses ce qui produisait une profonde anxiété qu’il soignait avec des tranquillisant. Il se procurait ses médicaments auprès de dealers dans la rue. Il eut un passage de consommation de drogues dures après le départ de sa deuxième femme Anne. Mais jamais il n’en a fait un manifeste littéraire.

Le monde existe-t-il ?

Le schizophrène (le vrai ?) ne se pose jamais cette question. Comme le dit Dick dans Glissement de temps sur Mars : « Un schizophrène a accès au futur car plongé dans un éternel présent ». Dans la mesure où Dick se la pose il n’est pas schizophrène. D’ailleurs n’est-il pas légitime de se poser la question de savoir si le monde est bien tel que nos sens nous le transmettent ? En effet, si nous en restions à ce que nous disent nos sens, sans se poser aucune question, nous croirions toujours que la Lune est un disque plat, de même que la Terre, nous ignorerions l’existence du monde microscopique et de l’infiniment petit, nous ignorerions même l’existence de l’air ! etc.
Tout simplement, Dick faisait partie de ces gens “qui cherchent une signification à ce qui n’en a peut-être pas, une réponse à ce qu’il est déjà hasardeux de considérer comme une question.” Comme il ne trouvait pratiquement aucune réponse à ses questions malgré sa grande culture, il en vint à utiliser le Yi-King, livre des transformations chi-nois, jeu “philosophique” qu’il utilisa pour progresser dans l’intrigue lorsqu’il écrivit “Le Maître du Haut château”, puis, plus tard... la religion.

Schizophrène ou schizoïde ?

Le grand psychanalyste Jacques Lacan avait une définition bien à lui de la schizophrénie, définition que n’aurait pas reniée Phil Dick : “(pour le schizophrène) tout le symbolique est réel” Ainsi dans La transmigration de Timothy Archer, Phil raconte un dialogue entre un évêque (certainement l’évêque Pike que Dick a bien connu) et un schizo-phrène. Constamment l’évêque tente de ramener la conversation à l’abstrait (conversation qui porte sur l’automobile) et constamment le schizo la ramène à une automobile concrète. Pour ce dernier l’abstraction n’existe pas. Comme le souligne Phil lui-même : “Rien n’existe en général ! Il n’existe que des choses particulières...” Voilà qui aurait plu à Marx lui-même qui expliquait dans La Sainte famille que la “construction spéculative” (il veut parler ici de la philoso-phie de Hegel) explique que le monde réel est créé à partir du “Mystère” de “l’idée”... etc. Et ça c’est du Dick, comme il l’écrit dans sa meilleure nouvelle La Fourmi électronique : “La réalité objective est une construction de synthèse, qui part d’une généralisation hypothétique fondée sur une multitude de réalités subjectives”. Ou dans son discours de Metz : “L’écrivain n’a pas inventé la chose (NDLA : l’idée), mais au contraire, elle l’a inventé lui.”
Manifestement, notre Maître était schizoïde et ne s’en cachait d’ailleurs pas, puisqu’il avait écrit dans une œuvre jamais publiée : “En fin de compte, il n’est pas vraiment schizophrène, mais pour ainsi dire à moitié schizophrène : à demi scindé. Son œuvre le rattache encore à la réalité.” Eh oui ! Seule son œuvre a empêché Dick de sombrer dans la schizophrénie.

Une œuvre schizophrène

Car, il a transféré sa schizophrénie dans son œuvre. Comme il a pu la transférer à sa femme Anne. Ainsi, l’a-t-il lui-même en quelque sorte avoué au psychiatre de l’hôpital où sa femme a été hospitalisée : “M. Dick estime que des deux époux, c’est lui le malade mental, et qu’il faudrait l’hospitaliser car il est peut-être schizophrène. ”Le Dieu venu du Centaure est bien qualifié par son auteur lui-même de “grand roman de l’acide”... Mais quand il l’avait écrit, il n’en avait jamais pris ! Or, comme certains psychiatres l’avaient affirmé, le LSD25 permet de savoir de l’intérieur ce qu’était la folie, qu’il est le “simulateur de schizophrénie”. Dick ne manqua pas de l’essayer sur lui-même ce qui ne lui fit pas que du bien.

La créature proprement schizoïde dans son œuvre est bien l’androïde. Il dit lui-même que la personnalité an-droïde est une personnalité schizoïde. Il définit son roman Blade runner comme un “traité de théologie cybernéti-que”. Dans La fourmi électronique, l’androïde (qui apprend qu’il l’est suite à un accident), essaie de rompre avec la réalité en trafiquant son “ruban de réalité”. À la fin de l’histoire, le lecteur de la nouvelle comprend que ce n’est pas l’androïde qui rompt avec la réalité mais la réalité elle-même qui disparaît ! Lorsqu’il ne put plus utiliser sa femme comme réceptacle de sa schizophrénie latente, lorsque son œuvre commença à se tarir, et ne joua plus ce rôle, il trouva un autre moyen de transfert de sa folie : la religion. Dans sa préface de Au Bout du labyrinthe il explique qu’il a inven-té dans ce livre une nouvelle théologie. Il finit même par se prendre pour un prophète et attribua une origine divine aux rafales d’informations qui mitraillaient son cerveau depuis 1974.

L’œuvre de Philip Kindred Dick, n’est pas l’œuvre d’un schizophrène, mais c’est une œuvre schizophrène qui a permit à son auteur de ne jamais vraiment le devenir...
Phil Dick n’a jamais voulu se laisser aller à être comme le commun des mortels. Il a cherché tous les moyens de connaître le monde. Mais sa paranoïa le conduisait à lui rendre ce monde invivable et à le refuser...

C’est aussi la souffrance de ce refus qu’exprime son œuvre.

Confessions d’un Barjo

Et les romans mainstream de Dick...

Le seul film français qui a adapté une œuvre de Dick, l’a fait à partir d’un roman mainstream (comme on dit là-bas, ou un roman de littérature générale, comme certains disent ici...)

Disons tout de suite que chez Dick, la différence est minime, voire inexistante. Ainsi, voici ce qu’il écrivait concer-nant la « différence » entre le fantastique et la SF : « Le fantastique implique des choses généralement considérées comme impossibles, et la science-fiction des chose généralement considérées comme possibles sous certaines condi-tions. Autant dire qu’à la base, la différence est purement subjective. » Dans sa lettre à John Betancourt (14 mai 1981) il dit même carrément : « Et maintenant, comment distinguer la science-fiction du fantastique ? C’est impossi-ble [...] Voir également plus bas dans cet article l’appréciation de Dick sur ses romans mainstream, qu’il qualifie de surréalistes ! Chez Dick toutes ces considérations de classification sont vaines. Dans son essai « Comment construire un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard », Dick explique comment les personnages et les événements de son roman Coulez mes larmes dit le policier se sont avérés exister réellement. L’auteur y retrouve même à posteriori des passages de la bible qu’il n’avait jamais lus ! Il est extrêmement complexe et certainement fastidieux d’essayer de résumer ce que dit Dick de ce phénomène. Voici ce qu’il utilise de chez Héraclite, en guise d’explication : La structure latente domine la structure évidente.

Des œuvres largement méconnues

Le seul problème qu’il a rencontré fut que les éditeurs refusèrent longtemps de publier ces œuvres mainstream, car eux faisaient la différence. Ainsi l’écrivain put vivre de sa plume uniquement grâce à ses écrits de SF. Pourtant, il fut aussi productif dans les deux genres. De 1952 à 1958 il écrivit huit romans réalistes : Voices from the street (1952-53), Mary and the giant (1953-55, paru aux États-Unis en 1987 (!) et en France en 1994 sous le titre Pacific park), A Time for George Travos* (1955), Pilgrim of the Hill* (1956), The Broken bubble of Thisbe hotel (1956, paru aux États-Unis en 1987 sous le tire The broken bubble et en 1993 en France sous le titre La bulle cassée), Puttering about in A small land (1957, paru aux États-Unis en 1985 et en France en 1993 sous le titre Mon royaume pour un mou-choir), Nicholas and the Higs* (1957) et In Milton Lumky territory (1958, paru aux États-Unis en 1985 et en France en 1993 sous le titre Aux Pays de Milton Lumky).

Ouf ! Cela en fait non ? Avez-vous noté que parmi ces huit œuvres, trois sont PERDUES !!! et une n’a pas encore été publiée ? Et toutes celles qui ont été publiées l’ont été après la mort de l’écrivain. Les sources proviennent de Paul Williams, l’exécuteur testamentaires littéraire de Dick qui a classé ses œuvres en fonction de leur date de réception à l’agence littéraire Scott Meredith. On a donc accès à la fiche résumé de ces œuvres et la note donnée par l’agence, même quand ces œuvres ont été perdues.

Il faut savoir également qu’en 1974, Dick se sentant mourrant, fit don de ses manuscrits à la bibliothèque universi-taire de Fullerton en Californie. Et voici ce qu’écrit Marcel Thaon dans le Livre d’or de la SF consacré à Dick : « [...] la bibliothèque est gardée par des êtres étranges qui pensent que les livres sont faits pour rester cachés à la vue du public, le regard usant le papier ». Et de citer deux autres titres de Dick : The Man whoseteeth were all alike et Gather Yourselves together.

Confessions d’un Barjo

Revenons donc à Confessions d’un Barjo.

Dick était le frère jumeau de Jane, sa sœur morte peu après sa naissance. On sait que chez les jumeaux, l’un d’eux est toujours « écrasé » par l’autre au sein de la maman. Ce fut le cas de Jane et Philip en fut toujours culpabilisé.
Ce roman met donc en scène un jumeau avec sa sœur...
Il a été refusé par l’éditeur Harcourt Brace. Pourtant Lawrence Sutin le juge comme « meilleur roman hors genre que Dick ait jamais écrit [..] » L’éditeur Knopf l’aurait édité à condition que Dick le récrive. Ce qu’il refusa de faire. « Non pas que je refuse, mais j’en suis tout bonnement incapable ». Ecrivit Dick dans une lettre à sa troisème femme Anne. C’est Entwhistle Books qui le publia en 1975.

Permettez-moi de citer encore Lawrence Sutin : « “Confessions“ est le premier roman de Dick à appliquer dans toute sa démesure le principe des points de vue narratifs multiples. Lui-même avait défini devant Anne ses œuvres réalistes antérieures comme “ confinant au surréalisme“. »

Ce roman est très biographique. D’ailleurs Dick a fait des annotations dans ce sens sur l’exemplaire qu’il a dédicacé à Chris Arena.

Et voici comment le dictionnaire Ciné guide 20 000 résume le film : « Un “barjo“ provoque des catastrophes en chaîne dans le ménage de sa sœur jumelle ». Est-il besoin d’en dire plus, une fois le contexte éclairé ?

Quelques romans à découvrir ou impossible de le faire :

Au pays de Milton Lumky - UGE 10/18 1992. Terriblement noir. Un vrai polar dans lequel trois per-sonnages essaient de savoir qui ils sont. Ils échoueront.

Bulle cassée - UGE 10/18 1993. Éternels problèmes de couples. Les êtres humains sont imparfaits physiquement et mentalement. Donc, il y a des problèmes. Dick : « J’y prends le parti des individus les plus malheureux, les plus vul-nérables et les plus faibles de la société : les adolescents. »

Mon royaume pour un mouchoir - UGE 10/18 1993.

Pacifik park - UGE 10/18 1994. Un roman grevé de défauts mais qui reste fascinant. Un personnage féminin qui lutte pour sa dignité malgré les violences subies. Au tour de George Stravos. Un roman perdu. Mais une lectrice (J.B.) de l’agence littéraire en a rédigé un synopsis : « Ça ne me plaisait pas la première fois, et ça ne me plaît toujours pas. Roman interminable, morne et plein de digressions contant l’histoire d’un immigrant grec de soixante-cinq ans doté d’un fils poule mouillée et d’un autre qui lui est indifférent, plus une épouse qui ne l’aime pas (elle le trompe d’ailleurs). » Voici ce qu’en dit Dick lui-même : « Il n’existe pas de mauvais tour que les méchants puissent jouer aux bons et qui ait un jour une chance de réussir ; les bons sont protégés par Dieu, ou au moins par leur vertu. (1960) »

L’homme dont les dents étaient toutes exactement semblables - Joëlle Losfeld 2000. L’histoire de deux couples malheureux en mariage. (Dick en sait quelque chose). L’auteur était d’accord sur la nécessité de remanier ce texte pu-blié en France en 1989.

Humpy dumpy à Oakland - Joëlle Losfeld 2001. Dick : « (ce livre) visite le prolétariat de l’intérieur. La plupart des romans traitant de ce sujet sont en réalité écrits par des représentants de la classe moyenne. »

La fille aux cheveux noirs - Gallimard Folio/sf 2002. Un recueil des textes de Dick qui mettent en scène la fa-meuse fille aux cheveux noirs que l’on retrouve partout dans son œuvre.

Alain Pelosato

Ces articles sont parus dans le Sfmag Hors série N° 8


Retour au sommaire des dossiers