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  Sommaire - DVD -  A - F -  Big Fish
"Big Fish"
de Tim Burton

Film 10/10
DVD 10/10
Inter-activité 10/10

S’il est une étrangeté marquée dans les attitudes des fans c’est bien dans leur tendance à vouloir confiner leurs réalisateur fétiches dans des habitudes, des méthodes, des amorces répétitives et autres maniérismes de scénarios , le tout dans un univers tel, que de constater que leur "étoile" s’en éloigne puisse apparaître comme un véritable blasphème. C’est un peu ce qui est arrivé à ce dernier film que personne n’attendait. Or, et au risque de contrarier les adeptes patentés du style classique "Burtonien", Big Fish appartient bel et bien au meilleur de la production de ce réalisateur qui semble échapper aux catégorisations de ses fans. Après le raté "Mars Attack", qui pourtant était basé sur une belle exploration d’une certaine Amérique avec ses extraterrestres "campagnards" d’avant la modernité, issus des tradings cards que les enfants collectionnaient avec fureur , après un très ennuyeux "Planète des singes" peuplé d’acteurs trop jeunes et d’un scénario à rallonge distillant une histoire évoquant un jeu de plateau stérile se déroulant à l’horizontale, Burton est revenu à ce qu’il savait faire de mieux : des films dont les effets spéciaux "minimalistes" servent une histoire et non le contraire. Renonçant au mercantile des gros studios, et ayant digéré un peu le vol de son Batman, Burton est revenu donc à ce qui fait ce particularisme des frontières, cette marque éternelle de son art de raconter des histoires en marge, une qualité que les troupeaux de boeufs s’arrogeant de l’étiquette de connaisseurs n’ont même pas relevé. Or, Big Fish est justement un film terriblement fidèle au coup de camera du réalisateur, et en cela il est parfaitement représentatif de cette "perfect touch" du grand, du très grand Burton.

L’histoire de Big Fish est typique d’un réalisateur fasciné par les personnages marginaux, ces gens qui, par leur apparente pathologie, que notre monde soulignerait comme un écart et une déviance, arrivent à s’élever au rang d’une légende, d’une universalité, et à répandre ce sentiment, chose la mieux ressentie mais pas forcément la mieux partagée dans le monde des hommes, ou plutôt dans la société des hommes.

Les exclus et les déviants, les différents, les monstres, toutes ces "différenciations" mentales et physiques font le terreau fertile de Burton. Tel le "Freaks" de Todd Browing, mais de façon plus innocente que Barker dans son "Cabal", oeuvre de chaire, Burton dans Big Fish nous donne une oeuvre de coeur, une oeuvre sur les miracles que peuvent engendrer ces "ré-enchanteurs" du monde. Les personnages de Big Fish sont des sorciers, des chercheurs de rêves et d’éternels adolescents. En cela, ils sont extrêmement fidèles aux autres personnages de Burton. Mr Jack, qui veut remplacer le Père Noël, Edward qui de ses mains en forme de lames se figure pouvoir changer le monde (ou le réel) , les délires fantomatiques de Beetlejuice, l’Amérique fantasque-Gothique de Sleepy Hollow avec son Ichabod Crane (Johnny Depp) , Sherlock Holmes frileux et magnifique, et sa Katrina Van Tassel (Christina Ricci) qui est un peu une icône de la religion secrète, tous ces déviants, ces différents, tous ces faiseurs de merveilles se retrouvent dans Big Fish.

L’histoire de Big Fish est à la fois simple et complexe, triste et belle, petite et grande. Burton a brisé cette dichotomie entre les valeurs plus et les valeurs moins, ces invariants propres à notre société, qui, même si elle pense un jour s’en affranchir, n’en a pas effacé la trace. Ainsi, de ces moins qui catégorisent l’homme et ses déviances, l’homme et ses pathologies, Burton érige des personnages qui font une légende et participent à l’édification métaphorique d’une Amérique magique par la sublimation de ce qui en fait justement des personnages "en dehors" des normes admises.

Toute sa vie, Edward (Albert Finney) a eu l’impression d’être un trop gros poisson n’ayant jamais assez d’eau pour combler sa soif d’espace. Or, arrivé au crépuscule de sa vie, Edward va enfin recevoir la visite de son fils Will (Billy Grudup) avec lequel il s’était brouillé depuis longtemps. Ce dernier s’est décidé à en découdre avec un père qui l’a sevré durant son enfance de trop d’histoires plus extraordinaires les unes que les autres, une fantasmagorie qu’il lui reproche à présent et qui est un peu la raison de leur séparation. C’est que Will a toujours eu l’impression de vivre avec un parfait étranger, mythomane et rêveur, et cette inauthenticité cache selon lui une immaturité et peut-être des secrets peu avouables. Il ne sait pas qu’en revenant voir ce père malade du cancer, mais encore plein de vitalité, il va vers sa propre vérité, à des millions d’années lumières de ce qu’il soupçonnait...........

Tim Burton commence et termine son film par une magnifique parabole sur un homme qui va se raconter comme une légende (le gros poisson) . Albert Finney, qui nous avait fasciné avec son rôle de flic dans l’incroyable "Wolfen", revêt ici avec une grande sensibilité le rôle d’un homme qui semble avoir rêvé sa vie. "Semble", oui, parce qu’avec la camera de Burton on doute de l’évidence, par petites touches d’abord, par l’inflation des exploits et prodiges d’Edward ensuite. Au fil du récit, on va assister à l’édification d’un homme à la vie extraordinaire. Ce qu’il y a d’incroyable avec ce film, c’est la manière avec laquelle on partage avec ce fils désabusé le mystère de cet homme souvent absent aux yeux des siens et éternellement présent au monde. Edward habite le monde poétiquement, on pense à un doux rêveur, et pourtant on ne peut que douter au fil du récit. Edward commence alors à se "raconter" devant son fils, qui, sceptique au départ, va peu à peu découvrir le "Secret". Edward racontera alors son histoire, l’histoire de sa vie. Des errances magiques de son enfance, de sa confrontation avec un géant qui terrorisait son village, Edward entame la route de sa renommée accompagné du dit géant. Parcours géographique, chemin initiatique, la route d’Edward se fait initiation à l’autre Amérique qui se rêve secrètement, cette Amérique étrange qui n’est qu’un paysage du monde parmi d’autres innombrables. La vieille sorcière à l’oeil de verre qui prédit l’avenir, le géant terrassé par les mots que sont amitié, le départ pour la renommée vers le nouveau monde, celui des grandes villes, la fortune, la générosité, le don, le village des immortels et la jeune fille amoureuse, le cirque avec son directeur loup-garou, son rôle d’agent secret, l’amour au final, l’amour à tout prix, Burton met en image les mots du roman de Daniel Wallace, y insufflant son ironie, sa fausse noirceur et ce décalage qui font les personnages inoubliables. Mais par dessus tout, le réalisateur insère dans son film cette terrible fidélité à soi-même et cette volonté folle de croire par delà la platitude du réel qu’Edward incarne tel un patriarche. Les plans de sa caméra font mouche, capturant des paysages, des regards, des reflets dans les yeux. En cela il met en image l’univers tendre et amère de Bradbury, de cette école de la "Quiet Horror", d’un certain point de vue, celui d’un éternel adolescent.

L’édition DVD est magnifique. Le commentaire audio avec Maxwell Bridiay est des plus intéressants. Le son est admirablement rendu et les harmoniques de Dany Elfman sont toujours aussi appréciables et vraiment touchantes.
A signaler, la performance d’acteur de Ewan Mac Gregor qui par son interprétation d’Edward jeune, est tout à fait remarquable dans cette fraîcheur et cette innocence des enfants faiseurs de miracles. Will (Billy Grudup) est également très touchant dans ce passage du scepticisme à l’admiration, puis la participation à ce prodigieux sortilège. Quand à Jessica Lange et Marion Cotillard, elles incarnent à deux quelques étranges et beaux soleils américains, et cet amour dévoué et fou pour ce père et ce fils qui n’arrivent pas à s’avouer leur amour immense. Danny De Vito dresse un portrait de directeur de cirque des plus savoureux, ce qui, au regard de ses rares apparitions au cinéma, est des plus savoureux.

Mais quel est donc le secret de son père, Edward, vous demanderez-vous ?

Peut-être se situe-t-il dans cette formidable fin en forme de miracle qui est de croire par delà la mort, par-delà la fin, d’emporter et de garder avec soi cette ultime illusion qui est de s’enchanter pour ré-enchanter. Ainsi, le fils accompagne le père vers la mort, mais avec la subtilité d’un enfant, presque un copain de classe, ramenant le gros poisson aux sources de ses origines et le laisser de fait voguer vers son pays natale et éternel, le pays de l’adolescence. Il accepte ainsi de prendre le relai, d’être un conteur d’histoires lui aussi, et d’entonner à son tour les mots magiques, "Ça me rappelle une histoire......"

L’enterrement, où on croise tous les protagonistes, merveilles et prodiges qui ont partagé l’épopée du père, est très touchant, et on éprouve une sincère envie de pleurer. On pensera alors un peu à notre propre père, un peu à soi, un peu à ce père qui n’est pas, un peu à ses enfants ou à ceux qu’on n’a pas. Et de ces débris épars, morcellements de magies et merveilles, on tentera peut-être en les rassemblant de voir ce monde froid et parfois absurde avec les yeux de l’enfant qu’on ne devrait jamais cesser d’être, même si la vie, ou plutôt la société humaine nous persuade du contraire.

Une belle édition DVD pour l’un des plus beaux films de Burton et une explication apportée aux prodiges filmiques de ce réalisateur, dont le projet est ni plus ni moins de ré-enchanter le cinéma par cette espèce d’horreur tranquille nimbée de mélancolie et de nostalgie, pour supporter le désenchantement définitif de la vie et cette perte, insupportable. Vie rêvée, vie inventée ? Avec Burton il n’y pas de place pour le jugement de valeur. Les exclus dessinent des légendes, font des prodiges, mais avec la simplicité narrative d’enfants philosophes n’ayant que trop bien compris la vie dans sa brièveté, et toute sa saveur cachée, sous-jacente.

Merci de tout coeur, Tim, d’avoir ainsi établi la biographie sacrée d’un père parti trop tôt, mais assez tard pour m’avoir fait rappeler que je fus un enfant avant d’être ce produit fini et borné, formaté et dépité, qui se nomme adulte, être social.

Emmanuel Collot



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