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  Sommaire - Livres -  S - Z -  La chute d’Arthur



"La chute d’Arthur "
de
Christian Bourgois

Editeur :
J.R.R. Tolkien
 

"La chute d’Arthur "
de Christian Bourgois



Ce long poème allitératif de mille vers n’avait jamais été porté aux yeux du public français jusqu’à présent, et, le moins que l’on puisse dire à son propos c’est qu’il marque par sa différence de ton. En effet, c’est le philologue qui ici s’exprime, raconte, mieux, remémore cette partie chagrine de l’histoire anglaise. Mais expurgé de tous les attraits fabuleux ou moralistes qu’on attribut généralement à ce genre de thématique la légende arthurienne s’en trouve en quelque sorte « humanisée » par une mangue dure, âpre, mais qui révèle une fois de plus le styliste qu’était Tolkien. Le poème en lui-même, qui est tiré des différentes traditions de la légende arthurienne anglaise, notamment l’Historia regum Britanniae, le Roman de Brut, et le poème allitératif Morte Arthure, se divise en cinq sections.
Le premier chant compte 220 vers et nous conte le récit des batailles que mènera Arthur au côté de son fidèle compagnon d’arme, Gauvain, contre les royaumes de l’est qui se sont ralliés à Rome pour défaire la couronne anglaise. Mais, averti par le chevalier Cradoc alors qu’il a fait halte à Mirkwood, Arthur sera obligé de rebrousser chemin. En effet, Mordret, le neveu auquel il avait confié les clés du royaume en son absence, a ouvert les portes aux saxons qui pillent et saccagent les terres.
Le second chant, qui fait 213 vers, concerne plus précisément Mordret et les liens qu’il entretient avec Guinièvre. Sachant qu’Arthur est de retour au pays pour le châtier, Mordret gagne en urgence Camelot où se tient Guenièvre. Il lui proposera un choix impossible : régner auprès de lui une fois qu’il aura tué Arthur grâce à sa perfidie, ou à jamais devenir son esclave. Mais Guenièvre, qui est fidèle à son roi, parviendra à duper Mordret en quittant à l’improviste Camelot et de là gagner le royaume de son père, Léodan.
La troisième chant qui, lui, compte, 228 vers, part de l’exil de Lancelot dans son domaine de Benwick. Comment il trompa son roi en commettant l’adultère avec Guenièvre. La jalousie dévorante de Mordret pour leur idylle qui nourrissait une envie coupable pour Guenièvre. Puis la mort presque inacceptable des frères de Gauvain Agravain, Gaheris et Gareth, qui aura pour conséquence de faire basculer le royaume dans l’anarchie et rompre le pacte unissant les chevaliers, dont une partie choisira de suivre Lancelot. C’est le crépuscule d’un royaume, et en même temps une certaine idée du patriotisme anglais qui ici se dessine. Et que la guerre ouverte entre Arthur et Mordret conclura en beauté. Avec toujours le visage de ce Lancelot, à la fois adultérin, coupable et amoureux de son roi. De là à y voir une métaphore sur les liens conflictuels qui toujours diviseront la couronne anglaise avec ses royaumes inféodés de Galle, Ecosse et Irlande, il n’y a qu’un pas, qu’on serait vraiment tenté de franchir afin peut-être de mieux comprendre pourquoi Tolkien voulait inventer un vrai légendaire à la mémoire de son empire anglais. Une Angleterre sous la forme d’une Avalon mémorielle où viendrait se fusionner l’ensemble des legs nordiques et ce celtisme si difficile à comprendre.
Le quatrième chant nous racontera en quelques 230 vers une veillée d’armes où Mordret convoque ses troupes pour faire face à Arthur. Pendant qu’une Guenièvre semble avoir à nouveau disparu pour mieux se jeter dans les bras de Lancelot. Grâce à Gauvain, Arthur parviendra à débarquer sur les côtes anglaises afin d’accomplir sa vengeance de père tutélaire. Gauvain mourra, plongeant Arthur dans une profonde perplexité.
Les 63 vers qui composent le cinquième chant, laissé inachevé, racontent les dernières pensées erratiques d’un souverain miné par la mort de Gauvain, frère d’entre les frères. Si on en croit Christopher Tolkien, le propre fils de John, ce dernier chant aurait du raconter le voyage d’un Arthur blessé, doublement déchiré par la mort d’un ami et par le désastre causé par ce fils incestueux et bâtard de sang qu’est Mordret, là-bas, sur l’île d’Avalon, ou Tol Eressëa, terme plus approprié pour l’auteur qui comptait l’intégré à son Legendarium. Pendant que Lancelot prendrait lui aussi les flots auprès de Guenièvre afin de l’y retrouver.
Quand on essaye de comprendre Tolkien on est souvent déçu. Déçu, parce que plus nous chercherons un système représentatif, plus nous nous heurterons à un ensemble d’écueils eu égard à l’état d’abandon de son œuvre originale dont le but était bel et bien de fonder une mythologie anglaise à posteriori. Mais peut-être que Tolkien arrivait trop tard. Peut-être que dans le confluent des années 1920/1925 où il était déjà un professeur de vieil anglais, Tolkien commençait à pressentir que ce monde changeait, qu’il n’avait plus besoin de mythologie représentative mais bel et bien d’une mythologie de loisir. Le spiritisme ayant déjà commencé à entamer le socle monothéiste de la religion, les « fééries » nées avec la nouvelle population sédentaire des grandes villes commença elle aussi à se répandre, souvent via les clubs de lectures par correspondance. Le mythe était très vite devenu un commerce de proximité où on préférait somme toute s’acheter du rêve plutôt que d’y chercher du vrai, encore moins une communauté d e pensée. Mais cette communauté exista pourtant, dispatchée par la nouvelle grande industrie culturelle où là encore on s’efforça au moins de préserver deux modèles : celui du blanc dominant et celui de la famille protectrice. De là, se comprendra peut-être un peu mieux l’inachèvement de ces œuvres « plus sérieuses » de Tolkien. Même sous cette forme dépréciative et désenchantée du conte arthurien.
Tolkien trouvait le corpus arthurien bien trop confus et vague pour pouvoir incarner « le rigorisme pataugeant » anglais. Sous ses auspices, Arthur devenait le roi indécis, Guenièvre « la grise » tant dévorée par la cupidité et la convoitise qu’elle mourut complètement désœuvrée et seule (Gandalf en robe grise n’est pas loin, tout comme sa rédemption induite par sa transformation miraculeuse en Gandalf le blanc). C’est ce désœuvrement que voulut ôter Boorman dans son film « Excalibur ». Comme si, en rendant sa dignité à la reine, et sa fidélité au champion Lancelot, on pouvait encore sauver le mythe par un coup d’éclat esthétique bien qu’arrogant. Tolkien avorte tout, peut-être parce qu’il a bien deviné la grande modernité à venir dans son monde. Le taylorisme, les nouvelles idées sur la sexualité, mais aussi l’individualisme, ont peut-être déterminé à jamais cette volonté de non achèvement. Guenièvre reste punie, recluse à vie pour donner naissance à des reines condamnées au devoir. Arthur est condamné à toujours rechercher l’unité d’un royaume que l’infidélité inconsciente de sa femme fait échouer (Le prince Charles et Lady Diana). Lancelot, ce fils indigne de l’Angleterre, celui par qui arrive l’échangisme, voir même le triolisme sexuel, est définitivement chassé des terres pour incarner un autre Aragorn ou ce Conan, perdu dans les grandes terres de l’ouest américain libéral. Incarnant de fait cet impossible binôme anglo-américain qui fera tant d’esclandres dans l’histoire politique en trahissant toujours et encore le vieux pacte. Arthur est condamné à grommeler contre les dissensions de son royaume. Lancelot, par sa beauté, sa puissance et sa fougue, synthétise cette grandiloquente royauté américaine à jamais avortée. De part son insouciante juvénilité et les débordements sentimentalo-érotiques de sa personne, Lancelot est ce roi californien qui jamais ne parvient à la stabilité territoriale et l’adhésion de tous ses semblables. Justement parce qu’il colporte à son corps défendant cet individualisme opportuniste qui divise ou scandalise, ce qui est sa plus grande faiblesse. Et c’est justement grâce à cette faiblesse dans cette impossibilité qu’elle a d’inventer une royauté que les Etats-Unis constituent une très grande nation. Une nation sans roi déifié, assis sur du rien, est une nation où tout le monde peut devenir un roi de quelque chose.
Et là, curieusement, deux plumes se parlent ; Le rustre et généreux fermier qu’est Robert Ervin Howard et ce professeur austère en révolte contre son temps qu’est Tolkien. Dialogue de sourd, certes, mais empathie réelle entre deux écritures qui donneront naissance aux deux courants fondateurs du genre Fantasy. Car en se laissant happés par la consommation de masse, abandonnant leurs œuvres au peuple, ils ont eux aussi commis un crime de lèse majesté. Howard n’écrira jamais son roman fondateur de l’Amérique entre une princesse indienne et un hercule bossu au grand cœur. Tout comme Tolkien ne donnera jamais cette geste arthurienne devant servir de fil esthétique à une véritable mythologie concertée et complexe, et que dessinait déjà le Silmarillon en quelque sorte. Laquelle fut avortée par un livre pour enfant et une œuvre au verbiage puissant mais à jamais ampoulé par les confusions infantiles de personnages ne voulant plus jouer le drame de la rupture mais l’impossible reconversion à l’unité nationale. D’où cette impression qu’on a en lisant Le Seigneur des Anneaux de voir déambuler des enfants sans parents, des adultes sans enfants, des grands-pères travestis comploteurs, et des amoureux impuissants incapables d’aimer des amoureuses stériles et puériles, réminiscence de la névrose arthurienne. Le Seigneur des anneaux devait tout réparer. Il n’a fait qu’endormir Avalon dans le souvenir qui avait préludé à la déchéance d’un empire ayant échoué à une unité mythologique nationaliste. Dans un rêve d’enfance laissé inachevé lui aussi. Puisqu’on s’en évade quand même enfin. L’écrivain anglais se sauve en douceur, là où l’américain préfère la démission pure et simple, comme un Lancelot passant à l’acte pour enfin répudier à son tour cette loyauté risible préludant au fascisme doctrinal. Et cette mort d’Arthur ne sera alors jamais une mort, mais bien un sage renoncement….

Emmanuel Collot

La chute d’Arthur, J.R.R. Tolkien, Christian Bourgois éditeur, traduit de l’anglais par Christine Laferrière, édition établie par Christopher Tolkien, 245 pages, 17 Euros.






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