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"Mr. X"
de
Peter Straub

Editeur :
 

"Mr. X"
de Peter Straub



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Depuis la publication de Koko en 1988, Straub a délaissé le genre fantastique pour se spécialiser dans les mystères macabres. Dans des petites villes, sur lesquelles, à la manière de King, il fournit de nombreux détails, Straub a mis en scène des crimes extraordinaires auxquels étaient mêlés des gens ordinaires qui se posaient des questions sur leur absence ou non de participation ou de responsabilité morale. Avec Mr. X, son quatorzième roman, Straub retrouve partiellement le fantastique. Sur un surnaturel autre que celui de Julia ou de Ghost Story, il greffe habilement l’enquête policière à laquelle il nous avait depuis habitués.


Ned, trente-cinq ans, travaille dans une société de logiciels et retourne dans sa ville natale (Edgerton, en Illinois) où sa mère, qui se meurt, lui révèle le nom de son père qu’il n’a jamais connu, et le prévient qu’il court un grave danger. Dans cette petite ville qui rappelle la Derry de Ça, avec ses égouts et son monstre, Ned côtoie aussi bien la bourgeoisie que les bas-fonds. Objet de manipulations variées, au travers desquelles il doit retrouver sa vérité, il peine à la découvrir, chacun lui fournissant des éléments biaisés. La quête incessante de Ned le conduit dans un enchaînement de de traîtrises et de meurtres.


Ned est différent des autres. Pas seulement par le fait qu’il cherche avec obstination son père : le titre du roman vient en partie de la poursuite de son ascendance. Mais aussi, deuxième anomalie, parce que depuis qu’il est tout petit, il scrute “la chose absente”, son double, qu’il ne peut pas encore nommer. Puis il le rencontre, frère de sang, né de la même mère lors du même accouchement, n’ayant pas de reflet, capable de passer les portes sans les ouvrir et de lancer d’autres défis aux lois de la nature. Ce frère finit par se faire connaître, s’associe à ses projets, tout en poursuivant ses desseins particuliers. Cette histoire sur le motif du double, de sa découverte à son acceptation, la difficile coexistence, est une des plus riches et originales que j’ai lues sur ce thème. Enfin Ned consolide peu à peu un mystérieux pouvoir, celui de passer dans un autre temps, et de faire des voyages “ailleurs”, y compris avec un passager comme dans Le Talisman...


On rencontre aussi dans le roman l’esprit perverti de Mr. X., un illuminé qui croit que les histoires racontées par Lovecraft sont véridiques. Dans sa folie, il s’imagine investi d’une mission sacrée par les Grands Anciens, confiée par le maître de Providence. Il a d’ailleurs commis un livre de nouvelles lovecraftiennes, De l’au-delà, qui va jouer son rôle dans le récit. Doué lui aussi de pouvoirs particuliers, capable de disparaître notamment d’un endroit pour réapparaître à un autre, il sait qu’un ennemi le menace, un fils ; qu’il possède une ombre ou un double caché ; que ses talents grandiront avec l’âge et qu’il doit être éliminé pour ne pas empêcher la venue des temps nouveaux. Dans sa quête d’identité, Ned va découvrir les personnalités singulières, extravagantes, un peu inquiétantes, des membres de sa famille, concentré de passions et de haines ancestrales. Tribu bizarre, à la fois soudée et querelleuse, douée de pouvoirs paranormaux variés, qui rappelle le roman de Clive Barker, Galilée.


Cette variation moderne sur L’abomination de Dunwich de Lovecraft, est remarquablement construite, pleine de recoupements, de scènes reprises avec un sens nouveau, de divers éclairages sur la même situation. Elle joue de l’espace et du temps avec habileté, surprenant sans cesse aussi bien le héros que le lecteur. Le texte évocateur, mélange de terreur pure et de badinerie bouffonne, de peur, de gore et d’humour noir, marque le retour triomphal du paranormal et du surnaturel dans les romans de Straub. Ce roman brillant ne cesse de dérouter son lecteur jusqu’à la dernière phrase, ultime pirouette, qui jette un doute sur l’identité du narrateur et oblige le lecteur, dépité, à reconsidérer le récit...


Mr. X, Peter Straub, Pocket Terreur. Traduction : Michel Pagel, 704 p.


Roland Ernould






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