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  Sommaire - BD -  Fear Agent 1 & 2

"Fear Agent 1 & 2 " de Collectif

Imaginez-vous un peu la Terre envahie par de multiples races extraterrestres. Imaginez-vous une humanité aux abois en proie avec des sbires mutants et autres rejetons qui feraient pâlir de jalousie un Van Vogt. Mais il y a un remède à tout ça : Heath Huston, ancien redneck texan à l’accent marqué, la gouaille facile et le gun qui le démange. Car Heath Huston est un Fear Agent, l’un de ces groupes d’hommes et de femmes dont la mission quotidienne est de défendre et protéger la terre et une humanité à la dérive de ces races et autres mutants. Heath essaimera donc l’espace à bord de son vaisseau auprès d’Annie, sa IA préférée, forgée à l’exact image de sa dulcinée disparue. Alcool, tabac, citations à l’envie de Samuel Clemens, et quand ça ne va plus il y a Annie et ses douceurs, Annie et sa voix réconfortante. Mécano bricoleur, picoleur, myosine et forte tête, Heath est à l’image des héros de Sergio Leone, il déteste l’autorité, mais comme il déteste encore plus les extraterrestres, il se fera un devoir d’assumer son rôle quasi messianique, mais à sa manière. Embarquant avec lui ses lecteurs sur des dizaines de pages à couper le souffle. L’odyssée de Heath ne sera jamais celle d’un solidaire, même si celui-ci rechigne à la compagnie. Mais ce qu’on peut dire c’est qu’elle est menée tambours battants...
Ovni graphique autant que scénaristique, Fear Agent avait pourtant tout pour déplaire. Des références caricaturales (Flash-Gordon, etc...) des couleurs criardes frôlant le pire des mangas, des dialogues téléphonés, et un humour macho qui aurait pu déplaire à plus d’un. C’était ce qu’on se disait tant qu’on ne se fiait à ce qu’internet nous servait en extraits et autres mauvaise campagne de publicité. Mais lorsqu’il nous arrive enfin d’ouvrir l’un de ces deux gros pavés publiés par Akileos c’est comme prendre une immense grosse baffe sur le coin de la figure sans savoir d’où elle venait.
Le cadre tout d’abord, fortement emprunté à tout un passé de SF populaire fait de monstres improbables, de flingues qui dégorgent des lasers concentriques, des bonnes femmes charpentées comme des topless midinettes boostées aux amphétamines, d’hommes des cavernes de l’espace, de plantes carnivores aux couleurs carnavalesques, le tout noyé come il se doit dans un panache de couleurs crues ou délavées allant des colories atténuées sages à des colorisations du plus bel acabit rappelant le meilleurs des encreurs de chez Mac Farlane.
Ensuite, il y a le scenario et les dialogues. Bien loin du réalisme pachydermique des bandes sf s’échinant à faire comme mais échouant pour des maniérismes bobo intello qui lassent les lecteurs, Fear Agent nous assène une leçon en bonne et due forme de dialogues rentre dedans, de répliques mordantes et de réflexions fracassantes, que ce soit au repos ou en plein dans le vif de l’action. On sent ici que Rick Remender est un habile écrivain, aussi prompte à la satire et l’autodérision qu’à des envolées lyriques léchées comme il se doit afin de donner le charisme nécessaire à cette énergumène de Heath qui soudain resplendit, trop humain pour n’être que ce qu’il est, trop con pour se la péter héros et crever pour la cause. Non, notre homme est un pragmatique, un fin renifleur et un casse cou, mais d’un casse cou qui ne sa sacrifie pas. Bien qu’avec le temps, il va prendre de plus en plus de risque, normal, il déteste les ET qui s’imposent. Ça casse, ça explose, ça gicle et ça zigouille à tout va. Ça voyage et ça nous fait découvrir un univers entre le Tshaï de Vance et La faune de l’espace d’un Van Vogt avec une virtuosité de zoologiste sous extasie. Musclé, couillu, sans état d’âme, volontiers généreux au combat comme au goulot ou dans un lit, Heath incarne le parfait archétype du héros assez irréfléchi pour braver l’impossible, assez prudent pour lui rentrer dans le groin alors qu’en contournant il pourrait lui foutre un grand coup de botte dans le derche. C’est si fort, si subtile, et si audacieux, qu’on en perdrait son latin. En lisant Fear Agent on a très vite l’impression de revoir plus d’un siècle de culture populaire. Tout y est, des scaphandriers avec lesquels on joue au cow-boy ou au monte en l’air sans jamais rien casser, aux coups de poings qui enfoncent les faces des ET comme de vulgaires punching ball sur pattes. On pense au Northwest Smith de Moore, au Valerian de Mézières, ou encore au Vagabond des Limbes de Ribera et Godard, aux Loups des étoiles d’Hamilton, voir à certains clichés façon Richard Corben avec ce mélange de chairs qui s’affrontent en s’entortillant sous des rouges suintant de palette graphique. Mais Fear Agent n’a pas d’équivalent. Fresque picaresque jonglant avec tous standards de la sf populaire, quête désabusée mais pleine de générosité voir d’humanité ‘le rapport père et fils, superbe), cette saga menée haut la main nous entraine définitivement à la manière d’un Flash Gordon soudain décomplexé ou d’un Han Solo renouant avec son côté sale voyou. Pour nous perdre délicieusement comme un E.C.C. Tubb sut en son temps nous perdre avec son inoubliable Earl Dumarest.
Le résultat est totalement bluffant, hilarant même parfois, confinant à un sublime qu’on n’avait pas connu depuis longtemps. Bref, une belle remise en forme comme il se doit au pays de tous les possibles. Et on en redemande. La preuve qu’une œuvre devient à son tour populaire dès lorsque qu’elle sait ameuter des hordes de fans, des plus malléables aux plus difficiles, comme l’auteur de ces lignes...
Le seul reproche qu’on sera immanquablement obligé de faire, reproche qui s’adressera en passant à l’ensemble des éditeurs de comics en France, c’est le format dans lequel ces bandes nous sont servies. Pavés lourds, très lourds, bien que fort beaux, ils nous font regretter avec nostalgie ces fascicules en plusieurs parties rehaussées de couvertures glacées que jadis nous quêtions fiévreusement au kiosque du coin de la rue ou dans ces bar tabacs embaumant la cigarette empaquetée et le bonbon qu’on vendait au détail dans des cornets en papier. Passée cette nostalgie bien compréhensible pour ceux qui ont eut la chance de connaître cette époque, le plaisir est tout de même au rendez-vous, et le travail des excellentes éditions Akileos des plus remarquables.

Emmanuel Collot

Fear Agent, tome 1 et 2, collectif, scenario de Rick Remender, Editions Akileos, 28.03 Euros.



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