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  Sommaire - Livres -  A - F -  Notre Reine des Neiges



"Notre Reine des Neiges"
de
Louise Cooper

Editeur :
Nestiveqnen
 

"Notre Reine des Neiges"
de Louise Cooper



10/10

En pays de Vyskir la vie n’est pas de tout repos, surtout quand on est une simple choriste soudainement attachée comme épouse auprès de l’Empereur, le Prince Osiv, dont le défaut principal est d’être un enfant attardé, incapable d’assumer son rôle d’adulte. C’est ce qui est imposée à la jeune Nanta, étrange jeune femme aux rêves tout aussi étranges et aux crises de somnambulisme troublantes. Jamais elle ne se serait doutée qu’en rentrant dans ses nouvelles fonctions, elle devrait faire face aux antagonismes multiples et affrontements politico-religieux où il serait question de luttes pour le pouvoir, des actions de mystérieux "lutins des glaces", véritables portes drapeaux de divinités opposées (La Dame et le Dieu) , protocoles étouffants, et autres querelles intestines ressortant du simple fait du pouvoir et de ses inévitables perversités. Huit clôt fascinant, belle métaphore sur le pouvoir et son totalitarisme, Reine des Neige nous plante un cadre tragique dans un pays de la Fantasy recouvert du blanc manteau des contes anciens, ceci non pas pour nous mettre en scène un conte fantaisiste, mais plutôt pour nous faire partager le courage d’une femme, de son destin, qu’on devine fatal, et de sa pérennité en tant qu’image messianique au-dessus des infamies humaines. Les personnages son admirablement rendus par la plume affectée de Cooper, et ce récit, hésitant toujours entre huit clôt et histoire intimiste, plus féminin que féministe, est d’une concision parfaite. L’intrigue poursuit son cheminement de façons régulière, l’auteur gérant parfaitement ses effets, jusqu’à un dénouement des plus lyriques et une fin douce amère qui est l’une des plus belle de la littérature de fantasy.

La plume de Cooper est précieuse, délicate et juste. Sa prose semble trempée, directement ou non, aux vers tristes et beaux d’un Faulkner (Le Faune de Marbre) , au roman américain sentimental héritier, par quelque étrange lien narratif, des récits comme "Les hauts du Hurlevent"de l’Angleterre des soeurs Bronté ou "Les quatre filles du Docteur March" de Louisa May Alcott. Ainsi, à la lande monochrome, délavée, sauvage et triste, du roman de Bronté, répondront les neiges éternelles noyant le royaume de Vyskir dans une éternité uniforme et monotone. Mais contrairement à la thèse de Bronté, reconnaissant que le plus grand malheur pour une femme est d’être femme, la disposition romantique offerte dans son écriture étant que le repos de l’âme ne puisse s’obtenir qu’au prix de dures épreuves, errances et plaie vives à l’âme et au corps, la thèse de Cooper est aplanie par le ressort du merveilleux. L’atmosphère, proche des contes d’Andersen, est nuancée et magnifiée même par le magique. Ainsi, dans la misère de la soumission, de l’abandon ou de la différence, qu’une religion du "Dieu" incarne sans faillir dans toute son injustice, une religion de la mère semble y apporter une résistance suffisante pour engendrer quelque justice. Au Dieu du courroux, Cooper y fait correspondre une Déesse de la proximité, de la douceur et de la miséricorde. Un axe propre à un christianisme féminisé fort peu exploré par la fantasy, et qui démontre une fois de plus l’universalité de cette "littérature des bords" ou "littérature à la limite".

"Notre Reine des neiges" est un grand roman de Fantasy, universel dans ses propos et particulier dans ses moyens. Les amours qui se nouent, par delà les obstacles, les interdits et la mort, sont parmi les plus beaux jamais écrits. La fin, est une parenthèse nostalgique consacrée au souvenir où l’amour appose à jamais sa trace, et où l’envol du défunt n’est qu’un survol de la vie pour garder la voix secrète et intime avec les vivants qui pensent encore à soi. Superbe, touchant, universel et juste. Mais bien plus encore, les thématiques qui se dessinent par transparence au travers du drame de l’échec, celui de n’avoir pas su aimer ou retenir l’être élu (Kodor et Nanta) , ou celui d’avoir jugé sans le retour à soi qu’est la réflexion, cette césure morale que l’amour et son souvenir pansent comme il est possible, finissent par triompher, puissantes et inaltérables au-dessus des protagonistes de l’histoire, telle une instance bienheureuse. Le Pardon, la Pitié, la Tolérance, le Remords, la Miséricorde, tous ces affects de l’être moral qui dort en puissance en chaque personnage, modèrent la dureté de la séparation et la morsure du mal. Au bout, reste l’Espoir, véritable survivant d’une histoire où des héros du commun des mortels se sont croisés, s’arrangeront de leurs défauts et fautes et finiront par s’aimer, non seulement s’aimer entre eux mais encore aimer ceux qui se sont absentés, comme la belle et "sacrificielle" Nanta. Cette dernière incarnera jusqu’au bout son identité double, celle de la culpabilité à la Hawthorne propre au 19 eme siècle et celle de sa libération par son incarnation dans une parole éternelle qui du coup dépasse la dominance du "Dieu" pour réaliser l’ineffable de la trace, celui d’une déité féminine du sentiment. Les retours dans le temps par le souvenir, les intrusions de l’étrange, entre blanc et noir, les changements de points de vues, tous ces événements narratifs s’articulent en même temps que le déroulement du récit, et apportent à l’histoire son inscription dans un réalisme magique authentique, sans dissonance ni distorsion. Une histoire d’amour et de pardon magique, totalement maîtrisée qui laissera une trace durable dans l’esprit des lecteurs. Parce qu’il échappe au piège de la naïveté sentimentale en touchant à l’essentiel d’une existence, ce récit est un pur chef d’oeuvre du genre. Un livre pour traverser l’hiver et garder aussi longtemps que possible l’enchantement qu’il suscite. Un roman au verbe sincère et vivant qui capture et tente de nous faire contempler, telle de l’eau fraîche au creux d’une main, l’essentiel d’une vie, fugace, fragile, comme un cadeau impossible, mais si beau... Quand à l’élément de la neige ou celui de la glace, ils symbolisent à merveille la thématique Celte de la fécondité à venir, comme quoi, après mort vient germination dans l’éternel mouvement de rotation de l’univers qui est un Dieu triste et allègre, amer et joyeux drille jouant sur la surface convexe du monde invisible qui rêve tant au nôtre si imparfait........

Notre Reine des neiges, Louise Cooper, traduit de l’anglais par Nicolas Cluzeau, Couverture (magique) de Sandrine Gestin, 318 pages, 17,70 €.






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