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  Sommaire - Films -  Infos -  Heather Menzies et les mélodies du bonheur

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Heather Menzies et les mélodies du bonheur

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Il est toujours difficile de dire combien une actrice a compté pour soi. Amer de se rendre compte que des icones de notre passé télévisuel disparaissent, elles aussi. Jessica a disparu. Ou devrais-t-on dire, Heather Menzies s’en est allée d’un battement d’ailes, comme elle le simulait si bellement dans son premier rôle au cinéma (La mélodie du bonheur, 1965). Héroïne merveilleuse des premiers feuilletons de notre enfance, de ces feuilletons qui furent si importants pour des gosses de cité, Heather fut à l’instar d’Erin Gray, Linda Carter, Diana Rigg, Claude Jade et tant d’autres, l’une de ces muses pleines de charme et de bon sens, l’une de ces femmes d’action enfin vous faisant dire que parfois la fiction tente elle aussi de faire avancer un peu les choses. Bien avant le cinéma, des séries télé extraordinaires peuplèrent l’imaginaire de pin-up éternelles accrochées dans une sorte « d’outre-monde ». De ces topless romantiques enfin, aussi troublantes qu’énigmatiques pour ceux qui s’éveillaient à peine aux premiers émois de l’adolescence.
Que ce soit une femme de poigne mais au cœur immense s’amourachant d’un grand enfant qu’elle voudrait voir grandir (Erin Gray dans Buck Rogers) ou encore une femme d’acier devant sauver régulièrement le monde et les hommes tout en le purgeant du mensonge et de la domination masculine (Linda Carter dans Wonder Woman), les femmes des séries télé des années 70/80 marquaient déjà leur différence, ou leur besoin de reconnaissance en tant que femmes. Ailleurs, nous découvrions une femme fuyant le totalitarisme d’une société réglementée et régulée pour devenir la future Eve laïque (Heather Menzies dans L’âge de cristal). En France, nous nous émerveillons d’une femme courage voulant reprendre le contrôle sur sa vie, son mariage forcé et son enfant dans une société patriarcale (Claude Jade dans l’île aux trente cercueils) où menace un mal pernicieux et tout aussi ancien. Quand au Royaume-Uni nous nous trouvions en émoi devant une femme revendiquant sans faillir son émancipation dans un monde d’hommes, allant jusqu’à leur botter le cul et faire montre d’un humour de femme (l’inoubliable Emma Peal/Diana Rigg dans Chapeau melon et bottes de cuir). Toutes ces femmes illustrèrent les figures de proue d’un féminisme vaillant, insoumis. Et toutes exercèrent une même fascination sur des générations de « télévores ». L’une d’entre elles vient de nous quitter. Pas la trace qu’elle laisse derrière une œuvre discrète mais sincère.
Heather Menzies fut de celles-là, avec sa tenue rose, petite jupette et sandales, comme dans un vieux drame romain mâtiné de pistolets lasers et d’aéroglisseurs. Dans « l’âge de cristal », Néron s’était mué en une sorte de consortium de vieillards ascétiques oppressant toute une société troglodyte dans une cité où seule la jeunesse, ses plaisirs et ses drogues avaient droit de cité. Un implant dans la paume de la main changeant de couleur régulait une vie brève (21 ans dans les romans, 30 dans la série télé) qui devait s’achever par une renaissance au dit « carrousel ». La cité de St Augustin venait de sombrer dans le frai d’une tombe néolibérale où déjà se faisaient sentir les tares qui sont un peu les excès de notre propre société. Le jeu et sa superficialité poussé jusqu’à son paroxysme, l’épuisement, voire la mort. La sexualité à tout va qui génère une solitude et une incapacité à se faire accepter vis-à-vis des autres et vis à vis d’un miroir forgé par des sociétés bien plus hypocrites qu’il n’y paraît. Les puces implantées pour d’angoissants desseins. L’interdit de penser individuellement au risque de se faire taxer d’individualiste par l’hypocrisie d’un groupe improductif et sans originalité mais oeuvrant pour le pouvoir de la pensée unique et ses « spectres culturels » où tout est identique puisqu’il faut penser tous pareils. Retour à la nature, rejet des lois et coutumes trop policées qui séparent le citoyen de la diversité du monde et des individus, la réappropriation du sentiment. Dès 1977 (1979 en France), cette série nous disait tout sur les méfaits de la mal-civilisation.
Et puis il y avait la belle Jessica 6/Heather Menzies. Aux côtés de Logan 23 (Gregory Harrison), un ancien Limier/Policier/déserteur, et de l’androïde Rem (Donald Moffat), Jessica faisait en quelque sorte le voyage à l’envers, le retour aux sources, vers ce mystérieux « Sanctuaire » qui était un prétexte à une refondation d’un tissu social que la guerre nucléaire avait détruit. Pendant qu’un autre limier, Francis 14 (Randy Powell) qui en tant que cerbère des enfers cherchait à mettre la main sur eux pour les ramener dans ce paradis privatif fortifié. La princesse égyptienne (la croix d’Ankh qu’elle porte autour de son cou), le renégat et le savant se perdaient délicieusement dans le no man’s land d’une ancienne Amérique qui, devenue un immense jardin à l’abandon, parlait à toutes et à tous. La fin de la cité céleste tombée des cieux chrétiens pour se voir enclavée dans les souterrains du Styx romain ouvrait les portes à la seule éternité laïque possible, là où chacun aurait sa propre enclave, sa bulle. Mais le travail de ce triumvirat était bel et bien de faire tomber les chaines, les murs, bâtir des ponts pour une société qui se retrouverait à mesure où ils progresseraient dans leur magnifique voyage/odyssée. Fantômes de la culpabilité, dictatures, territorialité et instinct du chasseur, racisme, toutes les problématiques humaines furent abordées avec finesse et inventivité dans ces 13 épisodes et son pilote. Bien loin de céder à la naïveté de son époque pré-reganienne, « L’Âge de cristal » cultivait une fiction progressiste, philosophique, et toujours aussi pertinente. Une histoire qui parlait beaucoup aux femmes par la mise en avant d’un élément essentiel : l’autonomie.
Après des études de cinéma classiques (diplômée du Hollywood High-School), Heather a développé très tôt cette attitude curieuse et enthousiaste d’une actrice qui ne faisait pas que jouer un rôle. Sans propagande, Heather incarnait l’autre visage d’une féminité en recherche d’elle-même, une féminité qui bouge, dont le regard pétille, une féminité qui enfin se manifeste comme un élément indépendant. Tout en campant un archétype héroïque qui tout comme Erin Gray/Wilma Deering dans « Buck Rogers » annonçait déjà la Sigourney Weaver/Ripley de la saga Alien (1979). Cette jubilation qui irrigua sa vie lui ouvrit les portes de maintes et maintes séries télé (Bonanza, L’homme qui valait trois milliards, etc…) où à chaque fois elle illumina la scène. Mais les fans reviendront toujours à cette saga post apocalyptique mythique et injustement traitée à une époque très demandeuse en séries familiales. Durant les quelques mois que durèrent l’aventure, Heather y excellera avec le talent qui est le sien à retranscrire cette féminine attitude interrogeant les soi-disant progrès de la cité/société. Les solutions qu’elle y apporta furent à la mesure de son humilité, mais aussi d’un besoin d’humanisation d’une société qui après la bombe était en morceaux, tout en présentant une énigme par épisode. Le voyage se transforme en vaste roman feuilleton qui aurait pu mener très loin. Et c’est ce que les téléspectateurs français apprécièrent à cette époque. Mais qu’un manque de professionnalisme, assez rare chez les américains au regard du potentiel de la série, commua en un rêve inachevé. On revit une dernière fois Heather dans le film culte « Piranhas » de Joe Dante (1978), puis plus rien ou presque. Entretemps, Heather avait épousé Robert Urich, lui-même star de la série télé « Vegas ». Entre téléfilms et quelques séries télé dans lesquelles elle apparaissait, Heather Menzies a fini par consacrer la majeure partie de son existence à la « Robert Urich Fondation », consacrée à la lutte contre le cancer. Le même mal qui emporta son mari, puis elle, un certain 24 décembre 2017.
Heather Menzies demeurera pour tous l’icône d’une aventure unique mais si pleine de promesses. Et encore aujourd’hui, cet « Âge de cristal » demeure dans les cœurs et les esprits comme l’une des plus remarquables franchises de cette époque où tout était possible pour les femmes, du moins dans la fiction. La réalité étant une toute autre histoire. Série inachevée, ampoulée par une mauvaise campagne de publicité alors qu’elle possédait les qualités d’un film de cinéma, notamment grâce aux effets-spéciaux parcimonieux mais réussis, « Logan’s Run » aurait pu faire sensation si on lui en avait donné le temps et l’argent. La suite, jamais réalisée, devait se dérouler sur la Lune. Fascinante saga qu’on ne verra malheureusement jamais en son entier, « L’Âge de cristal » restera un exemple de grande ambition qui mériterait un remake au regard des moyens exponentiels dont disposent les studios à présent. Le feront-ils un jour ? Espérons que oui. Car cette série télé à la très grande beauté visuelle, filmée dans des décors naturels ne faisait que nous raconter ce que notre société actuelle est en passe de devenir. Pour le meilleur et malheureusement pour le pire.
Heather, à l’égal d’Erin Gray, qui oeuvra à la même époque sur les petits écrans, s’inscrit dans ces grandes figures du genre dont l’interprétation pleine de fougue marqua toute une génération. Cette blonde à la chevelure abondante campait déjà ces jeunes collégiennes que nous aimions tant regarder dans notre collège. Tout comme Erin camperait également ces autres jeunes filles aux chevelures longues et regards tournés vers l’avenir. Cet avenir au parfum d’éternité qui restera toujours inscrit dans ces années coup de cœur où nous rêvions nos petites copines de collège comme des personnages de grande aventure. Sans sexualité outrée ou désires malsains, simplement un cœur battant. Ces filles aux cheveux en arrière, sourires enchanteurs et démarches rapides, vers cet ailleurs qui toujours est ici, maintenant. Heather Menzies n’est pas partie, elle est dans la vie, elle est dans la permanence, dans ce jour qu’on voudrait sans fin, où les jeunes filles sont toujours aussi belles, qu’elles se nomment Jessica, Fatima, Maëlle, Surya, Carmen, Yoko, et tant d’autres, tant d’autres… Peu importe si nos sociétés encore trop racistes et communautaristes se chargent de nous en dissuader. La fiction a ce pouvoir rare qui est de rendre possible ce qui dans la vie est la plupart du temps impossible ou interdit, prohibé. Et ce sont ces belles actrices qui y ont participé un peu à leur manière, dans cette fiction vitaliste où elles ouvrent des chemins qui dans la vie réelle nous font si souvent défaut. Pour cela et pour tant d’autres raisons, Heather Menzies est à remercier du plus profond de notre cœur. La métaphore des madeleines de Proust se trouvait aussi parfois dans le petit écran de cette télé où tant y ont trouvé refuge sans pour autant s’y perdre. Ce courage qui nous aida tant à survivre à notre condition. Comme avec la plus belle mélodie du bonheur car n’ayant rien à voir avec un bonheur obligé, éternel, formaté et réservé à certains. Un bonheur qui a à voir avec un regard qui voyage.

Emmanuel Collot

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