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  Sommaire - Dossiers -  Le Labyrinthe : histoire - symbole - culture -  LE LABYRINTHE CULTUREL

"LE LABYRINTHE CULTUREL"

Nathalie Rebatet

Quel est le point commun entre Dédale, Borges ou Kubrick ? La réponse est le labyrinthe. Cette figure a suscité des réflexions et des interprétations de l’existence à la fois proches et éloignées. Le dédale est un temps fort artistique. Nous pouvons le comprendre parce qu’il est à l’image de la vie. A moins que ce ne soit la vie qui soit à son image.
Le labyrinthe provoque la profusion et la confusion des sentiments. Il exerce une emprise sur l’homme qui ne parvient pas à le saisir dans son intégralité. Un point de vue réducteur consiste à le limiter à un défit architectural. Les constructeurs de l’Antiquité ne préféraient pas cette forme bizarre sans raison. Ils avaient conscience de son potentiel artistique. La richesse du labyrinthe fait de lui une véritable source d’inspiration. Léonard de Vinci lui accorde une importance significative dans l’arrière-plan de ses tableaux. Les paysages qu’il dépeint forme des méandres naturelles que le labyrinthe semble avoir capturé dans leur essence. Le dédale est interprété comme une représentation schématique de la nature et de ses mystères. Le surréalisme qui revisite les sujets de la mythologie grecque étudie le symbolisme du labyrinthe. La littérature se penche également sur ce thème de choix. En 1534, Rabelais ajoute un labyrinthe à l’abbaye de Thélème dont la célèbre devise est « Fais ce que tu voudras ». Il agrémente le « jardin de plaisance des femmes » et s’associe à une philosophie du plaisir de vivre. Il caractérise en même temps l’univers Rabelaisien dans lequel divertissement et apprentissage ne sont pas incompatibles. Le labyrinthe prend toute sa dimension cérébrale. Il ne parle plus seulement aux sens mais attise l’esprit. Sa récurrence dans les ouvrages de plusieurs écrivains n’est pas une surprise. Jorges Luis Borgès le valorise en l’édifiant comme un symbole fort de la perplexité des hommes face aux mystères de la vie. Le dédale imprègne toute son œuvre et donne un fil conducteur pour mieux la comprendre. L’homme prisonnier et le lieu paradoxal sont autant d’éléments qui renvoient au labyrinthe. Borgès cristallise symboliquement un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur, de la forme à la contemplation, de la multiplicité à l’unité, de l’espace à l’absence d’espace et du temps à l’absence de temps. Il fixe de la même façon le mouvement de l’intérieur vers l’extérieur et le subordonne à une progression. Le labyrinthe devient l’image d’un chaos ordonné par l’intelligence humaine. Il est analysé comme un désordre volontaire qui possède sa propre clé.

Labyrinthe Intérieur

En éveillant et exaltant de nombreuses émotions, le dédale est un révélateur de l’être humain. La poésie s’intéresse à l’écho psychologique qu’il trouve chez l’homme. Goethe pense que « ce qu’un homme ne sait pas ou ce dont il n’a aucune idée se promène dans la nuit à travers le labyrinthe de l’esprit ». La littérature de science-fiction porte un regard sur le labyrinthe à travers le prisme du fantastique. La construction antique est transformée en un objet ésotérique qui sert directement l’intrigue. Robert Silverberg met en scène un homme reclus dans un dédale dans L’homme dans le labyrinthe. Son personnage connaît les moindres recoins et dangers de cette structure qui matérialise son désarroi intérieur. Lewis Carroll compose un monde merveilleux dans Alice au pays des merveilles où le labyrinthe est la manifestation ultime des pérégrinations de son héroïne. Il fait aussi le lien entre l’imaginaire d’Alice et son retour à la réalité. Aujourd’hui, le cinéma poursuit le décorticage du labyrinthe. Pour Stanley Kubrick, il constitue une réelle obsession. Il dépasse le décor d’une séquence pour faire reposer sur lui la trame narrative. Le récit de Kubrick est labyrinthique et ses personnages repassent par les mêmes lieux et les mêmes étapes. Ce rituel laborieux leur apporte des perspectives nouvelles et de la lucidité. Alex refait le même trajet dans la deuxième partie d’Orange Mécanique mais son point de vue s’est modifié. Il est passé du statut de bourreau à celui de victime. Dans Shinning inspiré du roman de Stephen King, la course-poursuite finale dans le labyrinthe place Jack Nicholson face à son égarement intérieur. Les longs couloirs de l’hôtel Overlook sont le lieu de l’errance physique et mentale d’un personnage rattrapé inexorablement par sa folie. Le labyrinthe fascine Kubrick qui le compare volontiers au cerveau humain. Il explique : « ma passion envers les labyrinthes vient de ma façon de toute ramener à la structure du cerveau dont les dédales restent parfois insondables tout comme ce qui pousse certains individus vers leur perte ». Pour les personnages de Cube de Vincenzo Natali, le labyrinthe-prison peut être compris comme une métaphore du combat difficile et perpétuel qu’est l’existence. Les choix sont inévitables et déterminants. Personne n’est à l’abris de l’erreur qui peut parfois avoir de lourdes conséquences. Le cube est le théâtre unique d’un parcours physique transcendé par le parcours intellectuel. S’échapper signifie trouver une solution à un problème posé en se découvrant une compétence précise pour y parvenir. La vie est peut-être un labyrinthe pour chacun de nous. Dans ce cas il nous reste à trouver nos propres armes pour en sortir. Le conseil de Cube est à prendre ou à laisser. Ne cherchez pas une raison, cherchez une issue.

Nathalie Rebatet


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