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  Sommaire - Dossiers -  Christopher Lee : Hommage !

"Christopher Lee : Hommage !"

Emmanuel Collot
City of the Dead
(La Cité de la mort)
 


On avait aimé le suivre dans ce rôle incomparable de Dracula, qu’il camperait à onze reprises avant de devenir un acteur récurrent pour le compte de la célèbre maison de production Hammer. Dix-neuf films, il ne lui fallut donc pas moins de Dix-neuf films pour marquer durablement les esprits et devenir cette icône d’un genre mal aimé mais qui avait déjà ses lettres de noblesses. Une légende était née, toute en nuances et en subtilité, en férocité aussi.

Face à des pin-up dont les cous exposés firent rêver autant que frissonner, un spectateur cherchait un dérivatif à ses soirées disco, afro, alcoolo, dans cette Angleterre qui alors faisait ses premières révolutions esthétiques, mais toujours sous la bienveillance de sa reine. Une nouvelle donne arriva à point nommé, à cheval entre le cinéma gothique du début du vingtième siècle et celui plus argenté des années 80/90. Et ce serait elle qui serait en charge de donner visage à ce nouveau pittoresque si spécial, pour ne pas dire excentrique, toujours enclavé dans une urbanité aux antipodes du genre. Un certain Christopher Lee y insufflerait ce rocambolesque nécessaire, cette verve à la manière anglaise où, dans des forêts très connues de son Angleterre natale, se réimplantait la légende, teintée, il est vrai, d’une certaine ironie, comme un juste retour à son créateur : Bram Stoker. Le vampire ne serait plus ce roi déchu roumain décrépis en attente d’une impossible et hypocrite rédemption, mais cet aristocrate libéral dévoré par la volonté de puissance, jamais rassasé. Et qui déjà montrait les dents à ses semblables de même rang afin de démontrer que l’horrible invasion avait déjà commencé dans la city.

Mais s’il ne fallait en citer qu’un, dans une production fleuve où, il faut le rappeler, aucun film n’est à négliger plus qu’un autre, ce serait "The Wicker Man". Réalisé en 1973 par Robin Hardy, "The Wicker Man", littéralement, "le Dieu d’osier", marque en quelque sorte la naissance d’un acteur. Celui qui, en se prononçant contre la loi des hommes chrétiens pour celle des païens, ne faisait alors que professer son manifeste pour le fantastique, à rebours du consensuel des acteurs de l’époque. Un fantastique à contrario de l’ordre, donc, un fantastique du chaos planifié. Lord Summerisle, littéralement "Le seigneur de l’île de l’été", saluait le particularisme d’un acteur aux antipodes des règles de la bienséance et des canons d’une société alors de plus en plus gagnée par l’embourgeoisement du métier d’acteur. En singeant l’ordre pour laisser loisir à l’interprétation, à l’instinct, Lee inventait, s’inventait, en tant qu’acteur hors norme, et artiste itinérant. Le bohémien était un aristocrate sans maison, mais maître partout où on l’invitait à rentrer. Lee devenait acteur rentier dans un métier où il fallait alors survivre en montrant les dents.

Puis, en 1974 avec "L’homme au pistolet d’or", de Guy Hamilton, Lee fera forte impression face à un certain James Bond dans le rôle de Francisco Scaramanga. Là, encore une fois, il montrait sa prolixité à donner le change en campant un personnage charismatique mais toujours dans ce registre du mal, un mal qui séduit, fascine, autant qu’il fédère. Parce qu’il est avant tout un acteur de théâtre à l’humour acide ravageur, Christopher Lee impose respect, et fait école. Sans idéologie ni élitisme.

Mais Christopher Lee le dira souvent avec ce même humour pince-sans-rire, il en avait marre de jouer les longues dents. Alors, il s’essaya à divers longs métrages plus ou moins heureux, avec la déconvenue qui l’attendait à chaque fois au bout. Comme si, le fait d’avoir joué le prince des ténèbres l’avait définitivement condamné à errer dans ce registre, comme jadis un certain Bela Lugosi (1882-1956) ou encore Boris Karloff (1887-1969).

Puis, fin des années 90, début des années 2000, c’est la consécration, avec tout d’abord cette brève apparition dans un certain Sleepy Hollow en 1999, dans lequel il fera une telle impression face à Johnny Depp que Tim Burton consacrera un de ses plus grands blockbusters en même temps qu’il relançait une fin de carrière en demi-teinte.

Ensuite, Lee enchaînera coup sur coup sur deux figures marquantes du cinéma populaire. Avec d’une part l’interprétation magistrale qu’il donnera de l’une des figures les plus fascinantes de la saga Star Wars (le Comte Doku dans les deux volets suivants de la prélogie Star Wars en 2002 et 2005). Avec une présence inouïe à l’écran, Lee fera passer tous les autres acteurs de la saga au second rang. Lee ne faisait que renvoyer le défis à travers temps et espace que son mythique vieil ami, le très Sherlock Holmes Peter Cushing (1913-1994) lui avait signifié en 1977 dans le premier volet Star-Wars, "Un nouvel espoir". Tels deux acteurs se donnant le "La" avant de repartir dans les territoires inconnus de l’existence.

Mais Christopher Lee ne s’en irait pas sans offrir à ses admirateurs cette dernière gigue qui couronnerait une carrière aussi immense qu’était sa taille de géant. Aussi deviendra-t-il ce Saroumane plus grand même que celui du texte de Tolkien, ce sorcier faustien face à cet autre Gandalf campé par un nom moins prestigieux Ian McKellen, dans un duel aussi prestigieux à jouer des ambivalences humaines au travers des choix de pouvoirs que du jeu très habile des couleurs. Ainsi, Saroumane le blanc devient le maudit opportuniste magnas du pétrole d’une cinquième colonne et Gandalf le Gris cet ouvrier érudit de la profonde Angleterre qui saura éveiller les Hobbits jardiniers à une guerre sur deux fronts. Lee, une fois de plus, éclipse tout le monde face à McKellen, dans un combat de titans au cour duquel Sauron n’est que l’oeil de la caméra, ou l’écran de télévision, cet oeil qui voit tout et fait s’agiter les hommes entre eux. A la fin, gagne-ton, ou bien résorbe-t-on la plaie ancienne du langage qui fractionne hommes et pouvoirs depuis que ce monolithe noir s’est posé sur la terre des hommes-singes dans le film 2001 l’odyssée de l’espace de Kubrick ? La question est bien entendu sans réponse.

Voyant ses oeuvres et son rôle aux multiples visages achevés, un certain Christopher Lee (27 mai 1922-7 Juin 2015) a décidé un certain dimanche du mois de Juin de s’en aller. Et nous laisser comme unique impression que ce spleen d’un acteur qui nous a tellement fait du bien en paradant sur la scène. Juste avant de bondir dans cette boîte à poupées d’où il ressortira à chaque fois que quelqu’un voudra bien le revoir avec de longues dents, un sabre laser ou un bâton magique, à jouer avec l’ordre du monde. Ceci afin peut-être de nous aider à nous raccrocher à cette vie qui passe, et qu’on aime tant retarder avec cet oeil qui nous raconte autrement, méchamment, sauvagement, mais si sincères avec notre terrible nature ...

Merci, maître.

Emmanuel Collot


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