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  Sommaire - Livres -  S - Z -  La griffe de Chjaron Neverwinter 3



"La griffe de Chjaron Neverwinter 3 "
de
R.A. Salvatore

Editeur :
Bragelonne Collection Milady
 

"La griffe de Chjaron Neverwinter 3 "
de R.A. Salvatore



Drizzt poursuit son périple aux côtés de Dahlia, sans but, balloté entre des évènements qui souvent le dépassent, quand ils ne sont pas là pour le désespérer un peu plus sur sa propre quête. Mais c’est Dahlia qui lui cause le plus de tourments. Son dessein échappe à Drizzt mais, aveuglé par son amour pour elle, il la suit pourtant, renonçant à certaines choses pour la laisser lui baliser un chemin qui chaque jour devient plus complexe, dangereux, même. C’est à ce moment là que surgit du passé un vieil ami : Artémis Entreri. Mais est-il celui qu’il a connu ou bien un autre pantin que la Griffe de Charon manipule à ses seules fins, grâce à l’épée pensante qui n’a de cesse de contrecarrer les projets de Drizzt ? C’est dans un océan de mystères que Drizzt reprend ses cimeterres et se lance à corps perdu dans les batailles et les duels. Suivant des compagnons qui semblent aussi douteux que ce monde qu’il parcourt depuis si longtemps, Drizzt pense que c’est dans le fracas des armes qu’il trouvera enfin cette paix à laquelle il aspire, ce juste milieu rendu pourtant impossible par le seul fait que le chaos de la guerre semble la seule mesure de toute chose….
Si Neverwinter avait marqué une pause dans la stylistique guerrière de son auteur, autant le dire de suite à ses fans, ce troisième tome renoue entièrement avec ce qui avait fait l’image de marque de Salvatore : des descriptions précises, presque maniaques, des mises en scènes grandioses dans des plans séquences que ne rechigneraient pas à adapter sur grand ou petit écran un cinéaste ayant l’œil, comme on dit. La prose de Salvatore enchante toujours autant ses lecteurs. Elle dépasse largement le gabarit habituel pour un romanesque somme toute très « rôliste », donc conventionnel. Les spécialistes se refusent souvent d’ailleurs à chroniquer la chose pour des raisons très dogmatiques. Et ils ont torts. Car, bien loin de nous enfoncer dans la soupe sirupeuse habituelle, Salvatore nous brosse un univers mental original, très fouillé, riche en archétypes, le tout emporté par un récit à la première personne où le personnage y va de ses tourments et cette mélancolie sincère qui au fil des tomes gagne en beauté comme en véracité.
On saluera donc ici l’exploit de l’auteur qui depuis trente ans préside aux aventures de ce héros hors normes. Car, bien loin de rester dans les ornières du jeu de rôle calibré, souvent très superficiel, l’auteur parvient avec beaucoup d’authenticité et de force à broder un personnage antinomique au Elric de Moorcock. De fait, si Elric manifeste parfaitement la théorie du chaos au travers de l’épopée fantastique, par cette façon destructrice de parler de la civilisation qui s’édifie « contre et grâce » au chaos, Salvatore semble nous broder un personnage qui, quand bien même est-il autant tourmenté, manifeste une autre manière de chercher cette félicité qu’Elric chasse à son corps défendant. Drizzt fait en sorte que l’idée de civilisation s’édifie « avec et grâce » lui. Ce préposé plus schizophrénique rend compte d’un certain romantisme très dix-neuvième, qui recentre le sujet au milieu de toutes choses et cela même si tout paraît impossible de prime abord. Dans un monde rompu à la tromperie.
Elric échoue car il doute et est dominé par ses instincts, ce qui le rend magnifique. La magnificence de Drizzt est de se dresser face au monde et face à son prochain, trompé, trompeur. Et c’est ce qu’il sait qu’il ne veut pas pour ce monde. Ce qu’il ne veut plus et ne peut plus accepter, Elric le voudra pourtant, trompé qu’il est par l’influence magique de son épée Stormbringer. Ce contrepoint magnifique fait donc s’édifier une œuvre à contre sens de son aïeule. La Griffe de Charon incarne une Stormbringer enfin mise à distance, suffisamment pour que le héros se construise moralement face aux tromperies qu’elle exerce et sur le monde et sur la sphère de son entourage. Le fétichisme sexuel et masturbatoire destructeur chez Elric est évacué par un retour à une virginité chez Drizzt qui, bien que sachant qu’elle est perdue, l’inspire à se corriger lui-même et à changer les autres.
Il en va de la même manière dans les rapports qu’entretiennent les personnages entre eux. Si, dans la saga d’Elric, Moorcock a le génie de nous démontrer par l’absurde que tout le problème vient en fait de son antihéros, Salvatore procède à la démonstration inverse. Ce sont les autres qui sont troubles, douteux, jusqu’à ses plus proches partenaires. Ce revirement, nettement plus moderne que chez un Moorcock, engoncé qu’il demeure dans les magnifiques années 60/70, ses tromperies et illusions volontaires, aura pour effet de nous édifier un individu en reconstruction. Comme si, issu des années passées (Drizzt est un quasi immortel), et survivant à son propre monde dévoré par « l’entropie mentale » parce qu’il y a une incertitude permanente (la pornographie, l’ultra-violence, pourraient en être symboliquement les auteurs) le personnage en était à reprendre pouvoir sur un monde qui, lui, s’enfoncerait dans la grande duperie, la grande illusion. Les personnages n’en étant plus que de pales copies biologiques et individualistes, ils justifient alors un autre combat.
Celui d’Elric s’effectuait dans la sphère du sacré, et donc de l’égo « enfermé » dans ses contradictions. Celui de Drizzt, malgré sa violence, manifeste une réelle ambition de se battre dans la sphère du réel, du moins ce réel du conte de fée noir pour adultes qui touche les plus jeunes lecteurs comme les plus âgés. Peut-être parce que, passant tout simplement de l’adolescence irresponsable à une maturité responsable, la fantasy démontre qu’elle peut faire comme le conte didactique, sans vouloir le faire, révélant dans son histoire littéraire, qui remonte à un peu plus de cent ans, de similaires préoccupations d’éthique, d’évolution, d’adaptation à notre monde. Sans en faire forcément une critique aussi acerbe qu’un conte voltairien, mais dénotant au passage qu’elle aussi sait parler aux lecteurs. Peu importe qu’on soit emporté par la même veine épique à tout va. Et ce à quoi participe consciemment ou pas Salvatore, une espèce de genre littéraire bien plus riche qu’il n’y parait, et bien moins naïf qu’on peut le penser de prime abord.
« La Griffe de Charon », tout en s’inscrivant dans un romanesque très « jeux de rôle » aura donc aussi le mérite de mettre en scène des personnages à contrario de ceux qu’on a l’habitude de lire. Car même si Moorcock demeurera à jamais un maître du genre, le romanesque d’un Salvatore est là pour nous montrer que l’on peut faire faire de grandes choses à des personnages, même dans un univers étriqué. Par conséquent, si Elric succombe à son épée, comme on succombera au sexe et au LSD dans les années 60/70, Drizzt triomphe dans un égotisme inverse, celui d’un homme seul et en recherche de droiture, de « mind contrôle », face à un monde qui se dilue et des personnages manipulateurs qui ne sont que des pantins pris dans l’engrenage d’un dessein maléfique qui, dès lors, donne sens à la rédemption de son héros. Ce qui confère à l’amour même un parfum d’impossible et donc d’absolu, là où chez Moorcock c’était un pêché, nous faisant joliment renouer avec ces sagas qui dans notre enfance parlaient de choses aussi essentielles qu’elles étaient porteuses de valeurs. Dommage seulement que Salvatore se soit enfermé dans un univers de jeux de trôle dont il ne sort pas vraiment. Le stéréotype empêchant parfois les grandes œuvres littéraires de naître ex nihilo, n’empêchera pas celle-ci de faire transpirer des choses aussi fondamentales pour les plus jeunes lecteurs.
Il ne faudra pas pour autant statuer sur le genre en terme de moralité, mais bien dénoter qu’à même excellence romanesque peut correspondre une dissemblance historique. Par le simple fait que la fantasy aurait peut-être comme combinaison secrète le pouvoir de nous dépeindre nos époques respectives dans les histoires qu’elle nous raconte au travers de son miroir déformant. Même si les moyens mis en scène sont différents. Ce qui donne à l’œuvre d’un Moorcock la même importance pour connaître son époque que celle d’un Salvatore pour éclairer la notre. Du moins, d’un point de vue mentaliste. Tout en ayant à l’esprit qu’elles ne correspondent toutes deux qu’à des habitus et épiphénomènes qu’on retrouvera dispatchés à plus ou moins grande échelle dans nos sociétés respectives qui, elles ne sont jamais soumise à la tyrannie du temps, des passages, de l’évolution, d’un même personnage. Des personnages qui ne sont que les psychopompes de nos vies de chair bien plus compliquées que la leur. Une lecture qui s’avèrera donc essentielle, par-delà la simple fonction de loisir inhérente à ce genre de livre.

Emmanuel Collot

La Griffe de Charon, Neverwinter 3, Les Royaumes Oubliés, R.A. Salvatore, traduit de l’américain par Claire Jouanneau, Bragelonne, Collection Milady, couverture par Todd Lockwood, 464 pages, 8.20 Euros.






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