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  Sommaire - Livres -  S - Z -  La Tisseuse-Contes de Fées, Contes de failles



"La Tisseuse-Contes de Fées, Contes de failles"
de
Léa Silhol

Editeur :
Editions de l’Oxymore
 

"La Tisseuse-Contes de Fées, Contes de failles"
de Léa Silhol



La Tisseuse
Léa Silhol
Oxymore
Collection Moirages
10/10

Cela faisait longtemps que l’on cherchait dans les lettres françaises des auteurs aptes à soutenir la comparaison avec leurs homologues américains ou anglo-saxons voir allemands. Force est de constater qu’en ce genre si diaphane que peut constituer un fantastique gothique délicatement effleuré par les ailes des contes anciens, ce sont les plumes féminines qui ont le plus brillé par leur excellence, tant au niveau d’une narration annexée des figures imitatives calquées sur leurs illustres aînées, qu’au niveau d’un projet d’ensemble qui n’est plus réduit à du simple contemplatif, à du sensationnel naïf souvent relevé dans ce genre "à la limite". Mais que dire de Léa Silhol, qui, dans ce courant composé de quelques illustres plumes (Mélanie Fazi, Aliz Tale, ......) émerge de façon tout à fait étonnante d’un bon siècle d’essais ratés, de tentatives avortées, d’ambitions contrariée, d’élans trop tôt fauchés par les caprices de la vie et les humeurs d’une culture par trop consensuelle et convenue ?

C’est qu’avec Léa Silhol nous avons l’impression d’avoir dormi du sommeil du contemplatif durant des siècles, pour qu’un jour, à la fragrance d’un matin calme irradié par le soleil paresseux des derniers jours du "mot rêvé", nous nous rendions compte enfin de l’émergence d’un narratif français débarrassé des siècles de frustrations laissés par un malheureux rationalisme qui, à force de prôner le réel et que le réel, finit par ne plus susciter que de vastes plaines arides, tournant ainsi le dos à cette légèreté anglo-saxonne pleine de lyrisme affecté et d’une poésie touchante qui liaient si bien la raison et ses quêtes de sens, de contenus, avec une imagination aérienne avide d’images. Léa Silhol semble avoir rompu cette frontière entre le réalisme français et cette prolifération anglo-saxonne, si impertinente et sonore, théâtrale et métaphorique.

Avec cette nouvelle version des "Contes de la Tisseuse" jadis parus chez Nestiveqnen, augmentée de quelques nouvelles et débarrassée des "trois apocalypses", trois nouvelles peut-être moins représentatives de son projet littéraire, Léa Silhol nous offre un recueil plus concerté, mieux organisé autour de saisons, autour des quatre saisons, quatre atmosphères, quatre climats où vont se perdre ses personnages à la dérive et ses Dieux et Déesses sans couronnes.

Trois nouvelles par saisons et un ultime chapitre, a-temporalité du recueil, trace de l’ineffable, par-delà les stances de l’écoulement éphémère du temps terrestre. Aboutissement ultime du recueil, "Eternité" qui couve la nouvelle "Le vent dans l’Ouvroir" est une sorte de pierre d’achoppement, "chiquenaude" archétype, résumé mythique de son entreprise narrative, Dieu-machine qui met en branle tout ce système du merveilleux et en même temps le justifie. Bref, "un logos poétique" que Léa Silhol s’est attachée à mettre en "apposition" par le jeu subtile de l’évocation, du souvenir, du ressentir, du retour, de la perte, enfin.

La première saison, "Lumières d’automne", s’ouvre par un court texte, "La Gorgone et l’enfant". Récit sur l’apprentissage, mise en image de l’aphorisme Nietzschéen "Deviens ce que tu es", cette nouvelle, pleine de préciosité dans sa narration, déploie une prose fleurie, un style surannée pour mettre en scène l’éveil d’une enfant en une contrée inconnue aux formes changeantes, entre brumes, corolles de fleurs aussi colorées qu’odorantes et servantes soumises. On penserait à quelque aquarelle inspirée des visions de Breton, ou au romanesque symbolique célébré dans les peintures de Gustave Moreau (Jupiter et Sémélé) , s’il n’y avait cette dénotation subtile, cette prise en main du mythe grec de la Gorgone pour en faire une métaphore de l’adolescence en devenir et en même temps une parabole brillante sur l’identité et ses douleurs, l’identité et ses mystères. Le jeu des relations entre cette princesse de la caste des Gorgones, ses servantes, et celle qui est en quelque sorte sa nurse, sont admirablement décrits. La fin douce amère, cruelle et fatale, est tout simplement l’acceptation, avec tout ce que cela peut impliquer d’indicible et de définitif. Un traité-métaphore sur la nature humaine ou plutôt sur cette humaine nature qui s’affirme malgré le voile de Maïa que dépose timidement la jeunesse dans son éclosion......

"Un miroir de galets" poursuit dans la même veine poético-mythologique. Léa Silhol met en scène un autre archétype en la personne d’un esprit des eaux, entre la Sylphe et le personnage de la Sirène, La Roussalka russe en fait, Roussalka de l’été, amnésique et esseulée, mais qui se souviendra en découvrant un objet du passé, et des os si familiers. Le topos est plus réduit, intimiste, un fleuve, sinueux et porteur du secret des suicidés. La narration est encore très affectée mais avec une accentuation de l’aspect mélancolique, une situation dramatisée par un point de vue originaire "la fille délaissée qui se suicide", ceci pour ouvrir à de magnifiques métaphores propre à donner une image, un corps à cette jeune fille devenue créature mythique attachée à ce lieu qu’elle hante par sa beauté fatale. Rares sont les personnes à tenir le rythme quand il s’agit de décrire les affres d’une entité dont l’aspect fantomatique rend difficile la mise en scène et la mise en relief. C’est cette "corporalité" de l’invisible que Léa Silhol parvient à rendre prégnante et touchante, cet épanchement soudain du divin, du sacré, vers un existentiel qui provoque le prodige et cette communication de la trace, de l’existence passée et de son inaltérable regret de n’être pas demeuré, à moins que ce ne soit cette revendication et ce désir de disparaître, d’être dans la vie et non dans son symptôme, l’être, pour ne plus vouloir que ce "paraître" plus vrai que tout, plus fort que la vie, ayant force de vie ou de mort sur les marins qui croisent le malheureux chemin. En cela cette nouvelle est une totale réussite.......

"Les Promesses du Fleuve" emprunte quelques amorces au conte classique pour nous dépeindre l’anecdote d’une rencontre entre une petite bergère et un immortel, de la Tour, imprenable, et du jeu des rapports qui va s’inscrire entre ces quatre personnages-symboles que sont Aclis l’innocente amoureuse, Hypnos le tentateur, Morphée le séducteur et Thanathos le donneur de mort reclus. Aclis est une mortelle, et, après sa rencontre avec un immortel qui est pourtant le prédateur de sa race, elle s’en va quêter pour la libération du frère de ce dernier. Aimer la mort, aimer par delà les destins alloués aux Dieux, un thème superbement mis en scène (une fois de plus) par une prose aussi fleurie qu’attentive au moment cruciale où l’échange entre deux mondes est possible, celui du mythe et de sa fonction spéculaire avec celui du réel et de sa fonction libératrice. Cet échange entre ces deux mondes est le sentiment, tout simplement. Et l’instant où ce sentiment semble passer est souvent signifié par deux mains qui se touchent, des lèvres qui se lient. Une belle illustration de l’amour qui s’éprend d’un Dieu, aussi terrible fut-il, et des sacrifices pour l’obtenir. Les thèmes de la responsabilité, du choix et de ses conséquences, tournent autour de ce jeu d’amour, de liberté et de mort, en un pays qui aura tout à perdre finalement, sauf peut-être cette mortalité si nécessaire. Quand à aclis, elle assumera jusqu’au bout son choix, jusque dans l’au-delà. Une belle métaphore poético-philosophique.........

Nous en arrivons à l’automne et ses clairs obscurs, ses faux semblants et ses nuances mordorés. La très belle nouvelle "Les Couleurs d’Automne" ouvre la saison. Elle nous clame le chant du cygne des dernières Dryades, qui, dans une fausse fin, bordées par les "urbanités modernes", l’asphalte et le froid lisse des murs de bétons, se fondent dans le paysage automnale, mêlant leur sève avec la sève éternelle et gagnant de fait leur droit à l’immortalité. Une fin poétique, alternative, que l’auteur nous sert avec délicatesse, recherche grammaticale, contorsions verbales et sentiment sincère de communiquer l’essence même d’un mythe à nos yeux de mortels.

"En tissant la trame" nous conte une obsession, un but, presque une quête, celle de la réussite et de la renommée sociale, et cette obsession infantile de vouloir se jouer des Déesses et du couperet du destin. Absalon s’en fait le porte drapeau et pourtant va connaître un tournant de sa vie qui lui communiquera l’essentiel, la "couleur" même et l’enjeu de l’existence : Le Sentiment. Thématique double dans ce récit puisque on y retrouve le pacte faustien et ses maléfiques conséquences, adossé au sentiment, source de vie. Relaie est fait au personnage biblique, qui de sa flatteuse renommée d’être le plus parfait des hommes en vint au meurtre du père afin de prendre sa place, roi à la place du roi. Des dangers des pactes sans issues possibles aux pertes inévitables et morts obligatoires, Léa Silhol dépeint en quelques pages subtiles sous la couleur mordorée du conte et le regard absent de la tisseuse, les agissements d’un Dieu bien commun au continuum humain, un Dieu qui pourrait se nommer Fatalitas ! Léa Silhol parvient encore une fois à une mise en scène aux accents marqués, sans déperdition de la tension dramatique et des effets.

Dans "A l’Ombre des Ifs foudroyés", qui clôture la saison d’automne, Léa Silhol a voulu s’attaquer à un mythe Celte en l’éclairant des splendeurs "picturales" de sa narration torturée. Benjamin et Stuart sont deux frères d’une même famille des îles écossaises des highlands, le premier est le cadet, l’autre l’aîné. A ce niveau, Léa nous offre une belle description propre aux contes, laissant sa plume déambuler comme au grès d’un sentier sinueux qui parcourrait une forêt. Cette dénivellation du mythe de la Banshee est légère, subtile, tant et si bien que les amateurs ne remarqueront pas le prodige modeste. Ainsi, la Banshee des traditions orales était plutôt repoussante, un esprit féminin si furtif qu’on ne le voit pas, on l’entend plutôt.

La Banshee de la tradition est une femme aux cheveux de jais hirsutes, aux yeux rouge sang d’où coulent des larmes de rubis. Portant robe verte et manteau gris, il est dit de la Banshee que lorsque elle entonne son hurlement terrible, sa voix tient à la fois de la plainte de l’enfant abandonné, du cri de l’oie sauvage, de la plainte du loup et des cris de douleurs de l’enfantement. Déferlant sur les landes, le cri de la Banshee, quand il parvient jusqu’aux oreilles d’une personne, est porteur de message de mort, et un malheur touchera la famille ainsi désignée. Prenant ses racines légendaires dans le terme Celte "Bean Seidh" (femme des fées) la Banshee de Léa Silhol peut se réclamer également des Adh Seidh ou de la légende de la Baronne Von Russlein, tellement les référents sont multiples à ce niveau. De fait, tout en puisant ses origines dans les traditions populaires, la Banshee de Léa s’en distingue par un subtile décalage. En effet, l’auteur a pris au pied de la lettre la légendaire "Femme des Fées" pour n’en retenir que sa légende, les attributs physiques et vestimentaires subissant un beau réajustement. Ainsi, le jeune Benjamin, versatile et puéril, donc plus enclin aux écarts (là on rejoint la tradition populaire voulant que les esprits irlandais n’apparaissaient qu’aux personnes à la moralité douteuse) , se prit une nuit de deuil à vouloir errer de par la lande et faire ainsi la rencontre fatale d’une magnifique femme fatale vêtue de blanc et rouge. Ils firent l’amour dans la caresse d’une nuit magique et éclairés par la lune. Et sans s’en rendre compte, Benjamin s’engagea dans un pacte bien particulier. Lié à la Banshee il paierait son infidélité s’il s’en écartait. Léa Silhol nous compte, par le truchement de la fable, une histoire millénaire, celle de ces Banshee souvent attachées aux familles Irlandaises ou Ecossaises, des amours interdits et de leurs conséquences, mais aussi des liens entre frères. Les règles du conte sont respectées au moyen d’une mise en scène de virtuose, avec sonorités, douceur des propos, conclusion terrible et belle, et cette morale donnée par un vieil homme à un enfant qui achève le récit. Le personnage de la Banshee est aussi beau que celui du célèbre "Fourrure Blanche" de Clemence Housman, et le ton même de l’histoire, par cette hésitation entre ces couples que sont féerie et horreur, liberté et sanction, faute et jugement, laissera dans l’esprit de chaque lecteur un goût doux amer. Onirisme, leçon de chose et une fois de plus sanctification de ces "affinités électives" font les personnages des contes des grands donneurs de leçon dans leurs mélanges interdits avec quelques Dieux aussi perdus qu’eux finalement.....Les monômes que symbolisent Interdit et tentation constituent le binôme même de la contrainte du conte, à savoir sa propension à faire sens justement par sa fustigation des actions libertaires que peuvent être, l’amour libre, l’insouciance, le manque ou la démission des responsabilités. Tous ces écarts impliquent la sanction, symbolisée par l’ogre, la sorcière, et ici, dans ce texte remarquable, la Banshee, muse et ogre de l’insouciance amoureuse. Il n’est pas toujours facile d’écrire un conte qui pourrait échouer dans ses "fonctions et vertus" dites traditionnelles. Léa Silhol s’en acquitte avec classe et une maîtrise totale de histoire, tout en laissant volontairement la fin, marquée par un puritanisme Victorien, à l’enfant censeur, qui lui, retournera probablement errer sur la lande, ou permettra encore à son frère de lire au pied d’un Ifs, preuve que permissif et interdit s’incluent irrémédiablement, variations éternelles d’une liberté qui prendra toujours son envol malgré les cris des vieillards, les tempêtes et les Banshees...........

Nous en arrivons à la troisième saison, l’Hiver, et sa nouvelle inaugurale, "Le coeur de l’hiver". Récit du passage, récit de la mutation, "Le coeur de l’hiver" c’est l’histoire de Coré Perséphone, fille de Demeter, Déesse grecque de la fertilité et de la végétation, et fille de Zeus le tout puissant. Or Perséphone est enlevée alors qu’elle est encore toute jeune par le frère de Zeus, Hadès, qui, imbu de sa beauté et fier de son droit, la séquestrera en son royaume souterrain. Cette merveilleuse ré-écriture d’un autre mythe grecque est encore une fois d’une grande classe. Homogène, sans excès de mots, sans emphases et avec la sincérité d’une lettre écrite à des parents, Perséphone raconte son enlèvement par Hades. La fin est un passage et une acceptation du destin par le fruit consommé, et ce, malgré le retour au foyer de la chère patrie. Perséphone la noire vivra à jamais entre le royaume de l’hiver et celui du printemps. Parabole sur la féminité, sur la perte irrémédiable de l’innocence, mais faisant également échos à des thèmes plus douloureux (l’enlèvement, la mort, le viol de l’enfant) "Le Coeur de l’hiver" est probablement l’une des plus belles adaptations d’un mythe Grecque dans toute son authenticité. Mais accompagnée par la prose de Léa, c’est un chant funèbre et joyeux, triste et mélancolique, nostalgique et désespéré.

"Frost" est encore une nouvelle pour célébrer le conte, décalé, le conte frôlant une certaine dark fantasy soudain préoccupée par le thème de la race, de la vengeance, de la punition. "Frost" c’est l’histoire du retour du frère, prince du givre à la recherche du frère, et de la sentence, de la vengeance. Pas d’effusion de sang mais magie du givre, un givre palpable dans ses effets, un givre opératoire qui emboîte les pas de ce mystérieux cavalier qui, un beau jour, marche sur les lieux de la disparition de son frère, Shriver. Style méticuleux, avare en détails, mais jamais superflu, l’écriture de Léa Silhol nous emmène une nouvelle fois sur les chemins féeriques, en un chemin qui, un temps, croise les sentiers pesants de notre monde "d’êtres faits d’argiles" afin d’accomplir la vengeance. Le cavalier est une merveille de description, la vision quasi cinématographique de l’auteur parvenant à en donner un portrait aussi vivant que magique. Immortel, Théurge, prince de l’hiver, il porte avec lui le climat d’un des mondes de Faerie. Glace, neige, beauté glaciale, les qualificatifs s’accumulent pour édifier un mythe vivant. Léa Silhol réactive un archétype ancien pour en donner un portrait ovale plein de vie mais avec cette retenue, cette pudeur narrative qui l’inscrit définitivement dans les blanches brumes des contrées cotonneuses du légendaire. Et, jonglant entre ces deux extrêmes, elle nous parle d’honneur, de vengeance, des faux semblants de la compassion, et du souvenir, une fois de plus, souvenir de cette communion d’avec l’autre peuple, et en même temps cette certitude d’avoir reçu un présent, le plus sacré de tous : un morceau d’éternité (un enfant qui repartira en Faerie) , un amour éternel, non pas dans la durée monotone d’une vie soumise à un tyran, une vie de mortelle, mais dans l’intensité d’un rapport entier et vrai, l’amour des corps, la fusion de deux esprits pourtant séparés en nature (la femme mortelle et le prince immortel) . Magique, touchant, sensible, esthétique, et sans équivalent français ou anglais.........

"La loi du flocon" est une nouvelle qui pourrait être assimilée à une "orient story" par cette belle évocation de la hantise dans un japon magique. D’avoir libéré la bête prise au piège, un samouraï encourra l’amour bien particulier de l’une de ces "femmes des neiges", une Yuki Onna, qui, lorsqu’elles jettent leur dévolu sur une âme mortelle impliquent la nécessaire clause qui est de mourir. Un drame personnel dont le héros, Seppen, déjà légendaire, nimbe des mystères d’un orient pas encore mort, mais presque oublié. L’amour, saupoudré d’inceste, aura la vertu de vaincre le sortilège qui fait que de façon continuelle, cet esprit n’aura de cesse de revenir pour tenter de l’emporter dans la mort et de le garder pour elle toute seule. Une belle évocation emplie de toute la poésie du soleil levant égrenée au travers le récit de ce Ronin, ce samouraï plein d’humour et de philosophie, où l’art de survivre quand on est à deux. Un témoignage exemplaire de ce que c’est de combattre l’inévitable, et de se sublimer dans les épreuves.........

Arrivée à la quatrième et dernière saison, Le Printemps, Léa Silhol ouvre cet ultime chapitre par la nouvelle, "Le Lys noir". L’artiste et sa muse, l’artiste et son modèle. D’abord suggérée par les brumes sur la passerelle d’un bateau, puis sur le quai, l’objet de toutes les pensées de l’artiste va l’entraîner en son antre pour réaliser son ultime et dernier désire. Puissante métaphore sur la création, l’art et ses icônes, l’art et le prix de son exercice, "Le Lys noir" s’annonce également comme une brillante variation sur Circée et son philtre d’amour, sauf que là il s’agit de créativité, perfection, beau, vrai. Et pour toutes ces raisons, l’artiste n’hésite pas à en payer le prix. Sans remède, sans fin heureuse, l’histoire noue montre une Circée qui reste la seule à trouver son comptant dans cette histoire, et l’artiste de demeurer le jeu de sa propre création, ultime extase et réalisation totale, toucher du bout des doigts "l’oeuvre totale"même s’il faut en mourir. "Le Lys noir" où quand l’art se fait fantôme, ensemble de lignes courbes, visage, démarche, pour dire le beau, l’ineffable, et ses pièges, sans issue autre que de frôler la vérité, mortelle bien sûr..........

Probablement la plus belle et la plus touchante du recueil, "Runaway Train" constitue un morceau de cette "geste d’un avenir lointain" projetée par l’auteur, de cette geste dont le toponyme (le nom du lieu) est cette autre région, cet havre de paix, lieu de toutes les conjectures, idéal affectif où iront bientôt se cristalliser les futures errances narratives de Léa Silhol. Difficile de rendre compte de la texture de cette nouvelle simple et belle, méticuleuse dans son déroulement et pleine de sincérité. Les personnages sont entiers, pas de faux semblant ni d’excès dans leurs démarche. Une adolescente du nom de Need traverse le monde avec son jeune frère, Gift. Ils cherchent la ville de "Frontier". Parce que son frère a été désigné par ses parents comme un Changeling indésirable, Need s’est enfuie avec lui, vaille que vaille. Lieu d’élection, patrie des exclus, "Frontier" est le pays des fay, la patrie des terribles sauvages aux dons inhumains, et pourtant, c’est blessés par notre inhumaine humanité ou notre humanité si inhumaine, que Need et Gift gagneront le territoire à la limite du monde où ile rencontreront l’un d’entre eux, Rain. Encore une fois, Léa pénètre dans les circonvolutions des mythes. Elle reprend un thème de la mythologie Romane (Europe de L’ouest) , où ces enfants-fées étaient échangés dès la naissance par leurs mères contre les enfants humains. La tradition en a fait des êtres plutôt laids, espèces de vieillards métamorphosés. L’auteur s’arrête encore une fois au pied du mythe et, au moyen de sa prose esthétisante, teinte son changelin d’une patine magique, une beauté étrange. Récit sur la fuite, la différence, cette quête du royaume caché, de la terre secrète, installe la rumeur de la ville de Frontier le long du bitume. Les routes, à mesure que progresse l’histoire rendent cette quête encore plus mystérieux par ce je ne sais quel dépouillement des paysages qui s’estompent à mesure que le pays mythique est approché. Ce Changeling anglais ou Crimbli du pays de Galle en devient plus touchant, et démontre bien qu’il ne suffit que d’un peu de coeur, de sentiment, pour appartenir, leçon finale de cette histoire sans commune mesure en langue française et pont établit avec l’urbanité secrète chère au grand Charles De Lint.

"A L’image de la nuit", qui clôt la saison de l’été, nous résume avec un humour en filigrane les dangers de la magie quand on en use pour se rendre maître des sentiments. Léa Silhol écrit merveilleusement bien, d’une part grâce sa maîtrise des procédures narratives qui forment l’architectonique savante de chacune de ses nouvelles, d’autre part grâce à cette facilité presque instinctive qu’elle a de se saisir des différentes mythologies de l’humanité pour les mettre en scène avec sonorité, rythme, et un sens inné de la poésie. Finstern est une variation sur le mythe germanique du Chasseur Sauvage, sur celui du hollandais volant en encore celui du juif errant et de ses dons que sont ubiquité, longévité, omniscience. Avec un sens du visuel, de la cinétique et une palette de couleurs qui, du vert au noir, en passant par le blanc pur, donnent un tableau vivant au conte de fée qui déploie sa trame, l’auteur parvient à maîtriser du début jusqu’à la fin cette courte nouvelle. Finstern (auquel le Dieu des morts Celte, Arawn, pourrait aussi s’apparenter) chasse une biche qui s’avérera être Clotho, une Fata de la mythologie Greco-latine (une fée en Français) , une des trois qui tissent les destinées et coupent les fils des vies. Après leurs ébats, cette dernière se figure pouvoir par la magie d’une pétale de pensée, fleur des amours suscités, pouvoir disposer de l’amour de Finstern. Mais comme pour les hommes, les caprices hasardeux des sentiments se jouent même des immortels. Et c’est sur le chemin du retour que se fera le miracle. Clotho voulait faire naître l’amour chez Finstern, elle lui donna au final un coeur. Dans un champs, il croisera le regard d’une mortelle muette et belle comme l’astre blanc. Elle se nomme Luna, comme la déesse de la lune chez les Romains. Amour naissant, amour fusion, les deux amants s’en iront partager en un foyer provisoire le fruit de leurs sentiments partagés. Pourtant, Finstern est terriblement fidèle à sa nature. Il est le Dieu des ombres, le seigneur immortel de la nuit, le maître de la chasse sauvage. Il s’en ira donc, déposant l’élue d’un temps arraché à Cronos au lieu même de la rencontre et rejoindra son royaume de nuées, de fées et de chimères, en un lieu où il est à jamais attaché, sa tour sombre, son gîte, son repaire de chasseur. Il y a une force extraordinaire qui semble échapper de ce récit, conte, vision hallucinée d’une scène presque sacrée. Une étrange et douloureuse mélodie semble bercer ce récit, presque une vieille comptine, murmurée à voix basse. En fait, au-delà de ce trio amoureux et de cette fin des plus fidèles à la légende, il y a ce qu’on pourrait nommer une splendeur cosmologique nimbée d’une profonde symbolique des couleurs que la prose de l’auteur distille avec délicatesse, sans lourdeur aucune et avec une certaine mélancolie, ce qui, du coup, renforce la facture onirique de cette histoire. Ainsi, à Firsten, Dieu de la chasse pourrait se substituer l’image symbolique de la nuit, et au personnage de Luna, l’astre lunaire bien évidemment. La nuit, dans son indifférence et son éternelle opacité, aurait accueilli la Lune dans son vaste manteau, pour l’aimer, l’accepter et la garder, muette, solitaire. Mais cet amour a un prix et Luna deviendra la légendaire amoureuse qui, chaque nuit du monde entonnera son chant de lumière triste, éternellement triste et doux, ce chant offert comme un présent à cet amoureux dont la cape d’encre l’enveloppe, tel un nouveau né. Elue, elle l’est et le restera, mais le prix à en payer est une éternité anonyme et cette absence définitive. Ainsi, accrochée à la toile de la nuit, la lune est condamnée à n’être que cette amante désespérée qui tous les soirs entonne son chant triste, sa couleur pâle aux sonorités légères portées par les anciens vents du monde. Une symbolique touchante pour un récit profond et juste, une histoire de Dieux et de mortels, une histoire bien humaine finalement. Léa Silhol convoque les mythes et légendes dans une gigantesque mise en scène au-dessus de laquelle elle dresse sa propre symbolique colorée. Dès lors, l’usage d’un méta-langage apparaît comme inévitable devant les mailles d’un réseau complexe de correspondances des plus fascinantes. Une lecture inoubliable..........

L’ultime nouvelle, nouvelle totem qui clôt le recueil, "Le Vent dans l’Ouvroir", est une manière à la fois de justifier et d’expliquer ce recueil, qui est un kaléidoscope de mythologies réactivées mais autonomes, comme si l’auteur s’était figurée être en droit d’offrir à ces divinités un corps, des pensées, des doutes, le sentiment de la perte. Moera est la tisseuse, celle qui est chargée de couper les fils des destinées humaines, indifféremment, dans la monotonie d’une éternité atone, sans autre sens que la fonction pour laquelle elle existe. Sans passé, présent, ni futur, elle poursuit son ouvrage indifférencié, dans l’attente d’aucun événement. Déesse-Machine sans autre fonction que de gérer les vies et morts des héros, assassins, traîtres, destructeurs et sauveurs du monde, elle semble demeurer dans sa fonction sans âme de faucheuse, celle qui enlève ou donne, sans soucis d’équité ou de justice.

Un jour, lors d’une mission où elle descendait dans le bas monde pour accomplir ses tâches, elle croise le regard d’un inconnu dont elle ne parvient jamais à se saisir des fils dans la trame des destins. De leur rencontre, tout d’abord anecdotique, va s’édifier l’histoire d’un amour, entre un dieu du temps et la déesse de la destinée, avec tout ce qui peut en découler comme bonheurs, désillusions, et résignations. De cette rencontre merveilleusement mise en scène il en découle une novellas superbe. De cet amour impossible et pourtant plein d’espoir, il en résultera un fruit. Comme quoi, même les Dieux peuvent un temps enfanter, tels ces Dieux Grecs si proches de la vie des hommes. Justesse des sentiments, embrasement des corps et des âmes, Léa Silhol déploie toute une gamme de thèmes amoureux éternels et beaux, si bien qu’on est pris d’une douce petite envie de pleurer à la fin de ce récit, tellement on a l’impression d’avoir connu ou de pouvoir un jour connaître les mêmes épanchements doucereux et pleurs infinis.

Janus (dont l’équivalent féminin est Jana) , divinité latine, gardien des portes, est une autre incarnation de ce Qurinius "l’initiateur", le plus anciens des Dieux Romains, élève de Saturne, mystérieux et silencieux. Il est un Dieu de l’espoir,de l’idéal, du juste milieu Aristotélicien, tourné vers le passé mais aussi le futur, ciel et terre. Janus est le Dieu des accords secrets, des concordes salutaires, et celui qui, sous prétexte d’apporter discorde et division dans le monde et parmi les Dieux, démontre plutôt qu’il est un Dieu du coeur, de cette compassion si peu partagée dans la cour de Zeus lui-même. Thémis, déesse de la justice viendra apporter un trouble dans ce couple merveilleusement assorti dans leurs contraires, et de fait ce suprême espoir, cette tentative par Janus de faire changer Moera, tout simplement en tentant de communiquer cet éclat si fugace et fécond, stupide mais essentiel,l’Amouret ses délices, l’Amour et cette incroyable création à deux, l’Amour pour devenir trois et ressentir ce que c’est que la Compassion. A la froideur qui reprend ses droits dans le coeur de Moera répond la colère et l’aveuglement de Janus, qui, dans son désespoir, n’entendra pas les mots, soufflés par cette dernière, ces mots qu’il n’entendra décidément jamais, ces mots qui veulent dire "J’ai compris, et je t’aime, j’ai changé et pourrait faire changer le monde". Et c’est sur cette mortelle incompréhension que s’annonce cette chute sans espoir, scorie de notre propre vécu de mortel, erreur de communication qui engendre tant de malentendus, quiproquos et contradictions. En quelques dizaines de pages, Léa Silhol nous a fait vivre une histoire d’amour entre deux être prodigieux, nous montrant leur fragilité et cette inquiétante familiarité avec notre propre vécu. De la grotte des secrets, atelier symbolique et matriciel, aux monts élevés ou se tient l’ouvrage de la Destinée, il y a la distance en forme de descente, irréversible et fatale, Fatale comme la vie en son courant furieux et constant, emportant cris et rires, pleurs et larmes, mortels, immortels, et parfois même Dieux et Déesses, touchés par la morsure de la vie, belle et terrible, triste mais délicieuse, stérile mais féconde. Conversation philosophique sur la question du sens et la possibilité de changer le destin, "Le Vent dans l’Ouvroir" nous invite à réfléchir sur le temps qui passe et ces destins qu’on désigne pour donner cette apparence de sens, et ce conformisme au déterminisme de nos vies. Vacuité d’un rapport entre les Dieux et l’échec, fatal, cette nouvelle est des plus troublante et plonge profondément dans nos vies sa superbe trame. Dès lors, nous ne pourrons plus regarder de la même manière ces gens sur les écrans ou dans les magazines, ces Dieux qui ne sont que des hommes et des femmes, ces "être-là" qui se demandent parfois peut-être s’ils vont demeurer, ceci pour nous dire qu’il nous prendrait bien de temps en temps l’envie d’en rencontrer un ou une et de pouvoir échanger, parler, aimer pourquoi pas, pour de nos deux trajectoires un moment broder un mince fil sur nos vies différenciées, et montrer de fait que nous avons tous en commun bien plus que ce que les médias édifient en dogmes aristocrates, de ces édifices qui font toujours les différences, les fossés et donc les inégales perspectives sur ce que C’EST que la vie. Mortelle illusion, mais espoir quand même, espoir de compter un peu au regard du monde, par-delà le bien et le mal, ou par-delà le bien du mal et le mal du bien, délictueux et stupides arrangements d’aphorismes dérivés du "vivre séparé du monde" tout en se supposant "vivre avec ou dans le monde". Affinités électives, une fois de plus, amours impossibles, Léa nous emmène dans la galaxie des illusions perdues, où même les Dieux espèrent un temps pouvoir aimer et changer le monde dans leurs liaisons secrètes, et voir quelques fils liés si subtilement qu’ils peuvent échapper au destin pour engendrer un nouvel horizon. Espérance aussi futile qu’impossible mais que l’emphase mythico-poétique permet par cette espèce d’empathie que suscite le genre si bien articulé par les métaphores amoureuses de l’auteur. Moera s’effacera, se fondant dans la trame, et les trois déesse naîtront. Ainsi s’achève une geste belle à en mourir, déchirante comme nos amours ratés, correspondance secrète avec notre propre contingence........

Correspondances secrètes

Que dire de ce vaste cursus, de ce codex du merveilleux alliant temps mythique, temps poétique et cette étrange dimension décalée, lieu du prodige où va s’accomplir l’essentiel, ce temps qu’on pourrait nommer temps existentiel, où c’est le mouvement accompli, le geste du tranchant de la main, le poing fermé, le sourire coupant comme la lame qui dessinent des destins et ouvrent des portes ? Assurons nous de ces signifiants divers, ils sont les référentiels d’une prose ayant aboli le pur sensationnel de la fantasy classique afin d’imprimer la marque de ses mondes clôt aux nuances infinies, faites de corolles précieuses, alternance de couleurs vives et de couleurs mortes, décors décadents et paysages baroques, descriptions de corps de manière presque statuaire, portraits de visages décrits, presque psalmodiés, comme de véritables peintures de maîtres. Bref, le monde Silholien a beau être encerclé dans la trame de la Tisseuse, il dépasse les limites spatio-temporelles du cadre par ses outrances et excès esthétiques tout comme les actions de ses personnages qui semblent toujours vouloir procéder à cette transgression vitale, cette percée des interdits et des frontières pour permettre l’embrasement de leur être et l’engendrement salutaire pour le monde et les relations qui lient les personnages en action dans ce monde. C’est ce jeu de correspondances secrètes que pratiquent les personnages en harmonie avec leur monde, et c’est cette sortie du cadre du conte et de ses règles qui font la transgression et la nécessaire sanction. Car les héros, mortels et immortels de la toile narrative de Léa Silhol, sont éternellement écartelés entre desseins et sentiments. Et c’est dans cette tension que se produit le sublime, la chose impossible pour le conte traditionnel, cette propension à aller contre, l’espace d’un souffle, l’espace d’un soupir. Ainsi Firsten, l’immortel, s’éprend-il de Luna, la mortelle. L’un, au contact de l’eau, reprend sa fonction, l’autre est touchée et sortira transformée à jamais. Il y a presque du prophétisme dans ce rapport, tellement la rencontre entre les deux mondes se fait sur un mode quasi religieux. Luna, telle Marie, en sortira à jamais changée, et ses chants seront sa fidélité signifiée à ce maître qui l’a initié. Ainsi, au "cogito ergo sum" de Descartes, Léa instaure dans son monde un "doloris ergo sum", je souffre donc je suis. Et c’est dans cette mise à l’épreuve, dans cette tension, que sortira les plus grands miracles et les plus belles avancées, telle celle de Moera qui renonce un temps à ses obligations et à sa fonction pour connaître les mêmes affres, la même douleurs, pour, telle la chrysalide, muter. Léa appartient à son monde et son monde lui est dévoué, aussi c’est avec conviction qu’elle peut en évoquant les actions de ses personnages faces aux édits des forces tyrannique, dire non et mourir. Mourir pour ses convictions, mourir pour sa propre liberté, tel un samouraï se révoltant contre son maître, oui cette attitude martiale peut avoir sa valeur et sa vertu, du moins dans ce cadre très précis du conte où c’est se distinguer dans la mort qui compte et non la valeur de la survie face à l’oppression. C’est ce pathos de la victoire triste qui pourrait sous-tendre certaines de ses nouvelles. Ainsi, dans "La loi du flocon", Seppen, face à la Yuki onna, pratiquera la même opposition acharnée. Nul doute qu’en homme d’honneur il n’aurait pas hésité à se supprimer plutôt que de souffrir la résignation à cet amour assassin. "Runaway Train" est plus allégorique, puisqu’il s’agit là de renoncer à sa vie dans la société des hommes pour soutenir celle de son frère rejeté, ce frère sur lequel a été jeté l’anathème presque biblique, puisqu’il fait parti de la race redoutée des Changelins. Ainsi, en se mortifiant au regard d’une possibilité de vie elle renaît à une autre et assume son amour de soeur, quadrature du cercle parfaite pour cet acte de courage autant qu’éthique.

Le Conte Silholien comme genre

Si on reprenait le néologisme de René Beaulieu affirmant que le style des textes de Léa Silhol s’apparenterait à une école nouvelle, celle d’une "Hard-Fantasy", hormis les difficulté à situer ce genre qui existe déjà pour définir les textes d’une certaine "Sword and Sorcery" propre à Howard, Moorcock, Leiber, Karl Edward Wagner, John Jakes et quelques autres représentants de la fantasy guerrière, force est de reconnaître que c’est bien aventureux, et en l’état de son oeuvre qui commence à déployer ses ailes, c’est quelque peu réducteur. Car l’erreur de Beaulieu est de penser pouvoir identifier le style Silholien comme une opération narrative équivalente à celle d’un Arthur C. Clarck en hard-science. Oui, Léa est une chercheuse, elle se plaît à trouver dans le terreau fertile des mythes la matière apte à participer à la structure de ses contes. Mais Léa n’a pas la démarche entière d’un scientifique, elle n’a rien à voir avec les approches de la science fiction par un scientifique comme Arthur C. Clarck, aussi bonnes et brillantes soient ses extrapolations scientifico-romanesques. La démarche de Léa Silhol est purement invocatoire, elle convoque les stances nichées au sein des mythologies qu’elle explore, elle en soutire toute la substantifique moelle pour en faire les artifices de ses contes. Sa démarche reste de l’ordre du méditatif, du poétique, presque alchimique, rien du scientifique, et ce même si ses constructions dénotent une méthode rigoureuse et concise, une construction parfaitement pesée et mesurée. Voilà pourquoi parler de Hard Science à son propos est pure gageure et une catégorisation hasardeuse. Tout au plus pouvons nous qualifier sa démarche de départ comme apparentée à une méthode vaguement scientifique, ce qui ne motive pas tout de même une catégorisation. Disons plutôt que les récits de Léa Silhol sont un étrange compromis entre la fable fantastique et une fantasy onirique sans référentiel géographique. "Néantissement" des topos, reconduction du conte, pervertissement des règles, leçon philosophique, univers gigognes, humour décalé, forment une espèce de fantasy alternative qu’on pourrait se hasarder à nommer Faerie-Fantasy faute de mieux, tellement le style Silholien peut porter à confusion. Mais les référents au conte et son déroulement, la transgression des règles, et cette fausse pudibonderie qui pourrait dénoter une certaine fantasy très influencée par Tanith Lee et les mille et une nuit, cette mise en littérature du conte, tous ces indices iront plutôt en faveur du terme de Faerie-Fantasy. Certes on pourrait faire la remarque que l’univers qui domine les mondes de Léa Silhol dénote un certain système, un deus ex maquina, et de fait pencher de nouveau pour la thèse de Beaulieu. Mais là où Clarke est un pur scientifique sensibilisé par des thèmes métaphysiques sur le devenir collectif dans la geste individuelle, Léa Silhol est plutôt préoccupée par les "devenirs" individuels à valeur universelle dans un collectif absent, ces parcelles d’éternité ou de mortalité qui s’interrogent sur l’éthique, les actions, les événements, avec au-dessus la trame et sa fatalité, la Trame et ses rêves de possibles bifurcations. Enfin, s’il devait y avoir un écrivain, et un seul, qui pourrait s’apparenter au style de Léa Silhol, une sorte de "frère narratif", force est de constater que le Grand Clark Ashton Smith pourrait être ce seul référent, et cet unique axe qui nous permettrait de distinguer, quoique de manière bien fugace, l’éclat aveuglant de la prose Silholienne.

La Métaphore Silholienne

La grande force des récits de Léa Silhol c’est cette charge en métaphores, souvent à outrance, jamais superflues. Chaque pierre, chaque arbre, chaque souffle, chaque pas, tous ces circonvolutions "métaphorisées" communiquent par empathie la geste de Léa Silhol, tant et si bien que l’hypnose fonctionne et l’opération littéraire est totalement aboutie. C’est que Léa, à ce stade, n’est plus écrivain mais rapporteur, plus artiste de la plume mais arioste du pinceau. Car un peu comme Rodin dans ses tableaux, elle dispense des éclats de lumières qui sont autant de pensées inactuelles mais éternelles aux yeux des lecteurs, et en cela elle a 20 ans d’avance sur les écrivains en France.

Pour finir, et en paraphrasant Maurice Blanchot, il ne sera pas faux de dire que la prose de Léa Silhol poursuit un chemin secret et un but mystérieux. Car ce langage écrit qui parle souvent de l’origine est souvent habillé des vêtements du prophétique. Non pas qu’il aurait le pouvoir de dicter les événements futurs mais qu’il ne prend pas appui sur quelque chose qui soit déjà, ni même sur une entité en cours, ni même encore sur le seul langage déjà dit ou vérifié. Il annonce parce qu’il commence. Il semble indiquer l’avenir, ceci parce qu’il ne parle pas encore. Il est un langage du futur qui toujours se devance, n’ayant son sens et sa légitimité qu’en avant de soi, c’est à dire foncièrement injustifié. Et telle est la sagesse déraisonnable de la Sibylle, laquelle se fait entendre pendant mille ans, parce qu’elle n’est jamais entendue maintenant, et ce langage qui ouvre la durée, qui déchire et qui débute, est sans sourire, sans parure, et sans fard, nudité de la parole première. Dans ces quelques nouvelles, le projet que les mots de l’auteur doivent avoir en secret, est cette tentative, par leur étalement, leurs articulations, leurs mises en relief, cette vaillance à vouloir frôler cette "Métaphore vive" qui rendrait compte un temps de leur exercice et annulerait, peut-être, enfin, leurs incessantes parades langagières pour les inscrire dans une infinité.

Emmanuel Collot






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