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  Sommaire - Livres -  G - L -  L’étoile du matin



"L’étoile du matin "
de
David Gemmell

Editeur :
Bragelonne Collection Milady
 

"L’étoile du matin "
de David Gemmell



Il se fait appeler Owen Odell, poète et témoin de l’un des plus incroyables morceau d’histoire de son temps. Sachant qu’il va mourir, Owen décide alors de révéler toute la vérité sur une légende, celle de Jarek Mace. Mais l’histoire qu’il va raconter s’éloigne beaucoup de ce que la tradition populaire a retenu de ce dernier. Jarek était un héros, oui, mais il était aussi et surtout un voleur, un tueur, un pillard, un coureur de jupon misogyne et un parfait individualiste. Or, comment put-il donc devenir ce héros tant aimé de tout un peuple ? C’est là que l’histoire devient extraordinaire et dépasse même la légende, dans le sens où, en devenant un héros, Jarek avait réalisé en même temps sa rédemption...

Peut-on tout dire d’un homme au risque de faire pâlir sa légende ?
Partant de cette tactique d’historien, Gemmell, bien loin de faire comme les autres, enfonce le clou, et ressuscite un homme au travers d’un parcours personnel et universel. Personnel, car en commettant soudain des actes héroïques il construit et influence tout un peuple autour d’un idéal commun. Universel, parce ceux qui soudain se mettent à croire en lui l’influencent et l’aident à persévérer sur le long chemin du rachat de soi.

Renouant avec le « Rob Roy » de Walter Scott, ainsi qu’avec la vieille légende de Robin des Bois, Gemmell nous produit peut-être ce qu’il y a de meilleurs dans un registre qui a toujours fasciné les foules. Si dans « Légende », l’auteur ressuscitait le héros en tant que relique royale défendant la cour anglaise en perdition, dans « L’étoile du matin » il en explique en quelque sorte l’humaine germination, quand bien même il se doit de toujours l’intégrer dans un univers fait de magies et de créatures. Le guerrier divinisé dans la littérature épique anglaise ne peut l’être sans l’aval symbolique d’une reine. Et c’est une fois de plus subtilement suggéré dans cette histoire où un individu va se voir soudain adoubé et par le peuple et par un pouvoir qui semble les dépasser tous, comme la main invisible d’une reine dont il importe peu qu’elle soit ou non cité dans l’histoire, elle la domine telle une figure maternelle.

De fait, les créatures et démons occupent ici une place et une fonction plus symbolique, donnant parfois l’impression de traverser la toile d’une vieille peinture dans laquelle la focale reste axée sur des personnages humains pendant qu’elles paradent comme dans une procession. Les Vampyres, qu’éveillent les envahisseurs, deviendront ces vieilles figures tutélaires libérales du renoncement, de la conversion, de la soumission, du courroux, de la corruption de l’innocence, de la manipulation mentale et de la tyrannie ancienne mâtinée d’intolérance qui font violence à cet ordre sacré que les anglais défendront toujours, même aujourd’hui encore. Par leur nombre réduit, ces Vampyres menacent la liberté, comme une bande de vandales s’attaquant au bastion même de l’identité anglaise. C’est fédérateur, émulsif, et ça permet une fois de plus à l’esprit guerrier anglais de se déchaîner soudain, même au travers des figures les plus anodines. Et c’est quand tout éclate, que Gemmell laisse se déployer sa verve guerrière rappelant parfois le meilleurs d’un Robert Howard.

L’historicisme enfin, sert ici de prétexte, de faire valoir. Cela ne gêne d’ailleurs en rien le caractère fantasy de la chose. La comparaison entre les Angostins et les fameux Angles historiques est fortuite, mais importante à signaler, dans une nation où l’ilotisme a toujours défendu une certaine idée de l’indépendance et de la liberté face aux invasions scandinaves du nord des îles britanniques et les maîtres normands du sud des îles britanniques, surtout avec le courage que l’on sait.

S’il s’éloigne de l’univers Drenaï si cher à ses lecteurs, Gemmell est parvenu dans ce remarquable « one shot » à conférer une dimension grandement romantique à une histoire simple mais belle. Car bien que ses compagnons rappellent furieusement ceux de Robin des Bois (Wulf, Piercollo, Mégane, Astiana, Corban, Brackban, Raul Raubert) Mace est également secondé par des êtres légendaires magnifiquement humanisés par l’auteur (Nuada Mains d’Argent, Sieben). On pensera à Moorcock et ses champions éternels, ainsi qu’à ses comparses comme « Tristelune », mais les buts poursuivis sont différents. Les Astiana/Jarek Mace et Mégane/Orwell de Gemmell valent très bien les Marianne/Robin de la légende originaire. Et malgré ces personnages très référencés Gemmell parvient encore une fois à surprendre les lecteurs en les entraînant sur des chemins inédits, et des confrontations nouvelles, dépoussiérant les lieux communs d’un genre qu’on pensait appartenir au passé.

Mais curieusement, ce n’est pas du héros dont on parle à la fin de l’histoire, morceau magistrale s’il en fut, et que les lecteurs devraient lire et relire. Mais bien de ce poète qui aux portes de la mort connaît une sorte de transmutation dans l’un des plus beaux moments de toute l’histoire de la littérature. Chose qui, ici, hausse Gemmell au rang des plus grands écrivains romantiques anglais. Un romantisme qui, il faut le rappeler, évoque furieusement Emily Bronté et son livre phare « Les hauts du hurlevent », baigné de nostalgie et d’une irrépressible envie de retourner dans un passé sacré. Suivant celle qui ouvre les portes, Owen s’échappe de l’histoire où il n’est déjà plus qu’un fantôme du passé, un peu comme le fit Frodon à la fin du Seigneur des Anneau. La fin n’est qu’un départ.

Il y a dans le romantisme anglais du dix-neuvième siècle une puissante dose d’affectif, une sorte de fil sentimental qui invite inévitablement les auteurs à s’inventer des Avalons, des lieux éloignés, situés entre le rêve et une géographie de l’imaginaire, voire un « no man’s land ». Renouant donc avec le vieux courant celtique, Gemmell nous ouvre des portes pour nous dire que la véritable religion est bien celle d’un cœur qui croit en l’amour. Et sachant que ce même amour l’appelle à la fin, Owen Odell n’a dès lors plus besoin de prononcer des formules magiques ou des prières pour ouvrir l’autre monde, mais bien de suivre le chemin infime mais sincère d’un cœur ayant su s’attacher aux choses belles et bonnes. Ces pensées erratiques qui confèrent au monde que l’on quitte et dont on aime tant à chasser le charnel, cette envie non pas de le quitter mais de suivre celle ou celui qui nous montre un chemin de traverse, une bifurcation, une déviation, une issue enchantée.

C’est de ce réalisme magique là dont ne cesse nous parler cette littérature épique anglaise. Et Gemmell a beau se cacher derrière les portes de son église, le celtisme libre, romantique et rebelle, triomphe modestement, une fois de plus, tout simplement parce qu’il n’a rien besoin d’autre que du souvenir des choses belles pour transcender la disparition. Les batailles, démons, Vampyres, et autres être fabuleux, ne participent ici qu’à la rédemption d’un homme égaré et le départ d’un poète nostalgique des jours anciens, d’une amitié. La rédemption est double, entre les lignes et hors texte. Comme si du vil qui devient noble au conteur qui devient fantôme, se manifestait une fois de plus le triomphe d’un romantisme intemporel puisque s’adressant à ces amoureux qui dorment toujours en nous, quand bien même notre cœur serait en hiver. Tout simplement magnifique.

Il y a quelque chose comme d’une attente dans l’oeuvre de Gemmell, non pas quelque chose ayant trait à du religieux mais à l’homme. Quelque chose qui, au contraire d’un Robert Howard et sa fatale pugnacité, pourrait s’identifier à une espèce d’impossible retour. Et on pourrait dire que c’est à partir de ce constat muet de l’échec, de la perte, que l’extraordinaire devient alors possible. Par sa mise en question de l’existentialisme au cœur même de la fiction épique, Gemmell lui confère une vraisemblance reliant le sujet au monde par une sorte de lien fraternel. Seule la littérature rend cette filiation symbolique possible. Puisque seul cet existentialisme là a le pouvoir de dépasser les limites spatio-temporelles et prendre le risque de croire en une extériorité ouverte à tous. Et, comble du comble, en sauvant cet existentialisme là, Gemmell préserve également le droit de croire en un dieu. La fameuse « Source » serait en quelque sorte le prolongement surnaturel, la branche secrète, la machine à évaluer son prochain, comme soi-même.

Ce qui fait de ce livre un trésor de la littérature épique, en même temps qu’un hymne à la vraie magie, celle du cœur. Car si Gemmell bouleverse autant encore ses lecteurs c’est qu’il n’a jamais oublié ce que beaucoup d’écrivains oublient souvent : la sincérité.

Ce qui nous fera dire un fois de plus que David Gemmell nous manque terriblement...

L’étoile du matin, David Gemmell, collection Milady, Bragelonne, traduit de l’anglais par Alain Névant, couverture de Didier Graffet, 442 pages, 8.20 Euros.

Emmanuel Collot






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