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  Sommaire - BD -  Tales from the Crypt 2

"Tales from the Crypt 2 " de Anthologie

Second volume des intégrales du magasine éponyme, cette nouvelle mouture nous fait à nouveau immerger dans ce qui fit sa gloire d’alors : des histoires courtes mais choc, se servant de multiples thématiques fantastiques nourries d’un humour corrosif et complètement en marge de la société d’alors. Ces no 23 à 28 s’étalant d’avril/mai 1951 à février/mars 1952 nous servent la même quintessence gore, grotesque et cynique à une époque pourtant dominée par la modèle familial succédant immédiatement à la seconde guerre mondiale. Mais peut-être fallut-il tout cela pour que ce genre de lecture commence à s’imposer. Dans le carcan d’une époque où on voulait hypocritement oublier les morts de la guerre, ce retour à la mort intime sous ses plus surnaturelles mises en scène avait ce parfum insoupçonné qui nous délivrait un peu de la main mise moraliste et intransigeante d’un temps où il fallait même veiller de quoi n pouvait rire.
Diamétralement inscrit à contre courant de tout ce que les comics d’alors pouvaient produire, Tales from The Cyrpt c’était un peu l’enfant indigne d’une époque où on se mettait à s’échanger ce magasine sous le manteau, entre gosses déjà gagnés par la chose, ou entre adultes consentant. Et on peut se demander si cette clandestinité subversive n’annonçait pas déjà aussi la refonte des magasines de charmes en tribunes pornographiques et autres délicieux torchons à venir, par cette espèce d’impertinence et cette arrogance à se jouer du plus terrible comme quelque chose d’aussi absurde que l’existence. Manifeste libertaire, Tales from The Cyrpt l’était à plus d’un titre. Son style d’abord qui, même s’il était directement inspiré des pulps écrits des années 20 et 30, marquait le pas vis-à-vis du gros éditorial. Histoires à sketch, oui, mais introduites par des personnages faisant figure de conteurs aux amorces mordantes et aux chutes acides. Cette insertion du fictif dans du fictif posait déjà les bases d’un nouveau discours où la dérision servait en quelque sorte de décompression dans un univers, celui des années 50, déjà fortement aseptisé par le nouveau boum économique et cette adolescence « propre sur soi » au cœur de laquelle on sentait déjà transpirer un sentiment de révolte et un souffle de liberté. Le magasine Hara-Kiri n’était pas encore là, mais ses adeptes chantaient déjà les stances d’une gouaille qui s’amusait avec les codes moraux et les normes d’une fiction où on était habitué aux happy-end. Caricatures mortifères aux réflexions cinglantes, les trois épigones qui agrémentent le magazine sont des précurseurs. Et ce ne sont pas les magazines publiés au début des années 60 basés sur le même modèle qui pourront dire le contraire (Creepy, Eerie).
Et il est fort à parler ici de ces trois personnages dispatchés autour de ces histoires. Chacune des trois icônes semble ici en charge d’une fatalité dénommée sous ce qui pourrait être une thématique. Ainsi, si « Le gardien du caveau » s’occupe la plupart du temps des thématiques plus spirites et autres arts magiques pour en dénoter les vices, forfaitures et trahisons, « La vieille sorcière » s’occupera des affaires plus sordides concernant la mort et ses conséquences, sous les plus multiples et terrifiantes variations. « Le gardien de la crypte », quant à lui, sera chargé des affaires où la réalité bascule, où le temps s’effrite, où la science rentre soudain au service du fantastique dans ses effets les plus inattendus. Il résultera de cette trilogie romanesque trois façons de décrypter nos existences dans trois directions différentes (la science, la psyché et le religieux) et au bout desquelles poindra toujours cette satire sociale où le fatalisme s’illustre comme d’une image d’Epinal. L’effet, c’est le choc, jamais la complaisance. Mais peut-être cette auto dérision voulant dire qu’à vouloir toujours tout comprendre, tout saisir, tour maitriser, il arrive parfois que la réalité dépasse la fiction, pour devenir elle aussi fiction...
Ensuite, si on s’occupait du contenu, il est certain que ce qui frappe en premier lieu c’est la presque instantanéité de l’action. Pas d’unité de temps ou de lieu. Ces histoires sont toutes issues de la banalité quotidienne, des journaux de faits divers et des rumeurs les plus sordides façon « Détective ». On y suit des individus en proie à leurs propres démons, ou plongés dans un tel bouleversement de leur quotidien que tout ce qui les entoure leur devient étranger, voir trompeur. On y frôle la folie pour mieux se glisser dans l’indicible, pour mieux céder au basculement, la grande horreur, les malices du diable ou simplement celles d’une vie qui n’est que hasard, déterminisme et déception. Opération cathartique, rituel de bonne vie nous apprenant par le plus ludique des actes à nous défaire de nos peurs les plus sordides par le bais de l’humour le plus noir, Tales from the Crypt est un peu le récit d’une révolution des idées à travers l’art graphique. Et en même temps une remarquable fusion des vanités humaines et autres faiblesses d’une volonté dictées par notre propre méconnaissance de soi, de l’âme humaine et de règles sociales que le pêcher au sens biblique du terme éclaire d’une bien symbolique manière : par l’intrusion de l’élément fantastique servant ici de censure, de punition ou de trait satirique.
Quant aux artistes, fort peu connus des mass médias et des acheteurs, nous pourrons dire qu’ils auront contribué durablement à un édifice populaire qui a beaucoup œuvré pour le dessin caricaturiste tout comme le cinéma et la télévision de toute une époque. Pour accoucher à la fin des années 50, début des années 60, de séries aussi indispensables que « La quatrième dimension » ou « Au-delà du réel ».
Que ce soit le blanc presque cadavérique des personnages d’un Graham Ingels, la variation des volumes et des traits des visages d’un Jack Davis, l’expression presque pathologique des visages d’un Johnny Craig, le diamètre excessif et hypnotique des yeux des personnages d’un Jack Kamen, et quelques autres, on pourra en déduire sans risque qu’ils ont en une certaine manière également contribué à l’art du dessin en général et l’émergence du comics en tant que production autonome en particulier.
Inutile de recommander cet ouvrage, dont la légende appartient à notre patrimoine culturel commun.

Emmanuel Collot

Tales from the Cyrpt, collectif, anthologie Akiléos, 174 pages, 24.70 Euros.



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