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  Sommaire - Dossiers -  Tolkien (psychanalyse, idéologie, écologie)

"Tolkien (psychanalyse, idéologie, écologie)"

Alain Pelosato

Tolkien* et l’idéologie

John Ronald Reuel Tolkien ne s’est jamais occupé de politique. Il ne semble d’ailleurs pas aimer les discours comme il l’indique dans Bilbo le Hobbit : « C’était le style de Thorïn, nain important (souligné par moi). Si on lui en avait laissé la liberté, il aurait sans doute continué ainsi tant qu’il aurait eu du souffle, sans rien dire qui ne fût déjà connu de tous. » Autrement dit, les gens importants qui prononcent des discours, donc, des hommes (ou des nains) politiques, parlent pour ne rien dire. Et Tolkien précise bien tout au long de son œuvre de quelle politique il s’agit quand elle ne lui plaît pas. Toujours, dans Bilbo, il parle de cette « rage des gens riches qui, possédant bien plus que ce dont ils peuvent jouir, perdent soudain ce qu’ils avaient depuis longtemps sans jamais s’en servir ou sans en avoir jamais eu besoin. » C’est clair non ? Même les porte-monnaie des Trolls (car ils en ont un...) ont de la malice... Le Vieux Maître des Hommes de la cité du lac, « étant de l’espèce qui est sujette à pareille maladie, [...] avait attrapé le mal du dragon : il avait pris pour lui la plus grande partie de l’or, s’était enfui avec et était mort d’inanition dans le désert, abandonné de ses compagnons. » Enfin, ce qui causera la perte de la Comté, c’est le développement de l’es-prit de lucre (d’aucuns disent capitaliste...) sous l’effet du pouvoir des ténèbres. Ainsi, ce La Pustule, « il semble qu’il voulait tout posséder en personne, et puis faire marcher les autres. » La Pustule, par qui tout avait commencé, s’est donc rapidement enrichi, et, pour asseoir son pouvoir, le Seigneur Ténébreux de Mordor envoya des Hommes pour exercer la violence inhérente à tout pouvoir imposé de force. Et non seulement la violence et l’immoralité s’installent, mais aussi, horreur !, une véritable industrie : « Ils sont toujours à marteler et à émettre de la fumée et de la puanteur, et il n’y a plus de paix à Hobbitbourg, même la nuit. Et ils déversent des ordures exprès ; ils ont pollué toute l’eau inférieure [...] » Voilà donc qui est clair et le parti écologique bien pris. Mais nous développerons cet aspect dans l’article suivant.

Avant les événements rapportés ci-dessus, et dus à l’emprise du Pouvoir Ténébreux, l’organisation politique de la Comté, pays des Hobbits, ces Semi-Hommes, est très simple : « La Comté, n’avait guère à cette époque de “gouver-nement“. Les familles géraient pour la plus grande part leurs propres affaires. Faire pousser la nourriture et la consommer occupaient la majeure partie de leur temps. Pour le reste, ils étaient à l’ordinaire généreux et peu avides, et comme ils se contentaient de peu, les domaines, les fermes, les ateliers et les petits métiers avaient tendance à de-meurer les mêmes durant des générations. » Une société agricole de propriété privée, mais répartie entre tous ses membres. Mais son équilibre est fragile et la moindre tentative d’appropriation de biens en plus des simples besoins quotidiens entraîne violence et pollution. Pour être complet, voyons ce que sont les Hobbits.

« Les Hobbits sont un peuple effacé mais très ancien, qui fut plus nombreux dans l’ancien temps que de nos jours ; car ils aiment la paix, la tranquillité et une terre bien cultivée : une campagne bien ordonnée et bien mise en valeur était leur retraite favorite. Ils ne comprennent ni ne comprenaient, et ils n’aiment pas davantage les machines dont la complication dépasse celle d’un soufflet de forge, d’un moulin à eau ou d’un métier à tisser manuel, encore qu’ils fussent habiles au maniement des outils. » Et encore : « Le goût du savoir (autre que la généalogie) était peu prononcé parmi eux [...] »

Interrogeons Tolkien pour savoir ce qu’il en pensait, lui. Voici ce qu’il répond : « En fait, je suis un hobbit [...] en tout sauf en taille. J’aime les jardins, les arbres, les cultures non mécanisées ; je fume la pipe, j’aime la bonne nourriture simple (pas congelée) et je déteste la cuisine française [...] » D’ailleurs, Tolkien appelle la maison du Hob-bit Bag’s End (Cul de Sac) le nom de la ferme de sa tante Jane dans le Worcestershire. Et, il ajoute : « Les Hobbits sont simplement des Anglais de la campagne rapetissés pour indiquer l’étroitesse habituelle de leur imagination. »

Nous connaissons donc l’utopie de Tolkien : il rêve d’une société agraire non mécanisée, un système de produc-tion du type du Moyen Âge sans le pouvoir autoritaire de la féodalité. Il veut le beurre et l’argent du beurre.
Son œuvre Bilbo le Hobbit est la description de cette société qui cohabite avec d’autres espèces intelligentes qui possèdent d’autres organisations : les Nains et les Elfes éternels qui ont un roi, comme les Hommes d’ailleurs. Chaque espèce a sa langue, mais le créateur a bien fait les choses puisqu’il a prévu un Langage Commun, ce qui n’existe pas dans notre monde... Le Seigneur des anneaux est l’histoire d’une grande bataille politique pour le pouvoir symbolisé par l’anneau : la coalition des Nains, des Elfes et des Hommes réussira-t-elle à mettre en échec le pouvoir de Sauron, le Seigneur Ténébreux de Mordor ? Guerres et batailles, courses et quêtes ne serviront à rien : seule la générosité de Sam qui n’exécutera pas Gollum permettra à la cupidité de celui-ci de sauver le monde de l’emprise du Pouvoir Téné-breux. Selon Tolkien, rien ne sert donc de lutter, seul le destin est maître de toutes choses... C’est que, à l’image de la vie de Tolkien, son histoire est tout entière imprégnée des valeurs sociales du catholicisme. Cela explique son succès auprès des peuples chrétiens de la vieille Europe par la combinaison de cette idéologie avec le magnifique socle des mythes et légendes païens de ces mêmes peuples. Nous retrouvons là la dualité du personnage Tolkien : l’idéologie chrétienne de son œuvre, mise en forme par des légendes païennes, prend souche sur les deux fonds de notre culture : celui, archaïque, de notre enracinement à la terre nourricière, nourri de toutes ses croyances païennes, et celui du chris-tianisme qui a combattu, et souvent composé avec l’autre.

Sam est le serviteur de Frodon. Les serviteurs existent donc dans la société « idéale » de Tolkien. Il faut bien justifier cette existence. Alors, tout au long du Seigneur des anneaux, Sam emploie un langage populaire et simpliste par rapport à son maître. C’est donc normal qu’il y ait un maître et un valet, non ? Sam, donc, épargna la vie de Gollum (nous verrons ce que symbolise cette créature du point de vue de la psychanalyse). Pourquoi ? Parce qu’il a eu pitié, mais aussi parce qu’il a suivi les préceptes de Gandalf, le magicien qui répondit à Frodon affirmant que Gollum méri-tait la mort : « Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins. » Tolkien, lui, prévoyait déjà la fin de son œuvre au début de son premier tome. Les Hob-bits sont pacifistes. « Jamais les Hobbits d’aucune sorte n’avaient été belliqueux et ils ne s’étaient jamais battus entre eux. » Ils ne tuent pas, même pour manger. Bilbo ne blesse ni ne tue qui que ce soit. Il joue les entremetteurs pour éviter la guerre, mais cela ne marche pas et, de toute façon, il ne participe pas à la bataille. Ce n’est pas lui qui tue le dragon, mais un Homme du village lacustre attaqué par la bête maléfique... Frodon déclare à la fin du Seigneur des anneaux : « Aucun Hobbit n’en a jamais tué un autre exprès dans la Comté, et cela ne doit pas recommencer mainte-nant. » Enfin, le roi Théodon déclare avant la bataille : « Je devrais aussi m’attrister, car, quelle que soit la fortune de la guerre, ne se terminera-t-elle pas de telle sorte qu’une grande partie de ce qui était beau et merveilleux disparaîtra à jamais de la Terre du Milieu ? » Tolkien n’aimait pas la guerre et il savait de quoi il parlait parce qu’il l’avait faite. Elle lui apporta une grande souffrance physique et psychologique. Avant même de la faire, au régiment en Angleterre, il écrivait à sa future épouse Edith : « Parmi mes supérieurs, les gentlemen sont inexistants, et même les êtres humains sont rares. » Il débarqua à Calais le mardi 6 juin 1916. Il connaîtra les tranchées et l’attaque sous le feu de l’ennemi, l’horreur de la première boucherie mondiale. Le vendredi 27 octobre, il eut la chance d’attraper la fièvre des tranchées et fut rapatrié à l’arrière pour se faire soigner. Cette horreur de la guerre se retrouve dans son œuvre.

Tolkien est Anglais, il aime donc la reine, c’est pourquoi il munit toutes les sociétés autres que celle des Hobbits de rois ou de seigneurs. Le Seigneur des Ténèbres a des esclaves, ce que n’approuve pas le créateur des sociétés du Seigneur des anneaux qui aime aussi la démocratie - toujours cette dualité. Toutes ses histoires sont donc émaillées de réunions et de débats organisés pour prendre des décisions. Dans Bilbo, pour le pouvoir, le Maître affronte Barde l’ar-cher dans une joute oratoire digne de la chambre des Communes. Le Conseil des Elfes, Nains, Hommes et Hobbits doit « trouver une ligne de conduite pour répondre au péril du monde », car, comme le déclare le méchant magicien Saroumane à Gandalf : « Le temps des Elfes est fini, mais le nôtre est proche : le monde des Hommes, que nous de-vons gouverner. Mais il nous faut le pouvoir, le pouvoir de tout ordonner comme nous l’entendons. » Le temps des Hommes, nous le vivons aujourd’hui, mais qui a le pouvoir de tout ordonner ? « Un nouveau pouvoir se lève (poursuit Saroumane). Contre lui, les anciens alliés et les anciennes politiques ne nous serviront de rien. » Même les Ents, ces êtres bizarres ressemblant à des arbres et gardiens de ces derniers, possèdent une Assemblée démocratique : la Cham-bre des Ents dont les débats et délibérations sont très longs. Cette instance finira par décider de participer à la lutte contre le Pouvoir Ténébreux. Et plus tard, presque à la fin, le Prince Imrahil, Eomer, Gandalf, Aragorn et les fils d’Elrond tinrent conseil...

Contrairement à Bilbo qui raconte une histoire de reconquête, par les Nains, de leur trésor gardé par le dragon, Le Seigneur des anneaux raconte une longue bataille pour le pouvoir. Le symbole du pouvoir ténébreux est l’anneau volé et perdu par Gollum, anneau que Bilbo a trouvé et transmis à Frodon. Cet anneau rend éternel mais exerce une influence maléfique sur son détenteur. Il faut trouver le moyen de le détruire pour défaire le pouvoir du Seigneur Té-nébreux Sauron. Plus la quête de ce moyen avance et plus le pouvoir des ténèbres s’étend. Le salut viendra de celui qui a apporté l’anneau : Gollum. Ainsi, le cercle est bouclé, le destin a fait son œuvre. Mais que sont les hommes dans ce vaste univers ?
- Vous n’êtes, après tout, qu’un minuscule individu dans le vaste monde... Dit Gandalf.
- Dieu merci !, dit Bilbo en riant.
Et il lui tendit le pot à tabac.

* Toute les citations sont tirées de Bilbo le Hobbit et du Seigneur des anneaux de Tolkien et de J.R.R. Tolkien, une biographie de Humprey Carpenter.

Tolkien* et l’écologie

Tolkien a une conception précise de la société idéale : une société agricole autosuffisante, basée sur la proprié-té privée mais répartie avec justice pour satisfaire les besoins vitaux de chacun. Pour que cette société reste stable, sa production ne doit jamais augmenter, ce qui permet d’atteindre deux buts : celui de ne pas évoluer vers la société capi-taliste industrielle (espérance un peu naïve...) et celui de ne pas épuiser les ressources de la nature et donc de respecter celle-ci. Voilà donc une vision sociale et une idéologie bien connue de nos jours et traduite en programmes électoraux par les partis dits « écologistes ». Bien sûr, cette société, celle des Hobbits, est constamment en danger à cause des pouvoirs de l’anneau, le Pouvoir Ténébreux du Prince Noir de Mordor. Et il faut de nombreuses batailles guerrières pour s’en débarrasser, mais ce n’est pas cette solution que le destin a choisi pour résoudre ce grave problème. Encore qu’au retour, nos sympathiques Hobbits auront à remettre de l’ordre dans la Comté par la violence. Tout cela explique l’attirance de ces textes chez nos contemporains. Tolkien a le mérite de présenter une telle société à une époque où l’écologisme n’était pas à la mode, encore inexistant.

Cette première citation du Seigneur des anneaux nous mettra tout de suite dans l’ambiance : « Contemplant (la vallée), je vis qu’alors qu’autrefois elle était verte et belle, elle était à présent remplie de puits et de forges ». Cette industrie (que Tolkien n’aime pas) est bien sûr au service du mal, au service du Prince Noir de Mordor. De même Sylverbarbe (nous y viendrons plus loin) en parlant de Saroumane, déclare : « Il a un esprit de métal et de rouages ; et il ne se soucie pas des choses qui poussent.[...] Et il est clair maintenant que c’est un traître noir. » Et La Pustule (avec un nom pareil elle ne saurait être sympathique) a fait venir les Hommes de Sharcoux dans la Comté, « Et ils déversent des ordures exprès ; ils ont pollué toute l’eau inférieure, et ça descend jusque dans le Brandevin. S’ils veu-lent faire de la Comté un désert, ils prennent le chemin le plus court. » Et voilà, ce sont bien les Hommes, envoyés par le Pouvoir des Ténèbres qui apportent la pollution qui détruit la nature.

L’écologie chez Tolkien est donc plus une vision sociale que scientifique. D’ailleurs, s’il se donne le mal de ci-ter quelques espèces de la faune et de la flore de la forêt, il ne montre jamais une véritable connaissance de cette science de l’écologie.

Les végétaux sont le plus souvent nommés, et les arbres sont l’objet de toute son attention, à tel point qu’il en fait de véritables personnages. Il y a des bûcherons dans Bilbo, non pas de grossiers assassins d’arbres, mais de vérita-bles jardiniers de la forêt. La forêt de pins est la première rencontrée, puis, de grands et vieux chênes, une futaie de hêtres (futaie qui montre la présence de bûcherons). Dans Le Seigneur des anneaux, les essences sont plus nombreu-ses : les ormes, les sapins, les saules, les vieux cèdres (sont-ils toujours vieux ?). Puis, que ce soit dans l’un ou dans l’autre, les arbustes sont plus souvent nommés pour leurs baies : mûre, noix, aubépine, sorbier. Les arbres ont leurs gardiens : les Ents, dont l’un d’entre eux se nomme Sylverbarbe. Voici comment Tolkien décrit ce dernier : « Sa forme était semblable à celle d’un Homme, presque d’un Troll, de haute taille, quatorze pieds au moins, très robuste, avec une haute tête et presque pas de cou. Il était difficile de dire s’il était vêtu d’une matière ressemblant à une écorce verte et grise ou si c’était sa propre peau. En tout cas, les bras, à une certaine distance du tronc n’étaient pas ridés, mais recouverts d’une peau lisse et brune. Les grands pieds avaient sept doigts chacun. La partie inférieure de la longue figure était couverte d’une vaste barbe grise, broussailleuse, presque rameuse à la racine, ténue et mousseuse à l’extrémité. Mais sur le moment, les Hobbits ne remarquèrent que les yeux. Ces yeux profonds les examinaient à présent, lents et solennels, mais très pénétrants. Ils étaient bruns, traversés d’une lueur verte. » Et Pippin, rapporte l’impression qu’il ressentit : « On aurait dit qu’il y avait derrière, un énorme puits rempli de siècles de souvenirs et d’une longue, lente et solide réflexion ; mais la surface scintillait du présent : comme le soleil qui miroite sur les feuil-les extérieures d’un vaste arbre ou sur les ondulations d’un lac très profond. » N’est-ce pas là une magnifique descrip-tion de l’idée que nous pouvons avoir (mais que, peut-être, nous avons beaucoup plus de mal à exprimer) d’un très vieil arbre. Et ces Ents, en devenant vieux, finissent par devenir des Huorns, presque des arbres. Tolkien ne manque jamais une occasion de réprouver l’abattage anarchique des arbres. Il le fait par la bouche de Sylverbarbe : « Aux lisières, ils (les gens de Saroumane) abattent des arbres - de bons arbres [...] Bon nombre de ces arbres étaient mes amis. » Puis, dans Le Retour du roi, « La perte et le dommage principaux étaient les arbres, car sur l’ordre de Sharcoux (Sa-roumane) ils avaient été férocement coupés dans la Comté. » D’autres végétaux sont cités, sans érudition particulière : l’oseille, la fraise des bois, le thym, la sauge, la marjolaine et le soleil jaune, les fougères, le trèfle, le sainfoin, l’incar-nat, le mélilot blanc, l’iris, le laurier. Bien sûr, il est question d’herbes aromatiques (elles sont citées ici), notamment pour faire un ragoût de lapin dont nous ne connaîtrons pas la recette, et d’une herbe médicinale cicatrisante appelée Athelas.

Puis, il y a la faune. Les vertébrés d’abord : loups appelés Wargs, alliés des terribles gobelins, des aigles qui sauvent nos héros (ils sont bien obligés de leur donner de la viande à manger, ce qui ne semble pas trop déranger les principes des Hobbits), des lapins et des lièvres, des ours, des cerfs, des écureuils (immangeables !), des poissons, des chauves-souris, une biche et des faons, une grive (qui servira de messager), des étourneaux et des pinsons, des « cha-rognards », des corbeaux et des corneilles, des blaireaux, une loutre, des cygnes et... un dragon qui est lui-même une catastrophe écologique ! Les invertébrés ensuite : les abeilles et leurs faux-bourdons, les mouches et les araignées, des papillons dont le « mars-pourpre » « qui recherche les cimes des forêts », des escargots.

Une liste à la Prévert qui montre le soin que prend Tolkien à bien montrer l’intérêt écologique qu’il porte à sa société, le même souci qui le conduit à produire de magnifiques cartes géographiques du pays, support des sociétés qu’il a inventées.

Ce qui est le plus merveilleusement écologique chez Tolkien, c’est la présence d’un réseau serré de cours d’eau, fleuves et rivières que nos héros doivent traverser ou suivre leur cours en suivant la berge ou par la navigation. Un passage de Bilbo montre la connaissance qu’avait l’écrivain de la morphologie des fleuves et des conflits d’usage de leur cours. Etant passionné de cours d’eau, je ne peux résister au plaisir de cette longue citation : « La conversation roulait entièrement sur le trafic qui allait et venait sur le cours d’eau et sur l’accroissement de la circulation sur la rivière, à mesure que les routes de l’est à Mirkwood disparaissaient ou étaient à l’abandon ; et sur les querelles entre les Hommes du lac et les Elfes de la Forêt au sujet de l’entretien de la Rivière et de la Forêt et des soins à apporter aux berges. Ces régions avaient beaucoup changé dans les années récentes et depuis les dernières nouvelles qu’avait eues Gandalf. De grandes crues et des pluies diluviennes avaient gonflé les eaux qui coulaient vers l’est ; il y avait eu aussi un ou deux tremblements de terre (que d’aucuns attribuèrent au dragon - accompagnant leur évocation d’une malédiction et d’un sinistre signe de tête en direction de la Montagne). Les marais et les fondrières s’étaient étendues de plus en plus largement de part et d’autre. Les sentiers avaient disparu, de même que maints cavaliers et voyageurs qui avaient tenté de trouver les chemins pour traverser. La route des elfes à travers la forêt, que les nains avaient suivie sur les conseils de Beorn, arrivait maintenant à une fin incertaine et peu fréquentée à l’orée orientale de la forêt ; seule la rivière offrait encore un moyen sûr pour se rendre au nord, des lisières de Mirkwood aux plaines do-minées par la Montagne qui s’étendaient au-delà, et la rivière était gardée par le roi des Elfes de la Forêt. » Voilà la conversation qu’entend Bilbo, caché dans un des tonneaux assemblés en un grand radeau pour descendre la rivière vers le lac des Hommes...

Tolkien évoque également quelques niveaux trophiques. Les Hobbits sont plus ou moins végétariens, les voyageurs mangent le lembas, pain de voyage des Elfes qui nourrissait et donnait grande endurance, les Trolls man-gent les hommes, Gollum mange des poissons et des gobelins, les loups mangent tout, les aigles mangent des lapins et des lièvres, les papillons et les abeilles butinent les fleurs, les araignées mangent les mouches (sauf les géantes qui mangent les Hobbits), les écureuils sont immangeables aux Hommes, Elfes, Nains et Hobbits, la grive mange des es-cargots.

Enfin, dans une scène centrale de l’histoire du Seigneur des anneaux, la belle Galadriel fait des cadeaux aux membres de la Communauté de l’anneau, cadeaux qui s’avéreront décisifs pour leur avenir. Le plus étonnant, est celui qui est offert au serviteur de Frodon, Sam : « Il y a dans cette boîte de la terre de mon verger, et elle est sous l’in-fluence de la bénédiction que Galadriel est encore en état de conférer. [...] Reverriez-vous tout stérile et devenu dé-sert, il y aura peu de jardins en Terre du Milieu dont la floraison puisse rivaliser avec celle du vôtre, si vous y répan-dez cette terre. »

Tolkien est plus écologiste sur le plan idéologique que sur le plan scientifique. L’écologie scientifique n’est pas un do-maine où il montre la même érudition que dans celui de la philologie qui était sa spécialité. Son écologie tiendrait plu-tôt de la biogéographie du XIXe siècle, qui donnera naissance plus tard à l’écologie, et de la philosophie d’Aristote : pour chaque espèce « une seule et même fin se trouve réalisée à chaque fois, mais de façon différente, selon les moyens plus ou moins adéquats dont elle dispose. » (Dictionnaire des philosophes.

Tolkien et la psychanalyse

Bilbo sort du ventre de sa mère (son trou de Hobbit qu’il regrette tout au long du voyage) pour aller tuer le dra-gon qui possède désormais l’or des Nains. Il était bien au chaud dans son trou, mais à cause de ce maudit Gandalf, il lui a fallu traverser la forêt pleine de dangers, de Trolls mangeurs d’hommes, de loups affamés et de gobelins féroces. Lors de cette quête vers l’âge adulte, il connaîtra le pouvoir grâce à l’anneau qui rend invisible.

Tolkien affirmait qu’il était un Hobbit. Il n’a jamais dit qu’il était Bilbo, mais on peut aisément le croire en cons-tatant que ce dernier transmet l’anneau à Frodon dans Le Seigneur des anneaux et tente d’écrire un livre qui rapporte ses aventures. Comme Tolkien, il a du mal à le terminer et finira par le laisser faire à son deuxième lui-même, Frodon. Mais que cherchait donc Tolkien ?
Tout jeune enfant, il perdit son père et, comme pour compenser cette absence, la religion joua un rôle de plus en plus important dans la vie de Mabel, sa mère. Elle entraîna son fils Ronald dans cette foi. Mais la vie continua à être cruelle pour l’écrivain qui perdit sa mère et qui fut élevé par un prêtre, le père François. La religion, qui le tint jusqu’à la fin de ses jours avait remplacé son père. Le jeune homme Ronald est amoureux d’Edith, plus âgée que lui, et ils se voient en cachette. Quand le père François l’apprend, il le leur interdit. Après leur mariage qui finira par survenir, Ro-nald apprendra qu’Edith est fille illégitime ; elle n’a donc pas de père. Il aimait beaucoup Edith qu’il mit en scène dans le Silmarillion à travers le personnage de Luthien dans le conte Beren et Luthien. Bien des années plus tard, à la mort de son épouse, il écrivit à son fils : « La tristesse et la souffrance de notre enfance, dont nous avons trouvé l’un par l’autre notre délivrance sans jamais vraiment guérir des blessures qui se révélèrent plus tard comme des infirmités : les souffrances que nous avons endurées dès la naissance de notre amour.[...] »

Mais Tolkien avait deux vies, la fameuse dualité de sa personnalité. Il y avait le père de famille, l’amoureux de sa femme, et, le compagnon d’autres hommes dans les débats intellectuels et spirituels, « une société mâle, universi-taire et turbulente », comme le souligne Humphrey Carpenter, qui rajoute : « Il maintint toujours une barrière entre les deux versants de sa vie [...] S’il [...] avait mieux montré (à Edith) son côté “rat de bibliothèque“, s’il lui avait fait connaître ses amis, elle aurait mieux supporté la place que tout cela prit dans son mariage. » Plus loin dans sa bio-graphie, Carpenter précise : « Elle (Edith) voyait bien qu’une part de lui-même ne devenait vivante qu’en compagnie des hommes de son genre. Plus précisément, elle remarqua son affection pour Jack Lewis et lui en voulut. »

Tout cela est très net dans l’œuvre de Tolkien, faite d’aventures exclusivement masculines, de combats virils d’où les femmes sont quasiment absentes. Les rares femmes présentes jouent un rôle fondamental dans la psychologie de l’histoire sans être des partenaires sexuels des protagonistes. Cela n’est pas étonnant non plus quand on sait le rôle cen-tral joué dans la psychologie de l’écrivain par la religion et sa mère. Une fois de plus, Carpenter l’évoque dans la bio-graphie : « À un certain niveau on ne peut expliquer sa foi catholique que comme une question spirituelle ; à un au-tre, elle était liée de près à son amour pour sa mère qui avait fait de lui un catholique et qui était morte (croyait-il) pour sa religion. Et, de fait, on peut voir son amour pour elle comme une des lignes directrices de sa vie et de son œuvre. »

Les grands symboles psychanalytiques du rêve sont constamment présents dans les aventures de Bilbo et celles de Frodon. Cavernes et grands arbres, eau stagnante et courante, miroir de l’âme et aigles qui sauvent les héros des loups, passages de fleuves et de rivières, dragon qui dort dans une caverne. À l’instar de Lovecraft, mais sur un tout autre registre, Tolkien a dû utiliser ses rêves pour inventer ses merveilleuses histoires.

À la lumière de la psychanalyse, deux personnages jouent un rôle déterminant dans la construction et la mise en scène de l’œuvre, tel un rêve réalisé (au sens strict du réalisateur de cinéma) par l’inconscient. Il s’agit de Gollum, per-sonnage qui fait la liaison entre Bilbo et Le Seigneur des anneaux, et de Galadriel, femme jouant le rôle de révélateur.

Dans Bilbo, l’affreux Gollum possédait l’anneau. Mais il l’avait perdu, ou plutôt, ce dernier s’était séparé de lui. C’est Bilbo qui le ramassa dans l’horrible tunnel des gobelins. « Même dans les tunnels et les cavernes que les gobelins ont faits pour leur propre compte, vivent d’autres créatures inconnues d’eux, qui se sont faufilées de l’extérieur afin de séjourner dans les ténèbres. » C’est le cas du vieux Gollum, « une créature petite et visqueuse ». Cette créature fut autrefois un homme. Quelle déchéance ! C’est l’anneau qui en fut responsable. Gollum vécut près de l’eau noire d’un lac souterrain. Il se nourrissait des poissons aveugles du lac et ne dédaignait pas de déguster un gobelin par-ci par-là en le surprenant par derrière après s’être rendu invisible grâce à l’anneau. Ce Gollum « se parlait toujours à lui-même, n’ayant pas d’autre interlocuteur ». Bilbo rencontra cette créature qui l’aurait bien croqué, mais il tenait en main une épée. Alors ils se lancèrent dans le jeu des énigmes, jeu sacré. Bilbo réussira à fuir grâce à l’anneau. Gollum jouera un rôle décisif dans la fin du Seigneur des anneaux. Il est curieux qu’entre les deux œuvres, Tolkien fît ainsi de Gollum un maillon décisif dans la chaîne de la trame de son récit. En racontant à Frodon l’histoire de l’anneau, Gandalf lui apprit que Gollum y avait joué un rôle décisif. L’anneau fut perdu dans les sombres étangs parmi les Champs d’Iris. Sméagol et Déagol étaient amis. Sméagol ne s’intéressait qu’à ce qu’ il se passait en bas : sous la terre et sous l’eau. Il était donc prédestiné à devenir Gollum. En pêchant, Déagol trouva l’anneau au fond de l’étang. Sméagol le réclama et n’obtenant pas satisfaction, il tua son ami pour lui voler l’objet. Il profita des pouvoirs de l’anneau et se fit chasser de chez lui. Détestant le soleil, il se réfugia sous terre : « Il monta donc de nuit jusqu’aux hautes terres, et il trouva une petite caverne d’où coulait la sombre rivière ; et il se glissa comme un ver dans le cœur des montagnes et disparut de la connaissance de quiconque. L’anneau descendit avec lui dans les ombres, et même celui qui l’avait fabriqué, quand son pouvoir eut commencé de décliner, ne put rien en savoir. » Mais, tout de même ! Gollum n’est pas un Hobbit ! Si ! Rétorque Gandalf, et d’expliquer : « Il y avait bien des choses très semblables dans le fond de leurs pen-sées et de leurs souvenirs. Ils se comprirent remarquablement bien.[...](GollumetBilbo). Pensez aux énigmes qu’ils connaissaient l’un et l’autre [...] »

Voilà donc bien un personnage qui joue remarquablement bien le rôle du complexe inconscient qui maintient oublié longtemps quelque chose de néfaste, ici l’anneau, qui l’a corrompu lui-même et qui remonte à la surface. Une fois l’objet retourné à la surface, l’inconscient Gollum, ce glouglouteur, ne lâchera plus les protagonistes jusqu’au mo-ment où il retrouvera l’anneau et se détruira avec lui. Voilà donc la cause de la névrose : le Pouvoir Ténébreux de l’anneau, son effet sur l’inconscient : Gollum. Il ne manque plus que le psychanalyste.

Ce rôle est joué par Galadriel. Une femme, et quelle femme ! Gollum apparaît déjà dans Bilbo, la Dame Gala-driel seulement dans le livre II du Seigneur des anneaux. Galadriel, la Dame de Lorien vivait à Caras Galadhon avec le Seigneur Celeborn. Ce sont des Elfes éternels. Pour les atteindre, il fallait monter un interminable escalier... « C’est une longue ascension pour qui n’est pas accoutumé à pareils escaliers, mais vous pourrez vous reposer en chemin. » Annonça Haldir à ses compagnons. Lorsque la Dame parla, les compagnons de la Communauté de l’anneau consta-tèrent que « Sa voix était claire et harmonieuse, mais plus profonde qu’il n’est habituel aux femmes. » Cette femme est si impressionnante que Sam a rougi sous son regard et Pippin, l’ayant remarqué, se moqua de lui. Sam lui expli-qua : « J’avais l’impression de ne rien avoir sur moi, et je n’aimais pas ça. Elle semblait regarder à l’intérieur de moi et me demander ce que je ferais si elle me donnait la chance de m’envoler vers chez nous dans la Comté. » Cette femme (déesse ?) extraordinaire fabriqua un miroir de l’âme en remplissant une vasque de l’eau du ruisseau et en souf-flant dessus : « Voici le miroir de Galadriel [...] » dit-elle. Regarder ce miroir ou s’allonger sur le divan, ça se ressem-ble... Sam y vit Ted Rouquin qui coupait des arbres ! Voici ce qu’y vit Frodon, entre autres : « L’obscurité tomba. La mer se souleva et une grande tempête fit rage. Puis il vit, détachée sur le soleil qui descendait, rouge sang, dans des nuages fuyants, la silhouette noire d’un grand vaisseau aux voiles lacérées montant de l’ouest. Puis une large rivière, coulant à travers une ville populeuse. Puis une forteresse blanche avec sept tours. Puis derechef un navire aux voiles noires. [...] Mais soudain, le Miroir devint totalement noir [...] Dans l’abîme noir apparut un Œil Unique qui grandit lentement, jusqu’à occuper presque tout le miroir. » Quel rêve !

Lorsque la Communauté repartit, Dame Galadriel offrit des cadeaux à tout le monde. Deux d’entre eux seront décisifs dans l’avenir, sans parler des bijoux et fanfreluches. Sam reçut une boîte de terre qui aura permis, avec la graine qu’elle contenait de replanter l’arbre du Champ de la Fête et bien d’autres. Elle offrit à Frodon une fiole de la lumière de l’étoile d’Eärendil fixée dans des eaux de sa source. Elle saura apporter la lumière dans les ténèbres.
Ceci dit, si Galadriel fait rougir Sam par son regard perçant, les symboles de la fécondité sont nombreux dans l’œuvre de Tolkien. Ainsi, les Ents-femmes, (les Ents sont les gardiens des arbres) étaient de merveilleux jardiniers. Hélas, les Ents ont perdu les Ents-femmes. Mais on ne saura jamais pourquoi ni comment.

L’eau est source de vie bien sûr, mais aussi souvent source de mort, particulièrement, l’eau morte des Marais des Morts sur lesquels des chandelles invisibles, les chandelles des cadavres, éclairaient ce lieu sinistre. « Il y a dans l’eau des choses mortes, des faces mortes, dit-il avec horreur. Des faces mortes. » De même les obsèques de Boromir se sont déroulées sur la rivière à laquelle son corps fut confié sur une embarcation qui l’emmena jusqu’à l’océan.
Il faut attendre le livre VI du Seigneur des anneaux, pour que des idylles amoureuses se nouent. Faramir et Eo-wyn de Rohan se marièrent, de même que Sam et Rosie. Frodon lui, se contenta de terminer le livre de Bilbon. Pour-tant, dès le début du livre II, « soudain il parut à Frodon qu’Arwen se tournait de son côté, et la lumière des yeux de la jeune fille tomba de loin sur lui et lui perça le cœur. Il resta immobile sous le charme [...] » Désolé, cela n’eut pas de suite...

Finalement toute l’histoire, tous ces contes de la quête de l’anneau ne constituent-ils pas un rêve, un gigantesque, fantastique rêve interminable et complexe que Tolkien a mis douze années à faire pour nous le transmettre dans de merveilleux livres ?
N’est-ce pas Eomer qui dit, dans le livre III du Seigneur des anneaux que « Les rêves et les légendes surgissent à la vie, de l’herbe même ».

Alain Pelosato
Articles publiés dans mon livre "Le cinéma fantastique, Guide des films 2000-2001 et dans Sfmag N° 39)


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