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  Sommaire - Livres -  S - Z -  Les Futurs mystères de Paris Intégrale Tome 1 & 2



"Les Futurs mystères de Paris Intégrale Tome 1 & 2 "
de
Roland C. Wagner

Editeur :
L’Atalante
 

"Les Futurs mystères de Paris Intégrale Tome 1 & 2 "
de Roland C. Wagner



Vous pouvez l’appeler Tem, ou Temple Sacré de l’Aube Radieuse. Son nom est aussi improbable qu’un sobriquet nazi, ou piqué à une sale histoire de Fu-Manchu, mais il ne jure que par Nestor Burma. Ses errances le mènent tout droit sur des cadavres, ce qui est peu commun dans un monde où La Grande Terreur Primitive a éliminé le crime pour forcer ses nouveaux otages à n’user que de tactiques économiques pour se faire la guerre entre grandes corporations. Idem pour un microcosme où les humains s’en sont retournés à des clans et tribus, allant des plus excentriques (les adorateurs de Michael Jackson, etc...) aux plus technologiques (Ludwig, Guru d’une secte pratiquant le langage binaire). Tem a en outre un autre immense problème : son Talent de Transparence. Si de ressembler à l’homme invisible ne peut être pallié que par les frusques voyantes d’un couvre chef vert et de breloques criardes, alors Tem devient plus qu’un de ses semblables, Tem est un nouvel enquêteur dans un monde encore plus complexe que celui inventé jadis par Léo Malet. Un monde réchappé d’une apocalypse sociale pour faire face à un inconscient collectif aussi brutal que bourré d’humour et d’enseignement. Tem va vite devenir la bête noire des archétypes de tout acabit se baladant dans ce Paris fantasque et fou, comme nous. Et tel Sherlock affrontant Moriarty, Tem se mesurera à cet insaisissable Dragon Rouge...

Et puis un beau jour d’été de l’année 2012, Roland C. Wagner s’en est allé. Voilà comment nous n’aimerions pas commencer cette chronique tellement la chose est injuste. Nous dirons donc, faute de preuve sur ce démon qui a voulu l’emporter mais l’a manqué, que Roland a pris soudain la tangente, s’échappant par une passe très étrange dans son Paris à lui. Nous dirons qu’il est parti enquêter à son tour, devenant lui-même ce qu’il aurait toujours du être : Tem.

Née en 1996 chez Fleuve Noir, cette saga des futurs mystères de Paris provient de cette pensée en constante ébullition avide d’écrire quelque chose de vaste, de gigantesque, quelque chose prenant par la main l’esprit du secret d’un Eugène Sue, la gouaille sans vergogne d’un Frédéric Dard, et le sens intuitif et vitaliste d’un Léo Malet (magnifique Roger Hanin) pour les emporter tous trois dans un maelstrom de conjectures aussi novatrices qu’optimistes. Tem, c’est le rejeton d’une culture populaire qu’on pensait morte avec l’achèvement du vingtième siècle, une sorte de « revival » aussi impromptu qu’un manuscrit inédit de Sherlock Hommes écrit par un Conan Doyle mort-vivant sous LSD. C’est un pari aussi impossible que de voir en chair et en os Jules Verne déambulant dans la ville de Nantes. Et pourtant, il y est parvenu, ce sale gamin, il a franchi le stade du simple rebelle qui parle et gueule pour devenir cette plume qui découpe, cisèle, constelle. Et pourtant, il est lu partout sur ce globe d’allumés et de folles invincibles. Et pourtant il y aura laissé sa marque, aussi indélébile qu’une adresse écrite au jus de citron

Croisé un jour lors d’une convention, voilà que je pensais l’avoir déjà rencontré un jour, quelque part, ailleurs. Et je n’ai pas osé lui parler. Étrange empathie, curieuse familiarité, comme s’il ne suffisait que de recevoir son sourire aussi narquois que tendre pour se dire avoir déjà rencontré cet ami soudain plus attentif à vous qu’à ce que vous représentiez. Wagner nous troublait, nous déstabilisait ; Wagner, c’était le guru de ceux qui avaient du mal à s’exprimer, de ces autres qui avaient du mal à hurler derrière la coquille vide de l’être social. Wagner c’était celui qui vous souriait, quand bien même vous sembliez trop transparent pour mériter autre chose qu’un rire ou un dénis. Fou de tout, touche à tout, collectionneur et ermite, amoureux et papa, mari et couche tard, écrivain et penseur de l’impensable, Wagner c’était une contradiction à lui tout seul et en même temps ce palimpseste de nos espérances sauvées, dans un verre, une conversation, ou un débat où il enfonçait des portes, bien fermées celles-là, pour nous montrer l’incroyable à travers l’apparence stabilité de notre univers qui doit faire sens partout alors qu’il n’est qu’absurdités rédhibitoires et autres inadmissibles préjugés modernes. Wagner, enfin, c’était une présence, cette essence d’un ami qui n’avait jamais vraiment existé ailleurs que dans vos vaines espérances, et qui vous disait : bienvenue !
Et puis il est parti, comme ça, sans rien dire, ou peut-être si, en en ayant trop dit sur cette société de l’apparence, de l’imposture intellectuelle et de l’hypocrisie moraliste, de l’exclusion des incompris. Alors, Dragon Rouge, que Tem poursuivait dans les futurs mystères de Paris, a voulu lui jouer son plus sale tour. Mais l’histoire dira que Roland C. Wagner s’en est retourné soudain, pour lui faire face, et lui échapper tel un Mandrake, quand bien même il aurait buté sur son propre corps. On ne connaît que top bien ses ennemis ;

Roland s’en était donc allé, et laissait derrière lui une œuvre phare, destinée à devenir la somme populaire qu’on aurait peut-être encore envie de lire dans cinquante ans, ainsi que ce roman gigogne, ce « Rêve de Gloare », où il décidait enfin de crever l’abcès, de parler de ce qui lui faisait mal à lui, non sans humour, comme à son habitude. Et on aura beau ergoter sur son insoumission et ses coups d’éclats, on pourra se dire avec honnêteté que de l’avoir croisé un soir sous un temple du livre aura changé beaucoup de choses. Comme cette inquiétante étrangeté qui est d’avoir croisé un homme qu’on sait qu’il nous manquera définitivement. Comme de ce seul ami qui nous a toujours accompagné durant une vie, et auquel on ne pourra dire maintenant que cette chose actuelle et optimiste, toujours dans le mouvement même du temps qui passe mais revient, comme d’un pari sans gagnant ni perdant mais nourri d’un espoir rendu quand même possible : à bientôt. A bientôt, toi qui qui n’aurait pu que m’ignorer, ou me rire au nez, me claquer la porte au nez ou me filer cette gifle méritée, toi cet ami qu’on espère toujours un jour retrouver sur un quai, à un arrêt de bus, sous un arbre, dans un bar steampunk, à siroter une bière qui vous fait voyager dans cet « autrepart » où il fait toujours bon de s’arrêter un instant, et respirer...

Emmanuel Collot

Roland C. Wagner, Les Futurs Mystères de Paris, Intégrales en deux volumes, Editions de l’Atalante, 1248 pages et 1120 pages, 29 Euros par volume.

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