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  Sommaire - Livres -  G - L -  On a besoin d’un fantôme - Suivi de poèmes choisis



"On a besoin d’un fantôme - Suivi de poèmes choisis "
de
Hanus Hachenburg

Editeur :
Rodéo D’Âme
 

"On a besoin d’un fantôme - Suivi de poèmes choisis "
de Hanus Hachenburg



Préface de Georges Brady ancien interné de Terezin
Textes présentés par Claire Audhuy et Baptiste Cogitore

Un beau jour, le roi Analphabète Gueule 1er et ses saucissons brutaux décident de soumettre un peuple qui, bien que rebelle, peut consentir à collaborer en échange de petits avantages et bonus. Son ministre lui propose alors un coup de maître qu’il résume en un seul slogan : on a besoin d’un fantôme. Pour ce faire, le roi promulgue alors la collecte de tous les os des vieux hommes et vieux animaux de plus de soixante ans dans tout le royaume, avec pour projet de monter un squelette géant tout en os. Le but de ce monstre monté sur os : hanter les gens et répondre à toutes les exigences de l’homme moderne pour que tout le monde pense comme le roi. Le roi ne veut pas que ses sujets ne pensent plus, il désire qu’ils pensent comme lui, surtout pour ses vieux jours. Un peu plus tard, la mort devient soudain la risée de tout le peuple, presque une attraction de foire. Elle qui était chargée de hanter celui-ci en le faisant penser comme son roi, est en train de se ridiculiser. Accablé, le roi Analphabète Gueule 1er s’en va quêter les conseils du sorcier. Celui-ci lui suggère alors de devenir lui-même ce fantôme. Arrive ensuite un certain Mordechaj. Celui-ci, accablé, autant que gros et suffisant, supplie le grand roi de le laisser responsable de la collecte des os avec les peaux mais aussi des chiffons et vêtements qui vont avec. Le roi lui donne son accord et lui confère les atours et insignes qui le distingueront en tant que tel afin de remplir les bourses des plus pauvres de l’immense collecte ainsi pratiquée. Puis, c’est à l’Ambassadeur de faire son entrée. Celui-ci se plaint qu’un os ainsi que trois côtes ont été enlevé à la relique de Saint-Sébastien du reliquaire de la sainte vierge marie qui lave les caleçons de saint-joseph. Le roi ne peut lui accorder que la moelle, le reste devant servir pour confectionner la colle. L’ambassadeur prédit au grand roi Analphabète Gueule Premier un très grand malheur et prend congé. Or, si tout au début les choses semblent aller dans le sens du projet du roi Analphabète Gueule 1er, la suite ne sera plus du tout en sa faveur ni en celle de la mort elle-même... A qui donc la faute ?

On ne sait rien d’Hanus (lire Hanoch) Hachenburg. Tout au plus apprendra-t-on qu’il est né le 12 juillet 1929 à Prague où il vécut avec sa mère avant que celle-ci ne le place à l’orphelinat pour jeunes enfants juifs à l’âge de huit ans, au numéro 67/25 de la rue Belgicka. On peut supposer que c’est durant ces cinq années passées dans cet orphelinat qu’Hanus développa l’imaginaire germinatif nécessaire pour donner naissance à ce romanesque, quelque part entre poésie et théâtralité, qui déterminerait à jamais sa vocation d’écrivain, si ce n’est celle encore plus rare de conteur. Car Hanus ne se bornait pas qu’à écrire. Son grand isolement et ses problèmes de communication avec ses semblables ensemencèrent d’un sujet déjà sensible aux choses de son monde, un monde qui était tout sauf normal. Ecrire est un sentiment à la limite. Conter, c’est se tenir des deux côtés de l’histoire, à la fois en tant que mémoire du passé mais aussi comme prophète de son propre temps. On peut affirmer que le génie d’Hanus est d’avoir su maîtriser les deux paroxysmes dans un but bien précis.

Une fois, l’écrivain/conteur né, il fallut que celui-ci subisse un second exil, une nouvelle claustration. Déjà privé du sein de sa mère à cause de sa grande pauvreté, Hanus goûtera à un exil encore plus radicale, sordide, celui qui le mènerait dans le giron maudit des assassins de masse. Hanus fut déporté avec sa mère dès le 24 octobre 1942 par les nazis à Térezin dans le bâtiment 2. C’est là, dans le dénuement le plus total qu’il partagea les affres d’un univers où on tuait même les enfants. Mais grâce à un heureux concours de circonstance, le jeune enfant fut remarqué par Walter Eisinger, un responsable de groupe de travail. Hanus intégra finalement le bâtiment 1 où il se joignit aux quarante autres garçons qui devaient œuvrer pour la plupart à une même légende littéraire : le célèbre magazine clandestin « Vedem » (nous menons).

Commencera alors pour Hanus une autre vie, celle de la subversion maligne et audacieuse, courageuse et volontaire, celle de la république des Skildes. De ce travail intensif et risqué résulta une œuvre brève mais considérable, une œuvre qu’on ne découvre que maintenant, mais qu’on ne pourra dès lors ignorer tellement le génie force la raison à s’y pencher un peu plus. Quinze poèmes en tout, quinze fulgurants ensembles de vers que lui envieraient beaucoup de poètes. Mis parmi ces poèmes, il s’y trouvait un joyau, une perle, une création interactive unique, une composition amenée à devenir un véritable classique : la pièce de théâtre « On a besoin d’un fantôme ».

La suite de cette aventure palpitante fut comme un lent décompte vers une mort fatale. Le 18 décembre 1943, Hanus fut déporté avec sa mère à Auschwitz. Puis ils furent déplacés à Birkenau dans « le camp des familles » réservés aux juifs tchèques. Il y eut alors une courte période d’accalmie durant laquelle Hanus et sa mère furent épargnés par « les sélections ». Ils purent bénéficier de leurs vêtements personnels ainsi que de locaux mieux chauffés, notamment grâce à Alfred Hirsch, un autre éducateur se souciant des enfants et des conditions de détention. Les enfants pouvaient jouir en ces lieux de conditions de créativité plus ouvertes et libres. C’est là qu’Hanus produisit sa dernière œuvre, un poème intitulé « Gong », une œuvre écrite avec la même fulgurance, la même spontanéité, et cette subversion à se le transmettre comme le mot d’ordre d’une résistance. Bien que transmit de bouche à oreille, « Gong » ne laissa aucune trace écrite, mais on peut dire qu’il marqua les mémoires par sa puissance proverbiale. En juillet 1944, devant les défaites allemandes et toujours en accord avec la politique d’extermination de tout un peuple, on décida de liquider « Le camp des familles ». On ne saura jamais si Hanus fut épargné par la sélection faite par le docteur Mengélé, ou s’il fut effectivement « liquidé collectivement » avec les 7000 autres derniers résidents à Auschwitz, mais on fixe la plupart du temps son décès aux alentours du 10 juillet.

Puis, ce fut tout, hormis une de ces petites plaques commémoratives (stolperstein) qu’on fixe un peu partout dans la chaussée de certaines villes, pour se souvenir. L’une d’entre elles figurent devant l’orphelinat où Hanus passa ses dernières années de liberté.

Or, voilà qu’un beau jour, une certaine Claire Maudhuy, alors travaillant à sa thèse sur les théâtres de l’extrême, et spécialiste du théâtre dans les camps de concentration, découvrit par hasard ces quelques 800 pages laissées par l’expérience « Vedem ». Et parmi elles, cette pièce de théâtre pour marionnettes, aussi courte que savoureuse, lumineuse inventive, iconoclaste : On a besoin d’un fantôme.

Alors, une nouvelle aventure commença, et un portrait commençait lui aussi à se dessiner sur le portail de l’éternité, un portrait floue, confus, celui d’un enfant assassiné mais dont l’œuvre lui survivrait à travers les temps pour mieux éclairer tout un pan de notre culture moderne. S’il ne l’avait pas quelque peu inventé, quelque part…

S’il est un fait indéniable dans cette redécouverte post mortem, une évidence qui nous fait presque violence quand soudain nous nous laissons aller à des comparaisons, c’est que plus que toute autre, l’œuvre brève de ce conteur mort-né demeure symptomatique des futures évolutions culturelles de toute notre civilisation occidentale. Et par un élément essentiel : les marionnettes, auxquelles il insufflera comme une nouvelle donne, une nouvelle fonctionnalité.

Genèse d’un fondateur posthume.

C’est l’histoire d’un orphelin, c’est l’histoire d’un enfant en lutte contre la solitude. C’est l’histoire d’un esprit qui dans la claustration d’un orphelinat parvint à s’inventer pour survivre au désastre de la pauvreté mais également à celui d’une enfance où c’est la communication qui est le leitmotiv principal de l’insertion, de l’acceptation de soi par les autres. C’est l’histoire d’un esprit qui, brusquement plongé dans l’horreur nazie, et avec la brutalité que l’on sait, sut la défier, et quelque part l’abolir grâce à sa propre émulsion personnelle. Et s’il le fit, ce fut par le jeu magnifique d’un théâtre de marionnettes où les artifices malicieux de l’enfance seraient au service d’une déconstruction inventive et dynamique de la systémique fasciste.

On le verra plus loin, malgré la mort toute puissante, Hanus la vainquit par l’ingéniosité d’un esprit entièrement tourné vers un humour lumineux et caustique... Cette faconde presque instinctive pour dépasser l’absence et le silence.

Mais le style est là, inventif, germinatif, un style jouissif qui génère de la joie, de la joie même en enfer. Il est le lait d’où naîtrons des Neil Gaiman ou des Tim Burton. Cela se sent, cela se devine, comme la clé d’une énigme de logique formelle dont seul un enfant détiendrait toute la portée, l’avenir. Et se rendre compte que c’est avec un conte qu’un enfant démet la mécanique de l’horreur nazi, tel David Goliath, nous laisse un sentiment diffus d’avoir frôlé l’un de ces maîtres qui ne fait que passer, un enfant à part comme il ne s’en trouve qu’un et un seul dans l’histoire. Parce que ce qui bouleverse le plus ici le lecteur c’est la modernité du style et l’ingéniosité du contenu.

Et l’on tentera alors l’analyse, quitte à nous tromper, quitte à faire fausse route. Et malgré l’hésitation, voilà que soudain s’ouvre un chemin, un sentier qui, des ténèbres à la lumière, nous raconte bien comment c’est cette dernière qui au final triomphe toujours, même assénée par la main frêle et amaigrie d’un simple enfant écrasé par une idéologie raciale.

1. La satire sociale, le pamphlet politique et les artifices du conte

En quelques lignes un enfant fit mieux que tous les spécialistes du fascisme. En une seule et unique représentation donnée un certain Vendredi de l’année 1943, un enfant résumait une décennie de nazisme par le truchement d’une farce, une simple pièce de théâtre, un amusement clandestin, presque une gageure. C’est dans la dissidence et la résistance que se préparent les plus grandes victoires. C’est dans la création habile que se forment des esprits futurs seuls à même de comprendre ce pourquoi on les juge dans l’aveuglement le plus stérile et la barbarie la plus primitive. Et qui d’autre qu’un enfant pour faire passer le mot, signifier cette pierre levée autour de laquelle se solidifie une vision, une pensée, pour ne pas dire une foi aussi vaillante que la faim qui tarabuste ou la soif qui outrage, le manque d’hygiène qui humilie ou la solitude sèche qui enterre les âmes humides.

Déjà rendu solitaire à cause d’une enfance à la Dickens, voilà qu’un enfant subissait le double outrage de se voir ostracisé puis exterminé, sans explication, sans raison, sans le mot, juste des visages crispés par des vocalises distillant la haine, le ressentiment servile et l’analphabétisme forcené. Le miroir du conte sous la forme d’un théâtre familier est ici prétexte à un jeu de métaphores voulant rendre compte à la fois du totalitarisme mais aussi et surtout de ses acteurs principaux et de ses actants. Si bien qu’on peut se demander si cette vision infantile mais brillante ne serait pas le regard le plus juste sur une réalité déformante trop rattachée à l’inconscient d’un collectif auquel on a opposé le mensonge de la race. Car « Vedem », nous menons, c’est le manifeste de la vérité pure, face au mensonge. C’est cette suprême certitude qui jailli des doigts pour briser l’illusion des poings qui écrasent.

La vision, bien que grave, échappe au temps et à l’espace comme d’un jeu de rôle où Hanus reprend son emprise sur les choses, sur sa propre existence, bien que se sachant déjà mort. Tout au plus, pourrons-nous alors parler en lisant cette très courte pièce d’un manifeste en forme de critique courageuse et belle du mal indiscernable qui s’agite au sein du monde, et derrière chacun des pantins qu’il anime. Un feu insatiable et belliqueux que personne n’est venu éteindre à temps. Il n’y avait que la vision d’un enfant pour en donner ici sa réelle démesure en même temps que son absurdité la plus fondamentale. Et parce qu’il n’y avait que ça, l’entreprise outrepasse les limites pour renter dans une sorte de consécration post mortem.

La satire sociale c’est soudain avoir l’audace de soulever les jupons de la sainte nazie et d’y montrer les poils qu’elle n’a jamais rasé sur ses jambes, c’est montrer la bête qui se prend pour un homme en se sapant comme un prêtre du renouveau mais qui aurait oublié de dissimuler ses longues incisives. Le pamphlet politique c’est de reprendre à bras le corps l’appareil d’un Etat, l’aborder dans son sens le plus réaliste tout en en faisant éclore les pustules de l’absurde qui crient à l’imposture, à l’absurde. Le conte c’est faire des artifices du rêve infantile les acteurs enjoués d’un théâtre rouge sang grand guignol qui parvient « quand même » à faire rire, à faire s’agiter les zygomatiques. Bref, abolir le mythologique propagandiste par les effets scéniques d’une galerie de monstres facétieux pour dire que même les monstres font rire, quand on sait les regarder par le truchement d’un regard d’enfant qui déshabille tout en tendant le véritable coupable : la parure matricielle et les fétiches sacrificiels.

Catalogage, donc, revue des parties en présence sous la forme d’une vaste comédie inachevée. Et qui pourtant remplie ses offices.

Derrière les masques

Le Roi Analphabète Gueule 1er : Adolphe Hitler, le père d’une nation qui soudain s’infantilise, se croit orpheline de son passé, sur le bûcher des vanités arrangées autour de la mort du vieux maréchal qu’on vient d’assassiner dans sa couche, ce vieil empereur mort trop vieux pour encore donner l’envie ; Alors, le fou grimpe sur l’autel, s’empare du flambeau. Et pour réveiller le peuple, lui rappelle sa faim primitive, son vampirisme individualiste, sa rapacité collective. Pour demander à ses concitoyens de s’entre-dévorer. Le cannibalisme est toujours fédérateur. La purge est toujours orgiaque. L’excuse des « ordres donnés » toujours facile une fois la besogne achevée. Et dans le grand marasme d’une nation qui se dope tout en s’immolant sur l’autel du libéralisme voilà que s’invente une utopie sanguinaire, mais réduite à une seule temporalité : Adolphe Hitler. Au-delà de sa vie, pas de futur. Et c’est dans le Berlin envahi par les rouges, que le peuple redevenu trop vite un enfant expurgera pour lui. Ou épongera pour rien.

Le ministre

Probablement Goebels. L’allusion n’est ici pas fortuite mais révélatrice de l’esprit d’un adolescent à l’esprit vif alors en pleine connaissance de son époque souvent opaque pour les adultes, quand il s’agit de déterminer les vraies responsabilités. C’est ce ministre qui dans la pièce propose au roi Gueule 1er d’inventer ce fantôme. Goebbels, on le sait, était celui qui était chargé de la démagogie, de l’endoctrinement du peuple. Et n’était-il pas surnommé « la poupée vaudou » ? Dans ce théâtre de marionnettes, il semble soudain prendre magnifiquement sa place, comme les autres, à la manière d’une pièce d’un échiquier. Il est la poupée qui agite le gris-gris de la propagande, le trublion qui motive la bête de scène que deviendra très vite Hitler, telle une rock star qui d’ailleurs n’aimait pas beaucoup danser. Sauf après ses piqûres.

Les Saucissons Brutaux : les soldats allemands d’élites qui finiront par fusionner avec l’ordre SS scandé par Himmler, sur le vivier sanglant de la première garde, les SA, qui, eux, avaient été chargé de massacrer les instances premières de l’ordre social. Peut-être est-il nécessaire ici de confondre ces deux groupements dans leur folie conjointe à perpétuer les premiers massacres, les uns dans les campagnes, les autres dans les villes, comme ne faisant partie que de deux actes conjoints à l’installation de la dictature.

Le banquet s’invite dans les auberges et les cantines, le bal s’improvise dans les villages et les cités dortoirs. L’œil se fixe sur les brebis expiatoires. Le soldat commence par être un éclaireur avant de devenir un chasseur. Il cherche, planifie, statue, puis attaque, en silence au départ, dans le sommeil tranquille des petites campagnes allemandes. Pour finalement éclater en bandes dans les villes colossales sur lesquelles trône le dieu obèse et sacrificateur. Et la boucherie commence dans les tripots aux crochets juteux de sang et dans les châteaux où le teutonique commet ses expériences au nom de cet homme sacrifié par des romains mais mis en croix par des adorateurs.

Alors, le grand jugement commence sournois, menteur, ses adeptes courant et piaillant en cœur la volonté de nettoyer la nation des scories perverses et des déviances, de ce peuple trop riche désigné par le prêtre au couteau qui dans la nuit de cristal frappe les institutions avant de plonger dans les cœurs des citoyens afin de leur donner la plaie mémorielle, le néant existentiel. Et les soldats sont rassasiés, apaisés. Et les visages sont éreintés, comme victimes d’une indigestion. On carbonise, on viole, on égorge, on broie des crânes d’enfants vivant sur des murs pour voir ce que ça fait. Et on rit. On rit au diable qui nous regarde dans le miroir, on prend plaisir, on jouit. La peau des soldats devient comme du cuir, un cuir plissé d’une joie impie. Puis on salue, on éructe et on chante. Avant de crier, et de tomber. Soldats de paille ou chien de hargne, on demeure le fantôme grotesque d’une armée qui s’est parjurée, trahie, volée. On sera dégradé, châtié, mais on se dira toujours soldat du peuple assassin du peuple. On ne s’excuse pas puisqu’on a bu à la coupe, puisqu’on a pensé comme un et un seul. Noir abîme, toges des ténèbres, en se divinisant le soldat a perdu son étendard pour se muer en ce serial killer sacrifiant comme une bête, partie d’une nation ramenée au stade de trophée qu’on se fait avec divers attributs corporels. Le géant hyperboréen n’est plus un homme mais ce monstre devenu si étranger qu’il prépare le gouffre de sang dans lequel s’enfoncera honneur et patrie, vertu et rédemption. On découpera un territoire, comme on interdira l’idée même de nation à de faux géants. L’usurpation ethnique rejoint le crime de masse, comme l’étrange similitude entre le scientifique et ses cobayes. Ecce Homo.

La mort : la Grande cause inventée pour une extermination parfaite, planifiée, cette vilaine cause de la race pure et mensongère servant le meurtre collectif d’une nation qui se suicide, d’un peuple qui régresse tout en se donnant l’impression d’avancer alors qu’il ne fait que renouer le pacte barbare de l’annexion raciale de toutes les ethnies sous l’égide féroce d’une seule. Illusoire cause péremptoire jouant en aveugle avec un puit infernal où on jette au feu son propre peuple dans un grand délire sacrificateur où Moloch rejoue la grande folie du sacrifice de l’enfant sur l’autel de la race. On dirait une bécasse, on dirait une poupée gonflable emplie de l’air putride d’un pouvoir qui cherche à s’envoler, sans s’inventer des ailes.

Alors, la mort marchera pour lui. La mort moissonnera les corps et les esprits, les cœurs perdus et les souvenirs qui s’enfuient. Les os qui claquent et les crânes qui bèquent. Les peaux qui volent et la poussière qui retombe sur les belles voitures et les beaux costumes militaires taillés par de grands couturiers. La Mort, c’est cette prisonnière récalcitrante qui agite à contre cœur son éventail et fait des morts. Mais elle en fait tellement qu’elle finit par se faire répudier par une population la défiant avec tout l’humour de ceux qui n’ont plus rien à perdre, même la vie. Alors elle se fera aider par la police, les SA, puis remplacée prématurément par celui-là même qui avait échoué à édifier un fantôme fait de briques et de broques, de vieux os et de crânes.

Le sorcier : Himmler est le Merlin de l’ordre noir, celui qui vit toujours en marge même s’il paraît à son aise dans les pires mondanités. Il est celui qui parle et cite en exergue, qui tire les manettes d’un vaste opéra toujours à un seul acte. Celui qui se servira des institutions afin d’exécuter le plan qui échappe même à son géniteur. Il est la mafia, la loge noire qui défait les maçons, la brebis noire qui salira aussi le christianisme. Car on ne sort jamais indemne d’une histoire comme celle-là. Une histoire dont les fils menant aux marionnettes resteront toujours dans l’ombre de ce libéralisme qui cache trop bien ses coups en séduisant tout le monde. Mais fait payer très cher ses œuvres.

L’enfant élu par les puissances retournera alors pour se plaindre du fait que sa chimère mortifère ne fonctionne pas. Le sorcier le sommera alors de devenir ce qu’il voulait inventer ; Et en devenant le fantôme de son peuple, le dictateur scellera à jamais son pacte noir avec l’innommable. Le peuple servile l’ayant adulé aveuglément en paiera, lui, toute les conséquences. Pas l’enfant qui s’échappe sans reconnaître ses actes, pas la fille, son Eve qui le suivra, jusqu’au bout ; Le sorcier est déjà ailleurs, plus loin, comme dans la pièce de théâtre où il se met à songer à autre chose une fois le quémandeur reparti pour son royaume. Le sorcier travaille toujours pour le futur chaotique, pour l’incertain.

Une fois encore, on se doit ici de saluer le génie d’Hanus Hachenburg. Bien loin de ne faire qu’une allusion innocente, chaque personnage incarne une des ramures du pouvoir nazis ; Si le ministre est la poupée, le gris-gris agité par la propagande, ce sorcier ne peut être qu’Himmler en personne, cette majesté noire qui toute sa vie politique fomentera ce projet d’extermination collective tout en échappant à la fin à ses juges par l’échappée dans le monde invisible. Grand Manitou des loges noires, ennemies des loges maçonniques, Himmler incarnera ce sombre augure anti-merlin qui en donnant la force vitale au souverain se sert et se paye en amont par les morts qu’il dévorera, dont il aspirera les forces vitales. Prototype du vampire universel ou de ce Moloch à présent historiquement si contesté, Heinrich Himmler n’en demeure as moins cette entité tapie dans l’ombre du pouvoir pour, une fois l’œuvre accomplie, se suicider de son propre chef. Et retourner aux ténèbres. L’enveloppe n’est rien, le combat est au-delà des chairs. Le suicide de toute une nation et ses purges infâmes n’est que le prétexte à un combat plus universel se déroulant au cœur même de l’occulte. Là où un psychopathe comme Hermann Görring n’est qu’un pantin comme l’hystérique Hitler, Goebbels et Himmler sont deux véritables initiés aux pouvoirs les plus coercitifs. Le premier est l’effigie, la relique réactionnaire et frustrée d’un nouveau monde annonçant les grandes folies de la modernité et dont il est en charge dialectiquement d’en établir les registres. Le second est le semeur, celui qui accomplie en secret les plus basses œuvres du mal, le nécromancien qui ne questionne plus les morts mais les fait taire par le sourire sans tendresse perfide et le regard froid d’un dieu-poisson.

Moredechaj : Caricature antisémite en même temps qu’être providentiel, Mordechaj est un personnage disgracieux et dont le nom aux très nombreuses déclinaisons est prononcé de façon outrée, avec une affectivité excessive comme un rappel à la bêtise et les préjugés sur les juifs. Obèse, servile parce qu’il se dit fidèle, mais assez subtile pour plaider pour son peuple qu’on extermine. Il est ce juif errant des dernières causes, ce représentant d’une culture assassinée qui vient sauver ce qui peut être encore sauvé. Et comme dans la Bible, il sera entendu. Aussi absurdement que dans une pièce de théâtre où les protagonistes ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, où on semble n’avoir affaire depuis le début qu’à une bande de pantins dans la sarabande de laquelle s’introduit brusquement un intermédiaire, le plaideur des causes perdues. Et en gagnant le costume tant désiré, Mordechaj évite le néant pour héritage.

L’ambassadeur :

Les autorités. Religieuses, s’il en fut. Elles stigmatisent toute l’erreur que fit un certain ordre chrétien qui à une époque voulut penser avec la masse, pratiquer ce raccourci infâme pour porter en silence le jugement dernier d’un peuple accusé du meurtre d’un demi-dieu. Ici, les catholiques furent plus résistants face à la séduction nazie. Mais la graine du mal était déjà inoculée. Et pour une telle erreur, à laquelle s’est mêlée l’idolâtrie, pour avoir partagé les reliques avec l’infâme adepte de l’ordre noir, qui jamais n’aurait dû poser la main dessus, ils se sont vu à leurs dépens jugés et dupés par le diable. Pour devenir à leur tour victimes de celui qui menait la danse.

Leur compromission est leur seul discours. Leur dévotion au génocide pour espérer en extirper l’os et abandonner la moelle au cannibale nazi causera leur déchéance. Plus de rédemption possible quand on retourne à la faute de principe pour faire condamner tout un peuple au nom d’un homme qu’on a adoré. Le ton, axé sur le négoce, sur le compromis, fait de ces idolâtres de bien pires marchands du temple que ceux qu’ils ont voulu précipiter dans l’abîme, tout en ayant l’air de ne pas le faire. Mais le protestantisme comme le catholicisme ont cela d’exceptionnel qui fut de mener aussi la résistance. Et dans la danse infernale que leur imposa le nazisme, ils surent trouver cette pierre d’achoppement qui aura raison du fantôme. La résistance fut aussi chrétienne, pendant que la maçonnerie se battait dans les confluents de l’occulte.

Car le mal, est un psychopompe. Il est celui qui fait parler au micro ceux qu’il outrage en amont dans leurs chairs ou dans leurs pensées afin de mieux les posséder. Tout en leur faisant croire qu’ils sont des atomes libres, libres de reconduire les desseins de ce même mal dans la parole accusatoire et diffamatoire. Le tout est de mobiliser les passions et échauder le bon vieux ressentiment victimaire qui invite toujours à trouver un coupable derrière les choses cachées, alors que ces choses cachées sont déjà dissimulées derrière le locuteur et le chanteur, voire même l’animateur radio qui pense trouver les vraies raisons à ce mal. Dès lors, son règne est total puisqu’il ne parle jamais en son nom, mais il se module et se ramifie dans la parole même de celui qui met en doute et accuse, fomente ou chante les nouvelles révolutions. Le mal est trop subtil puisqu’il chauffe des coups de sa fourche ceux qui pense parler en toute vérité. Il n’y a de vérité que le silence, le reste est mesuré aux coups de fourches que le mal assène. En vous donnant l’illusion de vous tenir dans le vrai et donc le bien, puisque ça satisfait une pensée frustrée, empêchée.

Des accessoires

Le microphone

Bien avant Georges Orwell (1903-1950), Hanus nous rappelle combien l’outil de propagande qui amplifie une voix peut servir de prétexte totalitaire pour justifier l’abolition de l’individualité au profit de la pensée unique. Tout le monde est relié à une seule voix, tout le monde est soumis au mode décisionnel qu’Orwell réinventera dans l’utopie de son « 1984 » (1949) afin d’en montrer la pérennité idéologique et la faillite d’une raison sacrifiée sur l’autel de Big Brother. Big Brother, ce monstre devenu américain qui a gagné sur le cadavre de ce fantôme allemand afin de le transformer en ce clown de la consommation de masse.

En le transformant en un monstre de foire, l’Amérique dilue l’orgie démoniaque et sacrificielle allemande en une orgie consumériste où c’est « la bouffe » à tout prix qui mobilise tous les désirs, mais qui quelque part sauve le monde d’un autre monstre militaire, ordonné, ascète mais assassin. En le grimant comme un amuseur et un incitateur consumériste l’Amérique abolie le fantôme qu’on ne voit pas vraiment mais qui mutile la nation en faveur d’un clown obèse qui, lui, reconduit le combat au cœur du métabolisme interindividuel. L’individu n’est plus tenu à une rigueur, à une ascèse pour mieux affûter l’assassin qui s’y cache, mais il est galvanisé pour accumuler, consommer, se débattre parmi les tentations multiples et, qui sait, abolir par lui-même ce démon qui le hante depuis la nuit des temps.

En annihilant l’amour pure, exclusif et racial, au profit du sexe de masse, le clown obèse commue la reproduction des classes en un multicommunautaire qui, même s’il est fragile et limité, évite de replonger dans une seule ligne conductrice nationaliste. Mais en de multiples, unifiées par un dieu commun. Mais la franchise est allemande au départ. Elle n’est pas encore éparpillée dans un monde acquis à la sociale économie libérale sous la forme de slogans commerciaux et publicitaires dans toutes les grandes surfaces, échoppes de luxe et lieux de consommation. Elle est encore une conjecture politique, dangereuse et coercitive puisqu’elle « éveille » l’animal politique à l’action radicale plutôt qu’elle n’endort l’esprit critique pour la consommation servile au nom d’un besoin.

Ici, même si le jeune auteur n’eut pas le temps de développer son idée, il est plus que certain qu’il anticipait très bien le pouvoir qu’avait la technique sur le contrôle des masses quand un micro amplifie la vocalise, la propage, la propose en partage à toute une population aussi enivrée qu’une masse de fans devant un chanteur populaire. « Big Brother », grand frère, c’est celui qui en devenant le père par son élection se mutera en « monstre abyssale » fomentant ses actes sanguinaires. Le fantôme n’est ici qu’un prétexte qui cache le grand Léviathan, mais d’un Léviathan qui dédouane au préalable la responsabilité en en affligeant la charge à une seule ethnie. En fractionnant la nation au profit d’un mensonge racial, le dictateur se fait le diable de toute une population ayant abandonné le criticisme de la raison au profit de la folie qui est une mystique de la raison soutenue par une religion dévorée par l’ambition de l’usurpation identitaire.

D’ailleurs, il est un soupçon qui dès l’ouverture de la pièce nous fait penser que ce n’est pas seulement le nazisme tel qu’il fut lors de la grande extermination (une pensée pour tous, une pensée commune, une pensée unique jugeant pour tous et sur tout) qu’Hanus Hachenburg met en procès et dissèque mais bien le nazisme des premiers temps qui, au tout début de l’ère Hitler s’en prenait déjà aux récalcitrants, aux intellectuels, aux asociaux, aux artistes, aux libertins, aux penseurs de gauche, aux rebelles. La machine des camps tournait déjà, mais sa fonction primitive était alors de remettre les criminels de la pensée sur le bon chemin, même si tuer aidait beaucoup à mieux accomplir la besogne afin de dégrossir le giron qui osaient encore contester l’ordre. Tout comme on ne pourra éviter de penser par extension au communisme où c’est l’acte même de penser individuellement qui est aboli, prohibé, interdit, pour faire du peuple une entité une. Le but, avec contre effets surprenants, n’est ni plus ni moins de voir s’entre-tuer les citoyens entre eux, jusqu’au cœur même du sein familial où tout le monde suspecte et dénonce tout le monde. Avec au bout une vertu paradoxale, qui aidera même les démocraties dans la guerre : susciter une dynamique idéologique et donc militaire assez puissante pour contrecarrer la machinerie écrasante nazie.

Hanus n’est pas un précurseur, il est un prophète des temps moderne qui sut parfaitement voir le double vice se cachant derrière deux idéologies, et peut-être même ce clown consumériste s’imposant comme un moyen terme afin de ne pas retomber dans l’escarcelle de l’un des deux monstres. A ce niveau de l’analyse nous pourrons dire que même si le consumériste est envahissant, il laisse tout de même la possibilité de le combattre, individuellement, sans en souffrir autrement que dans l’acte de consommer ou pas. La dissidence étiquetée « commerce équitable » est ici pour nous démontrer que c’est dans la consommation à tous ces niveaux que la folie fasciste a été reconduite, diluée, déléguée, comme on détourne un fleuve trop violent en plusieurs affluents et confluents. Avec ses risques et périls, certes, mais toujours cette possibilité du choix, de la responsabilité. Idem pour la violence, renouant avec les rings filmés en direct à la télé où s’affrontent des gladiateurs afin de contenter une pensée primitive dont on ne connaît que trop la nature belliqueuse.

La bouche de l’homme moderne n’aboie plus dans le vide, elle est pleine de tout, poussant l’esprit à s’intéresser à une polyphonie de nouveaux savoirs se cachant derrière une multiplicité de plaisirs. En se montrant repus, le cannibale se sociabilise, se détourne de ses orgies anciennes pour, peu à peu, développer de nouvelles perspectives. S’il survit au gouffre de la surconsommation de masse et au vertige du virtuel castrateur.

Ici, l’individu est reconduit non plus devant une « hygiène mensongère de la nation », mais bien devant celle de son individu biologique. Il se nourrie et produit au lieu de spolier et détruire. L’utopie de la nation nouvelle aryenne semble s’être désintégrée dans un pacte commun de l’édification américaine à partir d’un nouveau capital qui quantifie, maximise et profite de la « macro-nation » engendrée avec la victoire alliée, et de la « micro-nation », en tant que main d’œuvre travaillant dans les grandes usines, les fabriques et les entreprises, faisant du secteur des services le secteur le plus dynamique de l’économie américaine remplaçant symboliquement l’industrie de l’armement favorisée par le régime nazi. Le criquet militaire nazi s’est d’un seul coup transformé en fourmis ouvrière américaine qui produit autant qu’elle consomme. Les entreprises et lobbies deviennent des cigales géantes monopolisant des consortiums autour d’un capital absorbant. Même si ce dernier semble peiner à pratiquer une redistribution plus équitable à la hauteur de l’énergie donnée.

Ainsi, la grande consommation, malgré ses monstruosités, et inverse de la famine imposée des camps, constituera une sorte d’exorcisme collectif autour de la dépouille du fantôme totalitariste que fait brûler le clown obèse devenu seul gérant du nouveau libéralisme. Avec l’avènement de la nouvelle économie libérale nous assistons à la prédominance d’un monde de la grande consommation qui est en charge de canaliser et apaiser le cannibale qui dort en chacun, que l’on soit ou non adepte de cette orgiaque mais salutaire déviation idéologique vers une optimisation allant à la fois dans le sens de l’acquisition que du don et de la créativité. Même s’il n’est pas le même pour chacun en droit.

L’individu qui, collectivement, fut interdit de manger, fait écho à celui qui lui succédera dans l’abondance nutritionnelle et l’invasion technologique. Même si le slogan est ancien, on y entend encore les boulons que fixe un charlot dans ses films, il reste porteur dans un monde où on ne veut plus entendre parler de la guerre.

Le conquérant soldat qui envahit et annexe a fait place à celui qui gère un État-nation en charge d’apporter la dose matérialiste et onirique nécessaire à un monde propre à endiguer toute velléité de future conquête et destruction de l’ordre d’un monde se voulant nouveau. Le New World Order n’a pas d’autre besoin et volonté que de manifester technologiquement cette humanité éclosant du consumérisme, tout en entretenant le « Mind Control » grâce auquel il pourra maintenir les individus dans un « état désirant » soumis aux multiples loisirs et à la démultiplication des plaisirs. A l’avortement de l’homme-soldat doit pallier un nouvel homme. L’Animal-machine doit non seulement satisfaire au nouveau capital, mais en plus il est dans l’obligation de produire sa propre édification économique, intellectuelle, sexuelle et morale. Il peut s’y perdre, comme il peut s’y inventer.

Le tyran au micro mis en scène par Hanus Hachenburg s’adressant d’une seule voix pour toute une communauté d’esprits laissera place au micro de la grande société de consommation qui à travers les médias, les grandes surfaces et les manifestations culturelles diverses (concerts, colloques, conférences, etc...) doit s’atteler à rééduquer une communauté d’esprits unifiée autour d’un besoin commun d’acheter, de consommer, de débattre et de produire pour l’essor même de la nation. En détournant l’attention des individus de leur naturelle propension au meurtre collectif, le nouveau capital s’est inventé un nouveau fantôme. Mais il en a généré un autre, comme d’un épiphénomène : le tueur en série, qui, lui, perpétue le rite sanguinaire ancien, comme le « Berserker » de jadis. Le nazi tueur de masse est prévisible, le tueur en série lâché dans la grande urbanité est imprévisible mais autrement plus revendicateur puisqu’il peut parler pour une globalité.

Contractualisation de la durée du travail, privatisation des forces armées et des lobbies alimentaires, enrichissement et individualisme de consortiums qui fracturent l’économie mais pour mieux la dynamiser, toute cette implosion des moyens de productions a fait que le poison nationaliste s’est comme désintégré dans un rêve communautaire dont le multi-ethnique aurait dû depuis longtemps palier au racisme. Mais même s’il ne l’a pas encore fait, il s’est déjà attelé à en réduire les effusions les plus manifestes aux faits divers. Ne reste que l’individualisme et la manie de gagner sur les autres. On court toujours. Comme jadis on allait courir les campagnes à la recherche de nouvelles terres pour en sauver les chimériques peuplades allemandes prisonnières des États fêlons.

Ce qu’à l’époque d’Hanus Hachenburg on subit sans pouvoir en évacuer la névrose induite, on le transforme et le fait muter dans le futur pacte citoyen américain par une sorte de schizophrénie interindividuelle et collective.

Le roi Analphabète Gueule 1er hurle à son micro, le dieu de la consommation chante, congratule et fait l’éloge dans le sien. Il y a là une parfaite antinomie entre deux modes du discours, l’un basé sur « l’embrasement mental », l’autre sur « la séduction des appétits » mais également sur un prédicatif statistique qui peut palier à d’autres formes de violence et de terreur intra-urbaine. Le processus d’évacuation moderne du fascisme a donc réussi en grand son œuvre, ne laissant que des manifestations encore parcellaires du fantôme, ramenées à une espèce d’idolâtrie clandestine qui du coup a laissé en gestation le cadavre d’un monstre avorté.

Le trône

Symbole du pouvoir centralisé, mais aussi de la pérennité d’un nouveau Reich né sur les cendres d’un nouveau pacte royal dont furent incapables les anciens rois allemands (Bavière, etc...), il est également la relique d’une gouvernance fantoche qu’Hanus met parfaitement en scène dans sa pièce de théâtre, sans avoir eu le temps de lui conférer sa dimension pleinement caricaturale. Mais Hanus inventait déjà ce théâtre presque mimétique où les choses se dissimulaient entre les mots, les dialogues irrévérencieux révélant une maturité phénoménale et un vitalisme singulier.

L’empereur Hindenburg, dont la mort en 1934 propulsa Hitler sur les cimes d’un empire dont il glana et les pouvoirs de chancelier et celui de l’empereur, synthétise très bien cette soudaine usurpation des institutions au bénéfice d’un seul homme ; Dès lors, on comprendra pourquoi le sorcier dans l’acte 5 révèle au roi Analphabète Gueule 1er que c’est bien lui qui doit devenir ce fantôme. Himmler s’occupe ici du poison à faire boire à toute une nation via sa baudruche hurlante, pendant que Göbbels mitonne dans la grande marmite fêlée l’opium du peuple dont les volutes se répandent dans les campagnes d’abord pour ensuite gagner les villes.

Le trône est celui de l’impossible conciliation. Et du pouvoir disputé entre quatre hommes qui ne siégeront finalement jamais sur ce trône. Ce trône va d’ailleurs devenir très vite le lieu de la solitude absolue puisque en ayant voulu abolir le régime ancien pour tout prendre sous sa propre coupole, Hitler/Analphabète Gueule 1er est devenu lui-même ce fantôme fomenté par les ordres noirs. Le fantôme d’Etat invoqué au début de la pièce de théâtre n’est qu’un prétexte, une farce, et les quiproquos qui achèvent le dernier acte la preuve vivante que nul n’est coupable, puisque tout est préparé à partir d’une grande extériorité faisant de ces acteurs des morts-vivants, des « walking-dead ». Ainsi, la pièce de théâtre ce commue en une profonde analyse du mal, et également en une analyse de ce qui l’alimente en de secrètes demeures mais qui semble toujours échapper à l’entendement humain sur ses desseins.

La chouette

Elle n’est ici invoquée que comme accessoire mais son évocation n’est pas innocente pour autant. Ici, on replonge dans les ramures du monde de l’occulte, du symbolisme. Et on repense aux initiations secrètes, préludant même au nazisme dans cette sorte de perversion des rites maçonniques ; Ainsi, la chouette de Minerve professe dans la bouche de son interlocuteur le slogan « Grâce à mes yeux les aveugles voient ». L’initié tenait alors un journal secret, daté et circonstancié, avec des règles précises. De fait, si un Göbbels, depuis son grand nid, tenait bien un journal dans lequel il confiait ses frustrations et impressions, un certain Hanus faisait comme de lui répondre depuis son camp d’internement. De fait, on pourrait s’interroger un peu sur la présence de cette chouette. Comme si nous n’assistions pas forcément à une caricature mais également à un procès. Cette chouette semblant d’ailleurs préluder cette organisation secrète juive née en 1960, et dont la mission était la traque et l’élimination des derniers criminels nazis. Et là « On a besoin d’un fantôme » dépasse temps et espace dans le sens où cette chouette en tant que témoin sans parole d’un procès impossible deviendra plus tard cette icône d’une entité prompte à reconquérir le monde sous un nouveau regard, celui bien humain de la survivance, et qui n’a rien à voir avec le syndrome Illuminati.

Grâce à cette chouette scénique les aveuglent voient. Car il n’y a que dans un théâtre de marionnettes que l’esprit retourné à l’insouciance infantile s’ouvrira, et grâce à la présence de la chouette qu’il trouvera le meilleur intermédiaire pour cela.

La Chouette, ici simple témoin, deviendra plus tard l’icône secrète d’un tribunal de justice yiddish. Un tribunal de l’impossible.
En se voyant introduite tout près du pouvoir impérial fasciste, la chouette se singularise, comme un témoin intemporel, comme cette ambiguïté animale qui est de se tenir entre deux règnes distincts et pourtant préluder à bien autre chose. Hanus ne fait pas qu’une simple caricature, il réalise un procès sans autre témoin qu’une chouette.

Mais c’est l’enfant qui raconte, l’enfant qui use d’artifices pour, à rebours d’un génocide, raconter l’indicible d’une horreur réalisée à l’aune d’une instance qui passe sous silence son nom, quand la raison est en berne et la religion mise en doute par un matérialisme mystifié par un légendaire opportuniste et racial. La chouette est ce dieu de la grotte qui préside au jeu avec le monde, l’idole infantile qui vient dans la terreur pour voir le mal qui se voit par le trou de la serrure. La chouette est l’idole poétique et solitaire, celle des morts perdus dans le brouillard qui réclament que Minerve éclaire le monde de sa vérité. Pour qu’enfin tombent les masques des manipulateurs et des assassins.

Ainsi, le projet est posé, la satire évite l’indignité, le pamphlet démonte la gravité du nationalisme et le conte fait tomber les masques conspirationnistes de l’occulte, du caché. Hanus peut mettre en scène son utopie si particulière dans le fait que tout le monde rejoue le drame. Mais sous le regard éclairé d’un humanisme également lucide sur les responsabilités d’une folie collective qui ne peut être comprise sans les phénomènes contraignant et contaminant qui l’ont irrigué.

2. Une utopie régénérative

Écrire à partir du néant, produire dans l’ostracisme et l’interdit. « L’aventure Vedem » est un peu comme celle d’un écrivain se cachant sous le subterfuge du pseudonyme, à la manière du magnifique rêve d’un Romain Gary ou d’une Georges Sand, mais dans un système oppressif, assassin où il n’est pas permis de rendre son rapport comme le fit un Gary. Cependant, la clandestinité s’est faite ici plurielle, la créativité est devenue collective, pour éclater par morceau, par bribes, dans une espèce d’opération post mortem, posthume, pour démontrer son magnifique jeu de dupes. Beaucoup de plumes signèrent sous pseudonymes durant l’aventure Vedem, peut-être parce que là-bas, plus qu’ailleurs, dans cet enfer absolu et carcéral, le jeu des masques permettait à la subversion d’exercer ses plus belles audaces scénaristiques et ses plus virulentes attaques face au mensonge totalitaire. C’est l’enfant qui ici escamote son identité pour des surnoms, voire des particules, qui à la fois anoblissent son ascendance sémite et en même temps commuent sa neutralité d’enfant souvent considérée comme une minorité irresponsable en un témoin de son temps qui en outre éclaire le nôtre par un fascinant jeu de miroirs.

Pour ce faire, l’enfant invente un cadre illusoire, vaguement rêveur, frôlant le conte pour plonger dans la parodie, la caricature, la satire sociale, une utopie dont le cadre serait plus politique cependant. Une histoire de marionnettes, mais dans une mimétique si parfaite de la dictature qui est en train d’exterminer une identité à part entière (Yiddish) qu’elle en devient un palimpseste d’une folie quotidienne qui se hissera à l’universel par l’horreur des crimes commis. Le fossé est creusé, si on peut dire. Deux instances se voient mises en scènes, deux forces face à face, si différentes par nature, entre une dictature aveugle qui pourtant persiste et un peuple exterminé qui philosophe quand même, ironise voire même se caricature lui-même afin de mieux souligner la folie d’une telle pensée de l’absolutisme racial.

Ainsi, si comme le dit Freud, les inconscients se parlent, celui des peuples aussi. Si le nazisme déteint sur la pensée juive c’est par le mensonge accusateur dont l’origine est double : historiciste tout d’abord (les juifs ont tué jésus, donc dieu), légendaire ensuite (la race aryenne est la plus pure donc la plus saine et vraie). Et si la pensée juive déteint ensuite sur la pensée allemande c’est bien sur cette atonie mémorielle voulant qu’il n’y a pas de réponse possible à apporter sur la folie ethnique de tout un peuple hormis cette blessure sans rémission qui va s’ajouter au mensonge précédant sur la valeur du peuple juif. L’utopie est donc là, induite par l’enfant qui saigne parmi d’autres enfants qui saignent. Dans un brouillard où se cache ce dieu du mal, ce sacrificateur sans vergogne. L’acte le plus radical, l’arme fatale, sera un crayon, un stylo quand cela est possible. Du papier ensuite, comme preuve écrite et testament de toute une culture sur l’extermination subie. Mais l’arme est ointe de miel, en ce sens qu’elle ne procède pas par l’attaque directe, frontale, répondant à du racial par du racial, car répondre au racial par du racial est accepter le même pacte du diable et donc se confondre dans la même confusion mentale. La mise en scène, faute de contenir cette violence en réponse à la violence, demeure audacieuse et enthousiaste pour encore tenter de sauver l’esprit allemand du marasme dans lequel il est en train de s’enfoncer en chantant. La comédie accompagne un humanisme qui ne faillit pourtant pas, la lumière d’une bougie qui dans la nuit la plus noire éclaire à jamais le sanctuaire. Ainsi, la dictature tombera mais l’humaine survivance lui survivra, sauvant avec elle également cet esprit allemand naufragé de la culture infernale qui l’avait soudoyé.

Dans cette utopie, Hitler n’est plus qu’un Homuncule. Étrange coïncidence, cet Homuncule aryen fait furieusement écho aux six films d’Otto Rippert en 1916, « Homunculus », serial mettant en scène un professeur et son assistant créant une sorte de clone. Celui-ci, dépité de ne pas avoir d’âme, de venir d’une sans ventre, et toujours rejeté par les autres, deviendra très vite un dictateur qui ensanglantera le monde entier. Thème prophétique s’il en est, récit lacunaire faisant écho au Frankenstein de Shelley et au Golem de Gustave Meyring, mais aussi à la mythologie moderne de la saga cinématographique de Star-Wars, « Homunculus » produit comme un effet d’annonce dont on se rendra compte bien plus tard de la portée prophétique à la vision des films. Le cinéma fait écho une fois de plus à l’histoire imminente, à cet Homoncule qui naîtra dans les campagnes en 1889, et qui deviendra après une vie de Bohème et une guerre où il s’invente en tant que héros, ce dictateur aussi convaincu que dément : Adolph Hitler. En avortant de son statut de peintre dans la société bourgeoise alors dominante (un peintre pas si mauvais que ça d’ailleurs), Hitler ne pensera plus qu’avec appétit à ce monde qui l’a exclu et dont il remet toute la responsabilité sur un seul peuple, car il est celui sur lequel pèse la marque historique de la mort de Jésus/dieu. En même temps, cet Homuncule sera magnifié, déifié, optimisé par la blonde raciale, cette étrangère croisée peut-être durant ses errances, et qui n’était peut-être pas de ce monde. Hitler dépasse le temps et l’espace, Hitler devient une marionnette. Hitler passe du simple « root » à celui d’une éminence grise, il « est » ce qu’il fonde et défend. L’initiation est achevée.

Parce qu’il n’a pas su juguler la facilité naturelle avec laquelle on a à trouver des brebis expiatoires, parce qu’il fut le premier à monter sur scène et à aboyer, Hitler deviendra dans la pièce d’Hanus Hachenburg Analphabète Gueule 1er. L’homuncule parfait parce que ne s’interrogeant pas sur son passé, parce que sans mémoire autre que celle programmée par l’instance qui l’instrumentalisait, le projetait dans un rêve fou d’avenir fou, et somme toute bien solitaire. L’enfant des campagnes voulait une utopie aux dimensions urbanistes mondiales, mais rien qu’à lui seul. Hanus Hachenburg voulut une utopie collective où tout le monde aurait encore une excuse, parce que personne ne serait vraiment coupable. A l’égoïsme racial d’un Hitler fait contraste un humanisme multicommunautaire d’un Hachenburg qui tente même de racheter le plus grand adepte de ce mal qui ne se montre jamais mais pourtant poursuit ses actes. La mise est lancée, imparable. Et le jeu avec un monde apparemment sans dieu peut commencer.

Alors, le théâtre de marionnettes se met en branle, s’active, comme une vaste foire d’empoigne où chacun a son rôle, fait sa danse, son show, son numéro, comme dans un terrible mais ironique opéra de l’horreur duquel personne ne sort gagnant, sauf peut-être cet éclat d’humanité émit par un enfant rachitique et malade, un de ces enfants conduits pas à pas vers la mort inéluctable, et qui malgré les chaînes et les baillons poussera encore et toujours ce même cri pour la liberté, mais aussi cet impossible amour qui aurait dû concilier un monde qui ne l’était pas et ne le serait sans doute jamais. Et le sobriquet dont use Hanus est révélateur du projet. Bien loin d’être assimilé à un monstre froid et rationnel, une bête intellectuelle ayant dévié, Hitler l’est à un analphabète, à un de ces gosses qui par manque d’éducation et une faillite des parents, a donné cet enfant terrorisé qui se mettait à hurler parce que ça faisait du bien d’accuser les autres de sa peur et de ses voraces envies de vengeances.
Contre qui ?
Contre le père ?
La mère ?
La société ?
Comme souvent, c’est sans réponse.

Peut-être que s’il s’était obstiné, le jeune Hitler aurait-il fini par être admis aux beaux-arts.

Mais la bête gagna. Et l’amalgame est ici irrésistible. On ne peut s’empêcher de citer et reprendre Aristote dans « Du mouvement des animaux » : les mouvements de l’animal rejoignent ceux de la marionnette. Ce nouvel homme revanchard au sortir de la première guerre mondiale fera comme éclairer cet étrange état du monde dans lequel ces nouveaux hommes, ces hommes sans qualités, autant manipulés que manipulateurs, ces animaux-machines commençaient à s’animer. Ironie des ironies, si Hanus use de marionnettes il fait écho au fait que jadis l’empire romain en décadence s’était mis à introduire le jeu des marionnettes en Gaule et en Germanie. Comme si, à chaque dictature correspondaient ces nouveaux épigones de la satire, de la caricature, comme de témoins du passage, des mutations, voire des folies des règnes de leur époque. La peste brune, dans ce qu’elle a de plus conquérante, remonte donc à très loin. Tout comme le fameux théâtre de marionnettes qui avant d’être réservé uniquement aux enfants était le décorum à toutes les comédies sur le pouvoir et les injustices. Seulement, Guignol était ici vérolé, Guignol servait l’Etat-Racial, et le gendarme était un peu le talon d’Achille d’un pouvoir qui ne savait plus s’inventer.

Alors, Hanus nous met en scène tout son petit monde. Mais il nous le fait par le médiateur d’un théâtre de marionnettes aux volitions nouvelles. Le jeu, tout en demeurant dans l’espace de l’infantile, porte avec lui des visées très en phase avec un monde d’adultes devenus aveugles sur leur propre folie. Les marionnettes sont là pour briser la distance, rompre le conformisme de la marche militaire, faire jouer de leurs bois comme des os d’un peuple qui meurt... Pour rien.

3. La maison de poupée

Le théâtre de poupées s’anime dans les ombres de la caricature proférée comme une usurpation secrète, puis s’illumine brusquement sous une lumière crue, celle de la grande vérité. On sait que la représentation de « On a besoin d’un fantôme » ne fut donnée qu’une seule et unique fois, et sans marionnettes. Mais la voix et, qui sait, le mime, avaient été là pour suppléer, pour pallier au manque ; On s’imagine un peu la délicatesse de la chose, sa discrétion, ce chuchotement qui sort d’une bouche rieuse/ironique/souffreteuse, une bouche qui parfois murmure puis pouffe de rire, joue à une gymnastique allègre et enjouée, entre les quelques convives invités à cette représentation impossible faites de quintes de toux et de respirations courtes. Mais le souffle créatif emporte les imaginations, il les fait jouer à un jeu de rôle. Si bien qu’on se figure soudain voir ces marionnettes s’animer et gigoter selon des gigues et des gaudrioles sous les manettes impromptues d’un enfant devenu montreur de marionnettes. Et le prodige opère, la magie fait son effet.

Le sujet en est ambitieux : déconstruire l’architectonique d’un totalitarisme, ramener ses protagonistes à des marionnettes plus « agies qu’agissantes », sans pour autant les dédouaner de leur faute. Retracer leur parcours pour inventer ce fantôme, jusqu’au basculement. Et curieusement Hanus opère un coup de maître, nous nous trouvons émerveillés quand bien même cet exploit vient des ombres, des brumes, des cendres, des cris et des hurlements. De ceux qu’on a fait taire, qu’on fait taire et fera taire. Mais pas tous.

Et les trois temporalités s’annulent, se mêlent. On se plaît alors au jeu de ces marionnettes, quand bien même on a pleinement conscience qu’elles miment des monstres. Et durant quelques instants, quelques longues minutes, le carcan carcérale semble s’effacer devant une scène où a lieu le jeu du monde, un monde sans dieu-poisson, un monde sans directive ni direction. Non, juste des acteurs de chiffons et de bois qui rejouent la grande imposture, de la propulsion de l’élu sur l’estrade jusqu’à sa chute. De la propagande ambitieuse et dévorante pleine de trilles et de jurons rauques et lancinants jusqu’à la débâcle épeurée et sacrificielle, presque muette. Ce temps hors du temps où on finit par s’accuser, où on cherche à faire de sa propre création de briques et de broques le monstre de la guerre, du génocide.

Les marionnettes en rajoutent tellement qu’elles frôlent l’absurde, on entend leurs bois jouer avec la scène et cliqueter comme des bâtons qui s’entrechoquent, entre les défiances et les insultes, les colères qui répudient et les réprimandes qui accusent. Puis toutes les marionnettes retombent sur les planches, comme inanimées, repues du trop-plein de pouvoir dont les mains et les doigts experts au-dessus leur ont fait cadeau. La scène se dissipe, le lieu froid, tiède, revient devant les yeux comme le spectre fixe et triste d’une condamnation minable. Puis on se quitte, sachant qu’on ne se reverra sans doute jamais plus. Mais on conserve intacte cette joie intense qui est d’avoir pu partager un grand moment artistique où la culture a encore une fois triomphé du despotisme, du racisme. Le théâtre retourne à ses ombres, dans l’attente d’un autre enfant, qu’il soit Tutsi ou autre, dans l’attente de l’un de ces enfants qui a besoin de raconter pour mieux avorter de l’insupportable. Le théâtre, lui, ne meurt jamais. Tout comme ses artistes, quand bien même ils changent d’apparence, de peau. Après tout, un artiste n’a pas de visage, mais il a cette trace, comme d’une semence, qui, elle, est sans borne. Cette volonté supérieure de montrer par le jeu des poupées que la survie était déjà en cours. Quelle avait déjà eu lieu.

La poupée avec laquelle on joue, la marionnette avec laquelle on mime. Si on veut ressembler à la première on désire voir l’autre mimer, imiter, singer le monde, les bêtes et les hommes ; du théâtre de Guignol où on attend de voir ce dernier donner des coups tantôt à cette justice aveugle, tantôt aux méchants toujours à l’œuvre, à ces shows de marionnettes à la télé où on invente une vie parallèle afin d’y dupliquer à l’infini tout le côté absurde du quotidien en des saynètes qui désamorcent son aspect le plus dramatique et sordide, il y a cet enfant qui se ment et s’interroge. Il y a un enfant qui a besoin de voir la vie rejouée sur les planches d’un théâtre sur lesquelles se trémoussent des personnages aux bout de fils, de câbles ou des acteurs en costumes. L’enfant qui dort en nous a besoin de ce monde intermédiaire où c’est l’artifice des peluches, des costumes, qui rejouent notre quotidien mais selon un mode plus festif et humoristique. Une salle de théâtre où on ne perd pas sa lucidité pour autant, car c’est l’humour, l’insouciance et l’innocence qui, ici, servent de boussoles providentielles en quelque sorte.

Si la pièce d’Hanus Hachenburg a ce côté extraordinaire c’est bien dans sa manière non pas de dénoncer, elle perdrait de sa pertinence, mais bien dans son mode déconstructiviste d’un système qu’on pensait sans froissures, pliures, boulons. C’est partageant cet instant ludique inauguré par un spectacle de marionnettes dotées des attributs du conte que justement on prend subitement conscience que rien n’est lisse dans l’édifice nazi, que tout peut être démonté. La méthode a ses bienfaits. Le déroulement sa propre propédeutique. Mais la conclusion désarçonne. Elle décontenance car elle aurait dû être celle d’un enfant alors qu’elle a déjà la pertinence d’un adulte. L’enfant prodigue avorte pour laisser penser l’adulte prématuré. Les masques tombent, révélant le mal qui prélude à l’enfer sur terre, à ce peuple qui se suicide, à ces généraux qui n’en sont que les marionnettes indicibles. Et on se trouve bouleversé. Bouleversé de voir un enfant éviter le manichéisme et la métaphore pour brusquement nous mettre face à la fadeur du mal, sa consubstantialité qui pourtant agit et instrumentalise depuis l’intérieur comme de l’extérieur.

En faisant tomber l’idole et déshabillant le pantin géant de ce fantôme, Hanus Hachenburg démontre comme un Fritz Lang dans son « Metropolis » combien ce Moloch demeure encore et toujours une construction monstre, une machine infernale. L’allusion au mécanisme, au travail à la chaîne, à l’usinage mortuaire, au meurtre entendu comme une norme, démontrent à la fois cette part de monstruosité qui vivote en chacun de nous ainsi que cet humanisme qui n’est qu’une violence nécessaire pour s’en démettre, pour échapper à soi-même. La pièce de théâtre se mue en une espèce d’opération magique dont le dépouillement des totems révèle l’inhumaine humanité de celui qui devient ce qu’il est et son envers contradictoire avec sa nature même, mais qui est conforme avec ce que devrait être sa culture, son être social : devenir ce qu’il n’est pas. Et dès lors on comprend tout.

On comprend que c’est dans ce théâtre de marionnettes que tout se joue, quand les adultes deviennent des poupées, des amalgames de chiffons, que tout se révèle, tout s’articule selon un alphabet qui bien qu’enfantin parle à tout le monde. En déconstruisant la machine du pouvoir, Hanus nous remet de nouveau face au titan Moloch, et ses sacrifices d’enfants. Et en abaissant le levier qui relie chacune des poupées qu’il a investi de son fluide invisible, voilà que cet enfant au bord de l’abîme nous replace face à la redoutable mécanique du système. Un juif américain dit un beau jour que le drame de l’assassinat du président Kennedy était entièrement déterminé par ce que les faits auraient dû être et ce qu’ils ont été. Et n’est-ce pas ce combat-là, en chacun de nous, que nous devrions tous faire ? Combattre toujours contre le risque de ce qui pourrait être pour l’espoir qui devrait être, dès lors que cet espoir demeure de l’ordre du tangible, du raisonnable, pour le bien de tous et de chacun.

Avoir usé de la fiction du conte induit par ces poupées, pour mieux faire tomber la façade du régime totalitaire demeure une opération unique dans le drame que fut la seconde guerre mondiale. Et l’on se met à penser quelques instants à ce qu’aurait pu être la vie de cet enfant de génie s’il avait eu le droit de survivre, tout comme la belle Anne Frank, tout comme tous ces enfants de toutes couleurs et origines, qui toujours se battent et meurent pour la folie de ces adultes qui ont oublié qu’ils avaient été comme eux jadis. En abolissant les barrières entre l’enfance rêveuse et l’analytique froide des adultes, Hanus Hachenburg nous traduit l’un des drames les plus inacceptables de l’histoire humaine. Par la magie de l’enfance, par le conte, il nous invente là une magnifique caricature qui en définitive met à jour le malheur humain qui est d’être toujours « agit » par des puissances qui nous dépassent et qui renverraient à une sorte de supra-mental inhumain dans ses desseins.

En même temps, l’auteur nous révèle autre chose sur la nature humaine. Bien loin de dévoiler au final la totale liberté humaine, Hanus nous en démontre la terrible allégeance presque inconsciente à ces forces, pour ne pas dire « son servage physiologique ». L’homme futur ne serait-il pas alors cet animal-machine né avec le vingtième siècle ? Celui qui semble prévaloir et dominer de nos jours sous l’écrasante machine à consommer, même de la culture. Celui qui n’exerce plus de sens critique et accepte, docile, tout ce que le grand œil de la caméra de la télé lui raconte, lui révèle, lui explique, ce dieu médiatique né avec la fin des grandes guerres et relayé par des radios agissant comme des caisses de résonance sur des individus et des groupes qu’elle accuse, juge ou commande, promulgue ou renie.

Le pouvoir semble vouloir poursuivre alors des buts humanistes, des volontés de purge culturelle salutaire, tout en en inventant d’autres, plus dangereux encore, car c’est l’individu qui peut se retrouver en danger dès lors qu’il n’y a plus de règles et que cette masse médiatique en sert d’autres qui ne sont pas toujours agies par de saines intentions. Mus par stimuli et des adjuvants, des colorants et des additifs, celui qui devient addictif et souffre d’abductions mentales, se retrouve tout aussi perdu que celui qui jadis écoutait la voix d’un seul et pensait entendre la vraie voix de dieu, mais pour un seul peuple qui pensait être une vraie race. Ici, la nouveauté semble se tenir dans une variabilité infinie des plaisirs et dérivatifs, des jouissances virtuelles et des satisfactions par procurations. La mise à distance de l’individu lambda avec le pouvoir, mais son endormissement avec ses effluves, semble avoir généré un homme à la fois capable de devenir un assassin en un claquement de doigts et un sage amoureux en un autre claquement de doigts. Comme si ce Moloch venait de déléguer ses pleins pouvoirs à une industrie des plaisirs, même les plus interdits, assurant sa capacité à tous de les réaliser, avec ce risque qui est de ne générer que des frustrations qui cannibalisent.

Le monstre paramilitaire était-il différent du Gargantua libérale ?

Si le premier n’avait pas le choix par principe, le second ayant suspendu son jugement par abrutissement semble cependant être plus à même de « s’inventer » dans cette « totalité et infini », s’il sait dépasser son conditionnement pour à son tour innover et créer son propre pôle de production. A la mégapole militaro-industrielle du crime succède brusquement le régime du self-made-man où l’autoentrepreneur devrait être le maître d’une destinée dont le produit brut devra servir à satisfaire une couche de consommateurs. C’est d’ailleurs un peu ce que fait Hanus, il s’empare des règles du théâtre et de l’artifice jubilatoire des marionnettes pour, en quelques tirades, démontrer combien l’inventivité libérale, et mobilisée par un esprit libre et innovateur, peut venir à bout des plus puissantes machines à assassiner.

Imbibé du modèle libéral qu’il subit, l’individu Beta détient dans cette vassalité du consommateur les moyens de produire par lui-même ses propres modèles, et pourquoi pas prétendre à devenir ce mâle Alpha, un chef de meute, tout en s’intégrant à la masse. Ce que ne conféraient jamais les esprits inféodés à la machinerie nazis qui tournait à vide. Quelque part, le modèle libéral a mis un terme au modèle dictatorial pour promulguer l’homme comme acteur et actant de sa vie, avec, bien entendu, les dangers et échecs inhérents à un modèle dont la fonction attractive abuse plus qu’elle n’éclaire la raison, tout comme elle solidifie de plus grands consortiums d’individus liés et donc d’un potentiel plus malhonnête, face à des individus seuls mais plus originaux dans leur inventivité, dans leur faconde à produire de grandes choses à partir de rien. De la fabrique à l’usine, il y a deux modes qui s’opposent à l’intérieur du modèle libérale économique. Mais la nouvelle donne est installée. Et en passant au crible d’une caricature féroce et tendre le système nazi, Hanus Hachenburg nous en démontre la facticité peut-être plus grande par rapport à un modèle prompt à occuper les esprits en leur offrant la possibilité non plus simplement de consommer mais bien d’y participer par leur productivité personnelle.

Hanus Hachenburg n’existe pas.

Négation du droit de vivre, spoliation d’une existence, effacement de l’essence. Alors, vient l’issue rebelle, la trappe salutaire, le chemin de traverse de l’écrivain contrebandier de belles histoires. Et on plonge dans une pluralité impalpable, intangible puisque personne ne peut y mettre la main dessus, la faire taire par les mots d’autorité qui sont déjà des mots sans plus aucune saveur, des mots rendus viles et froids comme métal. L’enfant dans le froid de son baraquement se transforme en une voix chaude, une voix qui ne devient palpable que pour les complices se sachant également morts mais bondissant comme le locuteur par la trappe de la grande fabrique à histoires qui arrose la plante à idées. La contrefaçon étreint le monde, le mensonge universel dilue la variabilité des pensées dans un sérum unique qui tue la pensée même. Et c’est là que se jouera le grand combat universel entre l’enfant qui vient de se plonger dans le mythe qui a généré l’horreur pour en éteindre non plus l’infamie mais le risible, et cette noire puissance qui perd un à un ses attributs.

Peu à peu, l’enfant se sent perdre sa vitalité. Alors, il fait comme un magicien. Il élève sa main, fait porter sa voix, et les choses lui répondent, comme si elles avaient toujours attendu qu’il les appelle. Mais il ne les possède pas, il est à l’extérieur, il est hors-jeu. Magie de la synonymie mentale, les marionnettes lui répondent, s’animent, les chiffons et les bouts de bois prennent corps, chairs et sang pour, l’espace de quelques longues minutes, nous mimer la scène primitive d’où est venue l’horreur humaine. Hanus Hachenburg n’a plus besoin d’identité, il est devenu un exorciste des grandes identités nationales. Hanus Hachenburg s’est coulé dans le mythe infantile des marionnettes qui gigotent pour faire la leçon, il est le dieu de l’anima. Il est cette voix qui passe, tel un farfadet, de l’une à l’autre de ces marionnettes. Cette voix qui peu à peu déconstruit la peur pour en exposer les os que les rires font trembler. Ces marionnettes passent donc par tous les stades de la vie, de l’enfance à la vieillesse, du gros au religieux le plus afféré. Et pourtant, tout en les faisant être, leur inventeur sait comme tout autre enfant le sait dans ces camps de l’inhumaine humanité, qu’il ne survivra pas, qu’il ne leur survivra pas. Il sait qu’il n’y a d’échappatoire que la substantifique moelle de la créativité. Il sait qu’il lui faut animer à distance ces autres qui ne sont que des pantins, ces autres qui agitent les gris-gris d’autres pantins qui avaient sans doute oublié leur nature fondamentale et première, leur fonction sacramentaire du dérisoire.

Alors, tel un esprit qui possède, il leur insuffle la vie, les agite, les secoue, les fait se confesser, comme dans un cercle de gosses jouant au jeu de la vérité. Hanus n’existe pas, il, est du monde intermédiaire qui n’est pas encore celui du royaume des morts dont on ne revient plus. Et n’existant pas, il devient cette essence même du théâtre où, pareil à Ionesco, on fait parler ceux qui se pensent avec le monde, se pensent comme le monde, dans une sorte d’instabilité mentale qui contamine le biologique, voulant qu’à la chute tout autour de soi succombe. Et le rire qui surprend soudain le faux malade ou le faux sauveur, celui-là seul pensant qu’après sa mort tout est fini, ce rire-là seul de l’impermanence récompense ceux qui sont morts pour l’avoir fait éclore, accoucher du grand corps malade du monstre politique. A la brute teutonne qui renâcle et grommelle pour éclater en un soliloque de pensées versatiles, supplée ce rire Ashkénaze corrosif qui s’achève comme une sagesse qui a gagné, même dans le creuset du mal absolu. Hanus n’existe pas. Il est soudain propulsé dans la vie même qui le couvre du lange de son éther afin d’en apaiser la douleur amère de la mort et le silence triste de ce dieu qui ne vient jamais.

Hanus Hachenburg existe

Hanus a fait un hold-up, Hanus a libéré la boîte de Pandore.
Mais ce qui en sort n’est pas réfractaire ou subversif, destructeur ou coercitif.
Le puits des jeunes âmes vient d’ouvrir ses portes.
Et ces âmes vont rechercher une nouvelle enveloppe.
Mais comme ils se sont arrêtés au conte, leur charnel sera fait de la même texture des rêves.
Les voyez-vous, ces âmes errantes ?
Les sentez-vous, ces confidents intimes ?
Ils sont le lait de cette tendresse humaine qui s’est échappée des autels sans dépouilles, des sépultures sans cercueils. Ils sont la manne du monde d’après. Marionnettes de fourrure, costumes perclus d’animatronique, fils qui animent gestes et expressivités, câbles qui font s’articuler des pauses et des génuflexions impossibles. Les marionnettes venaient de rentrer dans la grande histoire, les enfants perdus venaient de trouver de nouveaux corps à habiter, des voix qui parleraient pour non pas ce qu’ils avaient été, mais pour ce quoi ils s’étaient battu et avaient triomphé : l’art. Et pour que cet art s’exprime il fallait qu’on s’en serve non seulement pour éduquer mais encore et surtout pour divertir tout en apprenant chacun à s’accepter. Le combat devenait plus intimiste en même temps qu’il était sincère. Pour ce faire, il était nécessaire que ces marionnettes fassent leur show. Un show pour rendre sourds les jeunes enfants de chair aux voix malignes qui visaient déjà à leur chute.

Lorsque dans les années 70 un certain Jim Henson cherchait un producteur pour lancer son entreprise de grand show de marionnettes, il ne s’attendait probablement pas à ce que ce fusse un certain Sir Lew Grade, alors producteur britannique de la série déjà mythique « Le Prisonnier », qui lui donnerait sa chance. Étrange correspondance, singulière continuité, voilà qu’un show consacré à la survivance d’un rebelle dans un système totalitaire de marionnettes humaines donnait le relais à un show de marionnettes peluches consacré à de grands artistes mais pour le seul plaisir des enfants, et qui était chargé de répandre ses bienfaits sur une humanité qu’on espérait réconciliée. Et quel autre médium que celui de la marionnette, la peluche, pour mettre en scène ces petits drames de l’enfant seul, l’enfant triste, l’enfant sans ami, ou l’enfant rejeté. L’enfant émule, l’enfant prodigue, l’enfant martyr, l’enfant diminué, l’enfant malade. Au drame universel d’un peuple assassiné suppléait soudain un drame de l’intimiste à tous les étages où tous les enfants du monde devaient se retrouver, vivants, morts ou malades.

Le collectivisme prenait ici aussi le relais à l’intimiste, propulsant les œuvres d’un poète-enfant solitaire à une universalité partagée où l’enfant s’amusait à devenir une de ces marionnettes ou à les rêver aussi intimes que des amis de toutes les peines. Hanus existe. Hanus s’est échappé dans le grand théâtre des marionnettes toujours joyeuses. Il n’est plus dehors mais à l’intérieur des choses. Pour en devenir en quelque sorte l’esprit sacré, le cœur secret, l’icône invincible qui les animerait à jamais. Et les stars qu’on invitait à ce « Muppet Show », étaient de ces rebelles qui avaient un peu lutté contre le système pour faire fleurir un talent, quelque chose que cette humanité de peluches était chargée de faire resurgir en même temps que l’humanité tendre et acide qui parfois faisait mime de s’y cacher derrière.

Le rebelle enfin débarrassé du sérieux d’un univers aseptisé pouvait enfin jouer comme une de ces marionnettes, retourner à cette innocence qu’il faut toujours sauver à chaque instant de sa vie. L’utopie dégénérative nazis, éventrée sur la plage d’une culture universelle venait de faire place à une utopie reconstructive où le positivisme de l’humour était en charge de reprendre le drame humain à sa base, à l’enfance, et tenter de le commuer. Hanus Hachenburg existe puisqu’il est parvenu à faire de ces marionnettes condamnées à la poussière une véritable instance universelle dont l’humour tendre et les pensées sincères étaient chargée de sauver l’enfant qui dormait dans l’adulte, et l’adulte qui n’était qu’en gestation dans l’enfant.

Libérées du collier totalitaire qui les confinait à toujours imiter, ces marionnettes se voyaient soudan douées d’une raison universelle et d’une voix puisée au miel d’une tendresse humaine infinie, pour palier à notre finitude malheureuse. Hanus Hachenburg existe, vous l’avez tous rencontré, entendu, écouté, frôlé. Vous avez tous souris devant ce vieux poste de télé où leurs arlequinades joyeuses et leurs pitreries audacieuses vous aidaient simplement à mieux vivre, à mieux vous accepter. Et en vous acceptant, accepter les autres, cet autre, qui vous commande à la même familiarité levinasienne. La vertu, humble, qui y était défendue et y serait toujours défendue, était là, mise en évidence au regard de tous ces adultes qui avaient su sauver en eux une part d’innocence : remonter le moral d’un enfant qui se sent toujours perdu, un enfant à retrouver encore et encore. Et sauver des mondes.

La partie poésie qui achève l’ouvrage est encore plus symptomatique d’un génie précoce. Dès l’introduction, d’une lucidité étonnante, Hanus pose son manifeste tout comme il impose son style. Introduction en forme de confession, on pourra y décrypter déjà les signes d’un poète maudit, mais également les propos d’un incroyable lucide. Solitude des profondeurs, mémoires écrites dans les catacombes d’un immense cimetière d’âmes aussi perdues que lui, on sent que l’enfant doit faire vite sa biographie qui, de son enfance à sa condition de détenu, en passant par son expérience à l’orphelinat, raconte une existence sous la temporalité extensible d’un âge où seul est permise cette bifurcation, cette échappée belle, quand bien même il se sait bientôt mort. Et l’on découvre alors cette solitude presque à fleur de peau, celle qu’il a toujours ressenti vis à vis des enfants de son âge, presque comme d’un syndrome qui étonne une fois de plus ; Mais comment un enfant mis en face d’une telle horreur peut-il encore écrire. Ecrire est devenu pour lui comme le moyen de revenir vers eux, de raccourcir la distance entre lui et les autres. Hanus fait montre dans cette introduction d’une maturité bouleversante. Car il révèle qu’à toute solitude vient la consolation d’un ami intime : le papier. Ce papier auquel il confie des choses qu’il ne peut ou n’a jamais osé dire aux autres, ces pensées rebelles, folles, nomades, qui font ces grands écrivains, comme lui, même s’il a l’extrême pudeur et l’humilité de ne s’en revendiquer à aucun moment. Réduire une telle œuvre à une solitude est ensuite un gage de sincérité, non seulement envers ce public qu’il espère quand même interpeller mais enfin et surtout vis à vis d’une postérité qui lui est interdite, cette instance du temps de l’écrivain qu’il ne fait que mettre à l’idée mais qui échappe toujours. Cet instant de la confrontation entre ce Commandeur de la lecture et cet enfant ne se sachant pas déjà grand auteur. Et elle est là, la douleur. Se savoir dans un enfer bien humain et injuste, et ne pouvant clamer, crier, son envie de parler à des amis. Ces amis qu’il a évité plus jeune pour des raisons tellement désynchronisées du mouvement normal de son existence qu’il en est venu à se penser une vite mentale parallèle, celle anonyme de celui qui écrit contre l’absurde, l’inéluctabilité d’une mort inacceptable. Mais que l’arme subtile d’un crayon sait palier de la tendresse nécessaire et du recul requis afin d’en supporter la lame.

Et nous, depuis notre époque si libre, nous ne pouvons que l’assister dans ce requiem sans instance, nous, nous ne pouvons que l’écouter, étrange effet d’une écriture devenue soudain plus éthérée, plus aérienne, et qui survivra aux cendres, voire même au souvenir mémoriel. Comme des braises sous la poussière. L’oeuvre poursuit ainsi son chemin avec, entre les lignes, les mots, les syllabes, les lettres, un peu de ce sang du jeune poète si heureux de nous prendre à témoin qu’il nous arrive une douce envie de pleurer tout en nous retenant de hurler avec rage ce « pourquoi », pourquoi des hommes ont-ils fait pareille chose à leurs semblables. Mais le langage a, lui, trouvé une issue, il serpente telle une pensée médiane par-delà les ruines et la poussière, sur le sentier lumineux découvert par l’inspiration de l’enfant-poète, l’écrivain-maudit. Il fait signe et signifie, il est vivant, il est vivant. Et n’est-ce pas tout ce qui compte...

Il ressort de cette œuvre bigarrée, sauvage parfois, une pulsion de vie qui est aussi une leçon sur l’existence. Ecriture de la survivance mais également manifeste sur l’insoumission à aucune instance, l’œuvre d’Hanus Hachenburg demeure bouleversante, surtout en des temps aussi troublés et assassins. On peut gager que, traversant les siècles, elle saura toujours transmettre à celui ou celle qui en éprouve le besoin l’impulsion nécessaire, l’étincelle de vie, pour faire éclore même ce que les plus viles velléités empêchent de faire naître. Œuvre universelle en même temps qu’intemporelle, celle d’Hachenburg est à mettre au panthéon de la littérature. Parce qu’écrite en peu de temps mais avec autant d’inventivité et de dénonciation jubilatoire, cette œuvre étrange et humoristique démontre que parfois il ne suffit que de sa plume pour démonter les plus grandes entreprises à déstructurer les mentalités. Ecriture attachante, style léger, presque éthérée, tout le romanesque d’Hanus Hachenburg se singularise par une expressivité hors-normes. Ainsi, l’art du conte « Hachenburgien » se distingue de tous les autres non seulement parce qu’il met le moi en jeu mais également toutes les facultés manuelles (les marionnettes) et mentales offertes à un esprit captif des plus profonds tombeaux pour faire surgir la lumière, et rien que la lumière. Celle-là qui toujours triomphe. Un livre qui devrait être lu et étudié dans toutes les classes, ne serait-ce que pour faire apprendre ce que c’est que de toujours se dire libre et agissant. Et un film qu’on aimerait voir un jour sur les écrans.

Emmanuel Collot

On a besoin d’un fantôme, suivi de poèmes choisis, textes écrits en 1943 dans le ghetto juif de Térézin, Hanus Hachenburg, préface de George Brady ancien interné de Térézin, textes présents par Claire Audhuy et Baptiste Cogitore, éditions Rodéo D’âme/, 162 pages, 14 Euros.






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