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  Sommaire - Nouvelles -  ARKHAM-PROVIDENCE


"ARKHAM-PROVIDENCE"
de
Éléonore Pierrot-Boissin

 

"ARKHAM-PROVIDENCE"
de Éléonore Pierrot-Boissin



Hommage à l’homme et à l’écrivain que fut Howard Phillips Lovecraft jusqu’à ce tragique 15 mars, il y a 80 ans de cela, ainsi qu’à son œuvre

Entre Boston et Providence,
A côté d’Ipswich et d’Arkham,
Du fief cthulhuen immense,
Erre, un poids corrosif dans l’âme,
Celui que traque la souffrance.

Alors qu’anxieux, hâve, on le jette
A portée de sinistres ombres
Qui de cris macabres le guettent ;
Il voit, coulé, troué d’eaux sombres
L’affreuse invasion qui s’apprête.

Le fascinent ces créatures
Le suppliciant de leur horreur
Visionnant leur règne futur,
Son stylo rongé de terreur
Grave le sol à l’encre obscure,
Seule oasis dans sa frayeur
Quand il entend de l’Indicible
Les forçats noyés de douleur
Cela aux Hommes est invisible,
Eux sont étrangers à sa peur ;

Et peu remarquent ses écrits ;
Et vite tombe la poussière
Sur ses mots bientôt dans l’oubli
Comme sur d’Innsmouth la lumière
Qu’il traverse en auteur maudit.

Pire, à New York, horreur intime,
Temple de souvenirs hurlants,
Cerclé de cynisme il s’escrime ;
Tous l’observent, le méprisant,
L’ignorant, leur plaisant ce crime
Qui réveille en lui un délire
Psychologique, endolorit
Son esprit prêt à défaillir,
Son faible corps déjà meurtri.
Cet enfer fait hélas jaillir
Maintes pensées avilissantes
Comme et issues de la poussière ;
Et la xénophobie le hante,
L’antisémitisme l’altère
De sa société malfaisante
Il est hélas le produit.
Mais combien de satisfaction
S’il résistait malgré lui !
(Je fais de cela mention
D’honnêteté par souci)

A son siècle inadapté,
Rêvant des temps coloniaux
Loin des noires modernités,
Là forgea-t-il ses idéaux,
Sa haine des minorités
De Red Hook pestilentielles ;
Lui dont on enferma l’enfance
Dans une traditionnelle,
Waspiste cage de souffrance
Qui gâta son mental si frêle !

Toujours Douleur et Sort le lynchent,
Sonia tel un astre envoient
Pour que mieux l’obscur l’arrache
Au bonheur croisé une fois !
Et son destin grince, revêche.

Poursuivi par ses démons,
Enfin s’essoufflant seul dans l’ombre,
Damné, aperçoit Dagon
Qui l’entraîne dans un trou sombre ;
Presqu’inconnu – frustration ! –

Voit bientôt son esprit troublé

Quitter

Ce monde
D’épouvante,

Sa place est condamnée,

Qu’en

Étranger

Il arpente,

Éternellement torturé !

Et pourtant…

Et pourtant, ô toi Reclus de Providence,
Auteur injustement incompris en ton temps,
A ton âpre destin sourit enfin la chance ;
En lumière sa place a trouvé ton talent !
Edgar Poe t’a choisi parmi ses héritiers
Pour donner à la Weird Fiction un jour nouveau ;
A King, Gaiman, Masterton, auteurs du monde entiers,
Tu confies l’instant venu le brumeux flambeau.

Ainsi, au nom de ce cénacle rassemblés
Même si ton racisme nous dérange –
Nous nous réjouissons, ivres et assoiffés
De tes atmosphères fascinantes, étranges,
Quand tombent sur nous les charmes des frayeurs ;
Carter, Derby, riverains du Miskatonic
Nous comblent de l’ancienne et profonde peur,
Nous transportent dans leurs situations critiques.

Armé d’un Waterman, et témoin, et acteur,
D’un tact quasi inimitable, tu orchestres
En ta symphonie horreur cosmique et terreur ;
Emmènes les émois loin des rives terrestre
Vers des contrées inconnues aux brumes enivrantes,
Villes oniriques, montagnes hallucinées,
Où seuls des créatures, étrangetés qui hantent
Les moins malchanceux croient espérer réchapper.
Là plane une menace indescriptible à l’Homme ;
Là, tapi dans l’ombre l’être surnaturel
Tant son horreur nous dépasse dans son somme
Prépare la destruction du monde réel !
S’organise déjà sur Terre l’invincible ;
Chez les humains ses sbires sèment le chaos.
Une ombre se forme sur Innsmouth, l’Indicible
Transperce, en cette tombe où les paranormaux
Warren emportèrent vers les effrois profonds,
Carter, infortuné de devoir en témoigner !

La mort du grand Cthulhu n’est qu’un sommeil de plomb ;
Ses fidèles le célèbrent loin de R’lyeh !
Lui, inflige, maître des rêves, aux faibles êtres
Visions, cauchemars, hallucinations, folie
Terreur nocturne au point de ne plus être
De ce bas monde ; les trop curieux ravit
Dans un effroi ; inspire aspire les artistes :
Wilcox l’a vu en rêve et doit le sacrifice
Pour son horreur d’argile de secte paganiste.
Johansen, terrifiée, tombe, suite aux caprices
Du terrible océan, en son cyclopéen
Fief, gigantesque, titanesque cité ;
R’lyeh ! Futuriste, au bâti colossien,
Étrange et visqueuse ; qui n’est asphyxié
Par son aura de confusion surhumaine ?
Cthulhu a appelé sous son monolithe
Mystique et envoûtant, dressé comme une antenne
Depuis les abysses grouillants aux maudites
Lames ; ô infernal sort qui jeta l’opprobre
Sur Innsmouth par un affreux métissage marin !

Innsmouth ! Perle terne qui voit Zadok le sobre,
Repère putréfié, visqueux, plus qu’inhumain :
Ce port pestiféré de la baie puritaine
Où l’horreur piscifiée du Récif du Diable
Avec la secte de Dagon suscite la haine,
L’épouvante, un dégoût cent fois inexprimable ;
Hante jusqu’à la pourriture des Gilman,
Jusqu’aux taudis puants, jusque chez Obed Marsch ;
Et terrifie Ipswich, Arkham en leurs organes,
Attire et torture le descendant de Marsh
Lui impose folie et dégénérescence
Ou bien par le récif rejoindre Y’ha-nthlei !

Nous, lecteurs, subissons. Dérèglement des sens
Grand désir et crainte des ouvrages maudits
Réticence et fascination de l’onirisme ;
Mais toujours bien conscient du voile littéraire
Bien que choqués par l’influence du racisme,
De la haine en ces mythes – ô toi qui as souffert !–
Ces pervers fléaux notre exaltation souillant,
Nous noyant, nous coulant dans la désillusion,
Au sujet de ta figure sans fin nous tiraillant
Entre respect de l’éthique et profonde passion ;
Nous t’aimons bien trop pour accepter de voir
Un respectable génie ainsi abaissé !
Ces interrogations, tribulations, déboires
Heureusement ne fourvoient que de nos arrivés
Les derniers, les plus jeunes à l’esprit avide
De sensation surhumaines, inopinées,
De situations poesques et si morbides ;
Au mental vite fléchi face à la vérité.

Et non endoctrinés, encor nous nous lions
Aux récits de l’opaque, tant admiré nouvelliste ;
Laissons fleurir son cerveau enfoui sans gallon
(Évoquait Baudelaire en « La Mort des artistes »
Avant de donner souffle au père de Cthulhu)
Dans cette tombe, inconnu, ignoré de tous,
Ses forces physiques, psychiques alors à bout ;
Depuis un quinze mars en ce cimetière poussent
Les fruits pleins de succès qu’attend notre reclus
Sur la si stérile, si dédaigneuse terre
Quand dix-neuf cent trente-sept vit le disparu
Libéré par douleur de sa sombre misère !

Ô grand reclus ! Tu vins d’ailleurs vers notre Terre,
Envoyé, par erreur, doué de ton génie,
Ce génie des « maudits » - tel Verlaine en son ère -
Le trépas t’enleva du supplice subi !
En ton fief Providence on a vu par milliers
Affluer les admirateurs redorant
Ton blason de mépris et d’opprobre souillé,
T’adoubant de reconnaissance, édifiant
Le monument que t’arracha l’obscur destin !
Autrefois réfugié derrière les persiennes
De cette colonie, naufragé qui tant bien
Que mal retint la vie, Rhode Island se fait tienne !
Maine, Vermont, Massachusetts, Connecticut
La rejoignent littérairement ! Plus encore,
En eux tu percutas l’inatteignable but,
Tu es devenu, es !, favorable le sort,
Pour toujours Providence ! Ainsi dit l’épitaphe
Recevant, humble et très modeste gentleman,
Les décorations, hommages sans paraphe
Baumes à ton morne esprit, véritable manne,
Toi qui connus les faims des artistes maudits !

Ainsi que de leurs mots asphyxiés de poussière
On a soufflé gravats et chaines de l’oubli
Loin de tes mythes en Nouvelle-Angleterre,

Du nom d’Howard Phillips Lovecraft à jamais
Sur un sol millénaire et cosmique gravé !

Éléonore Pierrot-Boissin



Mis en ligne par pelosato


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