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  Sommaire - BD -  Les chroniques de Conan Tome 16

"Les chroniques de Conan Tome 16 " de Fleisher, Buscema, Mayerik

Cela fait quelques années déjà que les éditions Panini nous abreuvent des joyaux issus directement de la très grande et mythique franchise américaine : Savage Sword of Conan. Repris aux sources, et compilées par années, ces bandes dessinées par les plus grands artistes de l’époque ont fait rêver des générations.
Quoi de nouveau à l’occasion de ce seizième volume regroupant les productions de l’année 1983, seconde partie (du numéro 90 à 95) ?
Que du bon, comme souvent quand il s’agit pour les fans de se replonger dans ce vivier à talents qui manque beaucoup de nos jours.

Tout d’abord, « Le dévoreur d’âmes », avec aux commandes un Michael Fleisher au meilleurs de sa forme, et aux dessins le couple célèbre formé par John Buscema (1927-2002) et Nestor Redondo (1929-1995). Comme souvent, le scenario monte en puissance selon une progression portant l’émulsion du lecteur à son summum par des scènes marquantes et selon une cinétique vitaliste donnant la part belle aux courbes des femmes et le galbe des muscles des personnages masculins. Cela confère à ces courtes histoires l’aspect d’un poème barbare, servi par une iconographie homérique frôlant le sublime à plusieurs moments de l’histoire, le tout dans une ambiance magique où le lyrisme et l’expression exacerbée des sentiments forts génèrent un processus total d’adhésion chez le lecteur qui en ressort repus.

Les cases, qui vont en longueur et en largeur selon un parfait calibrage séquentiel paraissent comme ciselées dans chaque pages. Le trait d’un Buscema, tout en nuances de courbes et de traits amples, allie la précision d’un géomètre du style à une réelle amplitude anatomique participant de toute la dynamique de l’histoire. Mais ici, elles se retrouvent brillamment enrichies des ombrés et des nuances de gris de Redondo, capables comme jamais de susciter le jeu suscité par la réverbérations des lumières, les lueurs des bougies. Bref, tout ce qui fait d’un noir et blanc savamment pesé et dosé un équilibrage parfait seul capable de susciter une véritable ambiance magique à une histoire.

Que le scénique décrive un plein soleil ou les nuances lunaires d’une séquence fugace (Conan escaladant les murailles d’un château) les variations de gris s’occupent à remplir les cases selon un procédé étudié au millimètre près et un remplissage parcimonieux, si bien que certaines séquences frôlent l’onirique ou le trait surréaliste.

Après un succès fulgurant au début des années cinquante dans on pays d’origine grâce à la super-héroïne « Darna », orchestrée par Mars Ravelo, Redondo, tout juste derrière Wrightson parti pour d’autres aventures graphiques, se distingue internationalement en donnant chez DC Comics de 1974 à 1976 les meilleures pages sur Swamp-Thing, durant treize épisodes fameux de la franchise.

Mais c’est la Marvel qui, se rendant compte de son incroyable talent d’encreur, l’engagera pour l’aventure Conan dès 1982, avec le succès que l’on sait. Avec Alex Nino, Tony Caravana, Pablo Marcos, Alfredo Alcala (1925-2000), Amado Castrillo, Jim Fernandez, Ernie Chan (1924-2012),Virgillo Redondo, et tant d’autres grands artistes philippins, on peut dire que Nestor Redondo incarnera une valeur sure qui sera pour beaucoup dans la gloire de la firme Marvel. Sans leur apport définitif, il est certain que le Conan que nous connaissons n’aurait pas la même allure.

Ce sera cette même génération qui engendrera bien plus tard d’un géant du dessin comme Jim Lee qui enflammera de son trait aérien et cinétique le meilleurs de la firme Image. Aujourd’hui encore, de nombreux artistes issus de ce pays se font connaître. Venus de l’illustration chrétienne ainsi que de la publicité, ils sont de plus en plus reconnus de nos jours comme une valeur sure d’une nation qui ne peut que s’enorgueillir d’avoir su, avec d’autres nations sud américaines, donner au comics sa véritable dynamique de départ et ses plus beaux développements actuels. Ce qui est inversement proportionnel à l’estime et la reconnaissance qu’ils seraient en droit de recevoir dans une société occidentale qui les oublie un peu trop souvent, comme le très regretté espagnol Brocal Remohi (1936-2002) qui d’ailleurs ne bénéficie d’aucune pages en langue américaine ou française sur Wikipédia.

Cette histoire qui ouvre cette compilation se déguste comme une magnifique bande aventureuse usant des plus beaux artifices du genre (un individu venu d’une dimension parallèle, une gemme) pour susciter la fascination des lecteurs. Le résultat est totalement bluffant, comme souvent avec ce genre d’exercice où le grégaire le tribal et le sorcier jouent à un jeu mortel de dupeur-dupé dont on ressort rarement vivant et saint d’esprit, sauf Conan.

« La forêt des démons » (Août 1983, TSSOC no 91), nous introduit auprès d’un nouvel encreur : Pablo Marcos (1937) un péruvien.
Cette histoire est la suite d’une autre, « Les démons des flammes », publiée dans Les Chroniques de Conan, tome 14. Un bref résumé nous rapporte que Conan et ses guerriers viennent de rentrer au service du roi Ronal de Lapis L’Harr, une cité-état corynthienne engagée dans une guerre interminable avec la cité-état voisine de Rozalah b’qen. Le ton générale de l’histoire, baignant dans le complot, rappelle d’autres morceaux savoureux comme « Naîtra une sorcière » (Avril 1975, TSSOC no 5) dans Les Chroniques de Conan, tome 2, où déjà on pouvait voir à l’œuvre les incandescences magnifiques probablement réalisées par le même magicien des éclairages officiant derrière le trait somptueux d’un Buscema : Pablo Marcos. Mais bien loin de conclure sur un coup de théâtre magique comme l’histoire citée plus haut, et qui est l’une des plus belles adaptations jamais faite d’une nouvelle de Howard (« Une sorcière viendra au monde », 1934), « La forêt des démons » préfère se cantonner dans le trait cynique, l’ironie fortuite et cette concupiscence qu’il y a voir les gens s’entre-déchirer pour le pouvoir et selon des alliances qui ne peuvent se retourner que contre eux. Surtout quand il s’agit d’éliminer notre barbare. Bien plus que tout autre support dessiné, le comics issu de la contre culture est un peu un miroir de notre monde ; ici, la mentalité bourgeoise, parce qu’elle est trop corrompue et affairiste, s’auto sanctionne à force de trop vouloir éliminer le héros du peuple, ici incarné par un Conan charismatique et déjà trop fidèle à lui-même pour pouvoir se faire duper par des gens déjà trop aveuglés par leur besoin de pouvoir sans partage et leurs traîtrises concertées. Il en ressort une histoire qu’Howard aurait probablement adoré, pour sa teneur sarcastique et cette jubilatoire manière de mettre en scène un vaste jeu de massacre, du début jusqu’à la fin. Marcos excelle dans ses éclairages crus sur des ombrés fuyants. Buscema explose littéralement dans son trait parfait en symbiose avec un univers qui fascine parce qu’il n’a aucun autre message à faire passer que les subtilités vénales que le lecteurs pourra y trouver par lui-même. Quand le ludique se mêle à une exploration primitive mais juste de nos âmes, la partie devient une fort belle leçon de chose.

« La bête », avec au scenario Owsley et au dessin/encrage, Gary Kwapisz, préfère traiter d’une histoire plus anecdotique où c’est une autre facette de Conan qui est ici envisagée : l’arnaque. Le trait, ici plus minimaliste, est largement compensé par un encrage méticuleux et des arrières plans scrupuleusement réalistes rappelant celui d’un certain Harold Foster (1892-1982). Le trait, plus pointilleux, met ici l’accent sur des proportions raisonnables, un peu trop peut-être, encadré par des cases plus réduites, ce qui permet un ajout de détails là où le trait renonce au sculptural propre à un Buscema. L’architectural, les décors naturels compressés, mieux encadrés, distillent un réalisme qui pallie à des séquences guerrières revues à l’économique. Le dessin perd de son aura mythique pour se borner à un ensemble de plans par cases où c’est le trait d’humour et les combines de petits voleurs qui ici nous renseignent peut-être sur un autre aspect du personnage. L’élément urbain relève plus ici d’un contexte moyenâgeux, et on pense aux pastiches écrits jadis par le couple De Camp/Carter. C’est infidèle à la lettre, anachronique par rapport au ton plus ancien donné par Buscema et Fleisher, mais les encres noires des fonds tranchant nettement sur des faciès plus caricaturaux impriment une dynamique plus « tassée » qui elle aussi séduira les lecteurs amateurs des tons décalés dans l’histoire de ce barbare.

« Enchaîné » (TSSOC, no 91, août 1983), avec toujours au scenario Jim Owsley et au dessin/Encrage Val Mayerik, cultive la même ton anecdotique, comme d’un regard fulgurant jeté sur un autre épisode du barbare. Ici, nous retrouvons Conan enchaîné auprès de celui qui a mené une rébellion, et pour le compte duquel il avait en charge d’enseigner certains arts de la guerre aux compagnons de guerre. Encore une fois, ce qui prime ici c’est le réalisme. Des teintes blafardes coulant sur des visages comme émaciés. Des corps en demi-teintes conférant à l’ensemble un ton très intimiste, presque épuré de tout ajout scénique. Le dépouillement, le dénuement. Conan est aux fers et passe la grande partie de cette courte histoire à tirer sur ses chaînes ; là où sous un Buschema/Fleisher il n’aurait fallu qu’un brusque tiré. Et cela l’humanise beaucoup, tout en lui allouant encore et toujours la même part de sauvagerie. Mais cela confère également un écart dans la caractérologie générale du personnage. En se montrant plus servile, moins individualiste, Conan s’humanise. Encore une fois, il ne s’agira pas ici de se conformer au « schéma howardien », mais probablement d’en montrer divers aspects déduits par intuition. Après tout, en le montrant à ce moment là de sa vie plus soumis à sa condition sociale, les auteurs nous en dénotent un aspect supplémentaire qui enrichira sa biographie imaginaire ; Mais qui ne réjouira peut-être pas tout le monde. Les galbes plus marbrés de sa silhouette, la définition précise des lignes de ses muscles ramenés à des considération esthétiques plus ascétiques, témoignent d’un art plus anatomique, détaillé, mais selon une cinétique minimale relevant plus du dessin maniéré européen qu’américain. Cette déviation n’est pas sans enrichir une vaste galerie de portraits aussi vaste qu’il peut se compter d’aspects différents de sa personnalité. Conan gagne donc ici en réalisme mais aussi en humanisme. Là où sous les traits d’autres artistes il se serait comporté de façon plus radicale et grégaire.

« L’oiseau de gemme » (TSSOC, no 92, sept 1983) est une histoire nettement plus longue. Comme souvent, c’est la paire gagnante Fleisher/Buscema, qui est aux commandes. Avec l’ajout à l’encrage de pointures comme Bob Camp, Dave Simons et Armando Gil. Comme souvent, cette histoire est la suite directe d’une autre, parue dans le tome 14, « Le démon des ténèbres ». Dans cette histoire précédemment publiée, Conan parvenait à projeter son adversaire, Bor’aqh Sharaq, dans la main géante du démon V’Zhorr-lok qui emporta celui-ci dans une autre dimension. Il le retrouvera dans cette suite directe.
Répondant à une provocation dans l’une des rues malfamées du port zingariens de Karnemet, Conan restitue une relique volée à un boutiquier vendeur d’antiquités ; Celui-ci lui racontera alors l’histoire de cet étrange Oiseau coulé dans une gemme pure. Choisissant de participer au voyage que le vendeur projette de faire avec sa fille aux sources de cette mystérieuse statuette, Conan débarquera après de multiples péripéties dans une cité aux dimensions colossales pour se confronter avec son ancien ennemi échappé de l’autre dimension, mais aussi avec le gardien qu’une race de géants à laisser derrière elle, et qui se démontrera encore plus hostile.
Si le trait de Buscema excelle une fois de plus à décrire avec un art presque cinématographique les différents plans séquences de l’histoire, l’encrage fait aussi merveille. Les clairs sont atténués par des contrastes marqués, les mélanges de gris et de noirs détaillant plus des faciès figés dans ces rictus presque superstitieux instaure un climat nettement plus mystérieux. De plus, l’introduction d’éléments plus exotiques (les aigles géants, les papillons géants, etc...) renforce le sentiment d’un baroque éclaté propice à la rêverie libérée de tout cadre conformiste propre à la fantasy classique pratiquant si peu le brassage des différentes mythologies. Ici, nous sommes dans une aventure hors norme, nettement plus colorée, malgré le noir et le blanc. Les référents classiques que sont d’un côté le vieillard et sa fille accompagnés du héros, et de l’autre le félon cherchant à se venger, participent également d’un même pittoresque de l’action dans laquelle l’inventivité propre à la culture populaire (les lames projectiles, le casque de fer, le tube au rayon ouvrant des dimensions) fait éclater le classique cadre de la fantasy pour y insuffler des éléments propres aux gadgets policiers (Fantômas, etc...), aux mythes des géants, à tous ces éléments servant d’amalgames à l’histoire dont le but ultime est d’être au service du public et non l’inverse comme on le voit parfois de nos jours ; Le résultat est une fois de plus bluffant, et totalement distrayant. L’encrage, avec ses ombres étalées, frôle comme souvent un certain surréalisme, sous des focales rappelant le meilleurs d’un cinéma populaire qu’on regrette beaucoup à présent.

« Le monde au-delà des brumes » (TSSOC no 93, octobre 1983) comble certains vides laissés par la plume de De Camp/Carter dans ce qu’elle avait peut-être de meilleurs. Ainsi, cette histoire fait suite à « La chose dans la crypte » (Conan, édition J’ai Lu) où l’on assiste à la fuite d’un Conan ayant tout juste dix-sept ans et fraîchement échappé des geôles des Aesirs, quelque temps après la prise de Vénarium. Fuyant vers Zamora et rétif à la civilisation, Conan devient alors voleur professionnel. Cette histoire enfin fait également suite à une autre, « Le redoutable démon de Raba-Than » (TSSOC no 84, janvier 1983) où Conan avait déjà eu maille à partir avec la secte du faucon.
Dans cette suite, le cimmérien est surpris dans le temple de cette secte en train de tenter de voler deux gemmes. Il leur échappera pour gagner le désert. Mais soudain enveloppé par une brume épaisse, il semble à Conan chuter en des profondeurs incommensurables. Pour se retrouver dans un monde étrange, où dans un ciel autant étrange brillent trois soleils. Distrait par les hurlement d’une femme proférés dans une langue inconnue, Conan se jette dans la mêlée et affronte une bande de goules. Coup de théâtre, Conan n’est pas un inconnu dans ce monde, puisque celle qu’il vient de sauver l’identifie au souverain de son royaume, et dont le nom est Khoran.
Si le ton de l’histoire, encore une fois bigrement baroque, nous entraîne sur un thème classique de la science-fiction (le double), c’est son traitement qui est ici remarquable. Conan a un double du nom de Korhan, une sorte d’opposé plus radical et violent situé dans un monde parallèle voire sous-terrain. Surfant sur les vieilles et tenaces théories sur la Terre Creuse et autres Agartha, Fleisher nous déploie une véritable mélopée barbaresque avec en guise de conclusion un duel haut en couleur s’achevant par le retour à la normale des choses.
Notons ici l’art du fusain utilisé par un Rudy Nebres (1937) au sommet de sa forme. Le résultat confine au pur chef d’œuvre ou quand des nuances de gris installent une coloré uni-chrome rendant galbe et proportions aux personnages se démenant dans des décors qui soudain deviennent plus grandioses, gagnent en volume et en extension, toujours sous les traits remarquable au crayon par John Buscema. Rudy Nebres s’affirme également comme un maître, tout en cultivant aussi son art du dessin qui en fait l’égale d’un Buscema, mais que les lecteurs ne verront pas souvent publié autrement que sous la forme d’illustrations aux dynamiques incroyables. Ernie Chan y rajoutera son doigté pour les mélanges ombrés afin de donner l’ampleur nécessaire et renforcer le ton très antique à une véritable geste barbare à laquelle s’est probablement nourrie le cinéma qui suivra les décennies suivantes, sans jamais l’avouer de vive voix (300, etc...).

L’histoire qui suit, « Le défi » est un véritable challenge artistique puisqu’elle propose, ni plus, ni moins, d’illustrer un poème de Jim Neal. Cette fois-ci, c’est Pablo Marcos qui s’y colle. Le but est de résumer les grandes lignes des toutes premières histoires de Conan figurant dans « Conan, l’intégrale », livre premier (Conan le Barbare, Barry Windsor Smith/Sal Buscema, édition Soleil, tome 1) ; Le thème central est bien évidemment « Seth », figure emblématique qui sera reprise dans toute la saga en comics. Des nouvelles originales de Howard (« Le rôdeur caché », alias « Le dieu dans l’urne », ou encore « Le Phénix sur l’épée »), à tout ce que les comics ont pu développer ensuite sur ce personnage, nous est offert une sorte de vaste palimpseste barbare où les dessins au charbon de Marcos sont mis au service d’une célébration des exploits de Conan. Le parcours résume bien le but de l’histoire posée au départ : traquer Seth et au bout le détruire. La lecture des planches de Marcos, très courtes, distille un réel sentiment d’amplitude et de noirceur suscitant une espèce d’émoi mystique en même temps que physique. La corporéité bestiale relaie une esthétique du monumental où le totémisme animal à caractère exotique (le serpent géant, l’homme-singe) se mêle avec merveille à un occidentalisme moyenâgeux faisant la part belle aux reliques magiques et lieux communs (le miroir magique, les oubliettes, la salle du trône). Le tout est comme oint d’un élément dominant (le feu) salvateur auquel le gommage octroie une épaisseur filandreuse, une texture dont la douceur aérienne rappelle des attributs féminins (les chevelures) apportant à la violence des cases un flottement étrange, une pâleur volubile participant de toute la dynamique de l’action où les corps sont comme gemmés de noirs profonds au charbon.

« Les nains tueurs de Stygie » (TSSOC no 94 novembre 1983), marque le retour au dessin de Val Mayerik, sous un scenario de Michael Fleisher et des encrages de Vince Colletta.
Dans cette histoire, Conan vient tout juste de libérer une jeune femme des griffes de ses ravisseurs ; mais surpris par un typhon et attaqués par une pieuvre géante, ils échouent sur une île où demeure une enchanteresse du nom de Kiriandra. Celle-ci propose alors un pacte à Conan. Si celui-ci retourne à Luxor, en Stygie, afin de tuer son mentor de magicien, Parmek Da’an, et qui l’a condamné à vivre sur cette île, Conan retrouvera celle qu’il a promis de ramener à un ami. Conan accepte. Mais proche d’accomplir sa mission, il sauve le roi de Luxor et parvient à se faire engager dans sa garde. Ce que Conan ne soupçonne pas ce sont les manigances de Parmek Da’an pour s’approprier du trône ; En effet, celui-ci a la faculté de se décorporer pour s’immiscer dans l’esprit de ses victimes, et de là, leur faire accomplir ses volontés ; très vite, le sorcier prend le pouvoir, jetant même Conan aux fers. Aidé par trois nains, qui ne sont en fait qu’un puissant Djinn, le sorcier croit à son triomphe. C’était sans compter sur un Conan qui, nanti du talisman de Kiriandra, renversera les choses, pour le meilleurs et pour le pire.
Une fois de plus, le cadre de cette aventure demeure pittoresque, le déroulement de l’intrigue suivant le crescendo habituel des aventures calibrées « Conan » parvenant à exercer le même enchantement sur les lecteurs avides de dépaysement ; Si le dessin est plus minimaliste, il est servi par un encrage dont les arrières fonds atténués confèrent aux cases un aspect dépouillé en comparaison duquel les corps sont méticuleusement découpés, parfois en miniature, et selon un angle parfaitement étudié, du début jusqu’à la fin de l’histoire ; cet aspect plus statuaire renforce l’engouement pour un trait qui à présent rend nostalgique les lecteurs, et qui est très loin d’être aussi vieillot que le voudraient la nouvelle critique du genre.
Il est à remarquer que Vince Colleta (1923-1991) fut souvent accusé de bâcler son travail, négligeant l’encrage des arrières fonds ainsi que de détails qui auraient pu renforcer la cinétique des scènes d’action ou envelopper plus les contrastes entre les décors et les personnages. Mais curieusement, cette critique arbitraire et injuste semble faire fausse route ici, et on pourrait même dire qu’elle a travaillé en faveur du rendu final. S’il est bien connu que la condition des encreurs de l’époque les obligeait à prendre des risques, encrer vite et toujours mieux, le fait qu’un des leurs adopta une telle technique est plutôt révélateur d’un parti pris sur le dessin tout à fait exceptionnel. Quand on relit des morceaux d’anthologie comme Creatures on the Loose #25 - Complete Story (Marvel, 1973), où les contrastes saisissant entre les blancs et les noirs forment comme des perspectives opposées dans certaines cases, tandis que dans d’autres nous avons affaire à des nuances multiples de délavés donnant la part belle aux lavis, aux brushings et aux tons plus opaques, il est évident que le couple Meyrik/Colletta fonctionnait comme d’un binôme parfait, et que les reproches faits à ce dernier relevaient la plupart du temps de partis pris esthétiques et non pas d’une réelle connaissance du travail sur un dessin. Colletta avait tout simplement un style, avec lequel il fit souvent grand effet. Et le résultat est pour le moins somptueux, comme si les blancs formaient eux aussi une sorte de matière à égalité avec les encres noires. Une combinatoire avec laquelle Vince Colletta jouera souvent pour conférer cet aspect lunaire et dépouillé à des cases qui soudain gagnaient en luminosité, netteté, dans les proportions, moins dans les tracés, et dans des cases au dessin horizontal imprimant une sorte d’équilibre entre les gris, les blancs et les noirs. Cet aspect plus artisanal, presque de croquis dans certains fonds, confère à l’ensemble une sorte de rendu à plusieurs niveau de perspectives.

« La nuit du rat » marque le retour aux commandes du grand John Buscema (1927-2002) et d’Ernie Chan (1940-2012), un tandem gagnant.
L’histoire encore une fois est des plus basique afin de faire décoller un dessin capable de susciter sur les lecteurs la même fascination baroque qu’en regardant un film ou bien un épisode de série télé.

Conan et ses hommes mènent l’assaut contre une caravane pour la vider de ses biens, même celle-ci semble avoir été déjà dévalisée par une mystérieuse « Corneille des neiges » et ses hommes. Un peu plus tard, dans une auberge où ils trouvent de quoi oublier leur infortune, Conan s’entiche d’une drôlesse qui le pousse dans un traquenard. Mais la force du cimmérien fera la différence. Sauf qu’au retour dans sa chambre avec la femme comme butin, Conan tombe face à une vieille connaissance : « la Corneille des neiges » ; de là débutera une série des tribulations truculentes entre les deux nouveaux complices puisque cette « Corneille des neiges » le trahira une première fois, dérobant un joyau précieux au Kataï tout en faisant jeter Conan dans un puits, puis une seconde fois où elle le laissera aux mains du même souverain auquel elle projetait de voler la couronne de la future impératrice. Ce dernier, après l’avoir condamné au supplice de l’éléphant, et voyant sa force herculéenne, le sommera de ramener sa promise capturée par la secte du rat qui veut la sacrifier à une déité ancienne. Après avoir arraché cette dernière aux maléfices de la secte, Conan finira par être drogué par la même « Corneille des beiges », avant de prendre une revanche bien méritée.

On le constate une fois de plus ici, les comics Conan sont capables d’inventer des personnages pittoresques promptes à provoquer le même engouement juvénile, quitte pour ça à faire mieux que leur géniteur (Robert Ervin Howard ici). Ces figures emblématiques, comme Red Sonja ou Bélit en personne, démontrèrent plus d’une fois leur capacité à agir comme des personnages aussi exclusifs que Conan. Cette galerie de dames de fer pourra donc s’enorgueillir de compter aussi dans leur rangs cette « Corneille des neiges » à laquelle le trait langoureux d’un Buscema renforcé par les contrastes gommés d’un Ernie Chan apportent un caractère bien particulier. Plus mesquine qu’une Red Sonja, plus indépendante qu’une Bélit car plus individualiste, « La Corneille des neiges » incarne toute la vénalité d’une femme rompue à une kleptomanie vécue comme d’un véritable sacerdoce, n’hésitant pas pour cela à trahir à maintes reprises son comparse dont elle use comme d’un pantin. Elle finira cependant dupée à son tour, juste retour des choses. Moins fantastiques que d’habitude (il manque malheureusement le réveil du dieu rat, séquence qui aurait apporté au récit un plus magique), cette histoire qui se lit d’une seule traite dispense un immense plaisir chez le lecteur heureux d’y découvrir un personnage inédit. Et une fois de plus, ce sont les comics qui font la leçon au cinéma, en démontrant combien on peut être plus imaginatif avec un crayon et un bon scénariste qu’avec une caméra, des logiciels et des millions de dollars. Nous ne reverrons plus cette « Corneille des neiges ». Et comme chaque lecteur pourra le constater à la lecture, c’est bien dommage.

Bien plus qu’ailleurs, ce qui faisait le succès d’une histoire de Conan c’était à la fois le dessin mais aussi et surtout l’encrage.

Si Buscema se délaisse bien vite des super-héros au début des années 70, ce sera pour incorporer les rangs d’une nouvelle franchises dont la Marvel venait de se porter acquéreuse : Conan. Rédigée jusqu’alors par le trait façon « Art Nouveau » de Barry Windsor Smith, la franchise est donc reprise par Buscema dès le numéro 20, avec Roy Thomas au scenario. Le résultat est une consécration pour l’artiste et le suffrage immédiat des fans. Si on le compare souvent à Burne Hogarth (1911-1996) pour son intérêt pour l’anatomique, il s’en démarquera assez nettement par un sens du croquis plus à l’horizontale, les volumes s’accroissant au grès d’un dessin qui peu à peu devient autonome, se cherche, renonce aux conventions de base athlétiques inspirées de la gymnastique chez Hogarth. Buscema cultivera un trait plus robuste, populaire, frôlant le culturisme pour préférer se réfugier dans des configurations plus raisonnables mais toujours hors normes, très proche du peuple, faisant du personnage une espèce de mercenaire/boxer bondissant comme un diable de quelque ring où il aurait toujours été vainqueur. Rude mais jamais rustre, trapu mais souple comme un fauve, sarcastique mais à aucun moment cynique, on pourra dire que le Conan de Buscema venait de poser les bases d’un héros assez en marge pour se démarquer du conventionnalisme chevaleresque hérité de la littérature courtoise, mais toujours fidèle à un archétype de papier totalement conscient de ses capacités dans un monde aux allures post-apocalyptiques et dans lequel seuls les hommes d’exceptions savent s’adapter, qu’ils soient voleurs, roi ou simples voyageurs, les trois étant pour notre barbare de simples états passagers chez un personnage qui ne fait que toujours aller de l’avant, sans jamais se retourner.

Là où Hogarth excelle dans un trait vertical, tubulaire, de bas en haut, préférant au style académique des courbes presque géométriques lacées, Buscema y préférera un anatomique faisant la part belle aux volumes arrondis, aux torsions tassées, aux focales ouvertes, l’amplitude des formes allant se décentrer de gauche à droite. Il en résulte un dessin nerveux, dynamique, pour des cases qui explosent en des scènes primitives qui encore aujourd’hui envoûtent les lecteurs, peut-être parce que Buscema avait tout compris de Howard tout en l’adaptant non pas à une époque précise, figée, mais en lui conférant une physionomie propice à traverser les années comme d’un prototype unique, sans équivalent à ce jour. Jamais auparavant un artiste n’était parvenu à conférer à un personnage un charisme, mieux, une présence presque tactile dans les cases, dans une espèce de combinaison anamorphique entre un faciès hispanique, sud-américain, et une anatomie ramassée, quasie trapue, quelque part entre le statuaire fourbu d’un nordique et la souplesse goguenarde d’un berbère. Conan était né dans les comics, bien avant un quelconque travail de redécouverte. Et c’est bien là tout le problème. Si bien que lorsque Arnold Schwarzenegger incarnera par deux fois Conan (1982, 1984), puis un dérivé sous le nom de Kalidor (1985), les lecteurs l’assimileront immédiatement au personnage de Buscema, tellement la ressemblance était frappante, surnaturelle. Plus de quarante ans plus tard, et ce malgré les tentatives de métamorphoses pourtant ambitieuses engagées pour une refonte ethnique du personnage (le très intéressant Momoa dans le remake cependant totalement raté de 2011), c’est le dessin à la fois rêveur et bestial d’un Buscema qui est resté dans les mémoires, et sa magnifique incarnation sur les écrans dans les années 80.

Les encrages au pinceau d’Ernie Chan (1940-2012) seront là pour donner le parfait équilibrage entre les tons gris, noirs et des blancs peut-être parfois passés à la gouache pour en renforcer la pâleur. Le résultat confère un ton assez austère au dessin pour que le lecteur se sente happé par une histoire l’emportant un peu plus loin qu’une banale histoire de cape et d’épée, et aux frontières d’un fantastique qu’il peut affronter en se prenant pour cet hercule magnifique. Il n’est pas nécessaire de comprendre comment un tel mariage entre deux auteurs peut conférer à un tel personnage la dose de baroque et d’exotisme nécessaires pour octroyer au lecteur une lecture totalement décomplexée. Magnifique alliage entre nord et sud, sino africain, sémitique et nordique, Conan plus que quiconque a su et sait encore faire rêver des générations de lecteurs, toutes origines ethniques confondues.

Ce recueil s’achève sur une très courte histoire illustrée « La colline de l’horreur ». Alan Zelenetz au scenario et le tandem Ron Wilson/Dave Simons au dessin et encrage. Ici, les encres noires font la part belle à des contrastes renforçant l’ambiance Shakespearienne de l’histoire. Conan, escalade ici une montagne pour libérer une femme des griffes d’immenses hommes-singes. Même si le récit est approximatif, voire confus (on parle aussi de Goules...), la brièveté de la confrontation permet aux blancs d’éclater de toute leur splendeur sur une hymne passionnelle s’ouvrant entre le sauveur et la captive. L’image d’Épinal rejoint ici l’anecdote hagiographique, confondant un temps Conan avec quelque héros chevaleresque, mais dans le dénouement total d’une imagerie primitive et vitaliste à l’extrême justifiant l’hyper violence du contexte. Remarquable en tout point...

Comme à son habitude, les éditions Panini nous offrent à la fin de ce recueil les planches originales de la saga. De la beauté statuaire d’un Earl Norem à la plasticité absolue d’un Bob Larkins, en passant par le baroque fantaisiste très rococo d’un Mike Kaluta ou celui plus maniériste d’un Val Mayerik, nous sont exposés presque vingt ans des comics dans leur couvertures les plus expressives. Il ressort de cette lecture un sentiment total de dépaysement que peu de bandes-dessinnées sont encore capables de nos jours. Du style Art Déco, léger et factice d’une Margaret Brundage (1900-1976) au trait plus épais et lissé d’un Cary Nord, sans oublier ses dernières extensions plus gothiques colorées d’un Paul Azacerta, on pourra dire que le mythe Conan fut un mythe imagé avant de devenir un mythe écrit, peut-être parce que le dessin plus qu’aucun autre support avait compris cette manne unique que renfermait cet Hercule du Far-West, ce démon au grand cœur. Et dont l’entreprise récente de Patrice Louinet et ses coreligionnaires de chez Paradoxe Entertainement va, probablement, extirper un autre visage sous peu. Devra-t-on se cantonner au cinéma avec les risques déjà encourus ou avoir plutôt recourt à une série télé rendant vraiment compte de l’anachronisme de nouvelles sans aucun autre lien entre elles que symbolique, voire psychanalytique ? Cela, l’avenir seul nous le dira...

Emmanuel Collot

Les Chroniques de Conan, Volume 16, années 1983, volume 2, Fleisher-Buscema-Mayerik, éditions Panini Comics, 256 pages, 25. 40 Euros.



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