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  Sommaire - Interviews -  Denis Bajram, le destructeur de mondes
Interview de Denis Bajram, le destructeur de mondes
Par Damien Dhondt

Dernier ajout : mardi 1er octobre 2013

"Denis Bajram, le destructeur de mondes "

Suite à la parution du deuxième cycle de la saga de BD spatiotemporelle « Universal War » le scénariste et dessinateur Denis Bajram nous présente son œuvre créatrice et destructive.

Comment se retrouve-t-on dans le monde de la BD ?

On croit en son talent et heureusement on ne se rend pas compte du niveau qu’on a. Si j’avais eu la dureté de vision sur mon travail que j’ai maintenant je n’aurais jamais osé. On fait des fanzines, on se compare aux autres et on constate qu’on est le costaud du collège. Puis on passe au lycée et on se retrouve le plus petit de la cour de récréation.
Il faut y croire. Si on n’y croit pas on ne fait rien. On est fondamentalement très mauvais. Je suis 1 milliard de fois moins bien que Velasquez, 1000 fois moins bien que pour Proust et 10 fois plus chiant que Georges Lucas. Si je commence à me comparer aux absolus on est évidemment mauvais à côté de Balzac. Il faut à chaque fois croire à nouveau
Il y a deux festivals qui ont marqué mon début dans la profession. Je vais à Angoulême depuis 87. Les trois premières années je dormais à la gare ou dans des parkings souterrains (heureusement en plein hiver à Angoulême il y a encore quelque chose de chaud : c’est le parking souterrain). Je descendais en stop. Puis on a commencé à être invité, à avoir des subventions et on a dormi dans les salles de sport. Pour « Cryozone » 20 personnes attendaient (Delcourt à l’époque avait le vent en poupe).
Pour le premier « Cryozone » j’ai tenu à ce qu’il y ait une couverture verte. Delcourt m’avait bien expliqué que le vert apportait l’angoisse. Il n’y a du vert nulle part, excepté dans l’alimentaire car on ne peut pas faire de petits pois rouges. Mais s’ils le pouvaient ils repeindraient les petits pois verts. C’est choquant. Mais c’est choquant lorsque la science-fiction évoque une histoire de zombies dans l’espace.
En 1996 chez Delcourt un type m’a dit « il faut que tu ailles au festival de Lys-lez-Lannoy, ils t’ont donné un prix ». Moi je pensais ne jamais avoir de prix qui étaient réservés à des géants comme Hugo Pratt ou les auteurs de l’avant-garde qui se faisaient remarquer en faisant quelque chose de nouveau. Comme c’était risqué on leur donnait des prix pour les encourager. Je ne me voyais pas comme quelqu’un qui allait avoir des prix. Je me suis senti encouragé à continuer faire de la BD grand public et de qualité, voire d’auteur avec beaucoup d’inclination personnelle. Pour le public c’est comme TF1 avec Star Académy les résultats ce n’est pas ce qu’il y a de plus riche. Moi j’ai toujours eu envie de faire comme les Beatles. Les gens qui à la fois savent séduire une concierge qui va chanter ça sous sa douche et à la fois faire discuter dans les universités pendant des années. À la TV il existe « Chapeau melon et Bottes de cuir » qu’on regarde à l’âge de sept ans pour les aventures et qu’on regarde jusqu’à quarante berges en observant tel ou tel symbole. Moi j’ai toujours appris des auteurs anglo-saxons et anglais plus particulièrement comme Alan Moore qui ont toujours eu l’exigence de faire des choses grand public et en même temps totalement sophistiqué. Ils ont travaillé en refusant la facilité pour toucher le grand public. Moi je me refuse à faire de la bande-dessinée populaire. Je respecte le public qui vient à moi pour ce que j’ai fait authentique. Cela m’a sans doute couté beaucoup d’argent, mais vu la sensibilité que j’ai mis dans mon travail et je pense que c’est plus enrichissant pour tout le monde que de faire ce qu’on peut attendre de moi et je ne suis pas le dernier à utiliser des produits grands publics.

Comme les zombies.

On se trouvait en pleine vague Romero. Moi je n’étais pour rien dans la création de Cryozone. Au départ Stan, Vince et Cailleteau étaient partis dans le zombie très second degré. Finalement Cailleteau avait finalement écrit une histoire à la Alien très sérieux avec de la politique et des scientifiques : une envie de faire quelque chose d’effrayant et assez noir. Stan & Vince ont lu le projet et on m’a proposé « Cryozone ». J’ai lu et cela avait un côté grand public (les zombies dans l’espace) et puis ils le traitaient sérieusement avec la dérive financière. Le tome 2 est reparti dans le délire, mais dans le tome 1 j’ai trouvé ce que je cherchais à faire. Les éditeurs n’ont toujours pas compris qu’un auteur de bande-dessinée c’est quelqu’un qui fait tout. La normalité c’est de faire tout tout seul pour procurer un ton unique au dessin et à l’histoire, à moins de réussir à faire s’entendre entre elles des personnes aussi différentes qu’Uderzo et Goscinny pour obtenir un truc aussi fini à l’arrivée qu’Astérix. Le truc facile c’est de travailler tout seul. Évidemment on a des lacunes dans tous les domaines mais le ton global et cohérent.
Dès le tome 1 on en a vendu 20 000 exemplaires (à l’époque la plus grosse vente d’album). Moi j’ai voulu m’en tenir à deux tomes et passer en auteur complet. L’argument de Guy Delcourt a été : « Apprend déjà à dessiner » (cela fait toujours plaisir). C’était me renvoyer à un rôle d’exécutant. C’est une tendance chez beaucoup d’éditeurs d’avoir leurs petits exécutants, ce qui nous a emmené au superbe état de la bande-dessinée actuelle. Donc je suis parti en claquant la porte. J’avais déjà écrit un scénario « Mémoires mortes » chez Les Humanoïdes Associés. Cela faisait un an que Soleil me draguait. Tarquin était fan de « Cryozone » et leur a dit que j’étais un mec qui en avait sous le ciboulot. J’ai obtenu un contrat qui commençait par "titre à définir par l’auteur". J’avais carte-blanche. J’étais bien payé et j’ai pu faire ce que je voulais, ce qui est une situation assez angoissante.
J’avais des images des univers, mais pas d’histoire. Je me suis enfermé à la maison et j’ai écrit « Universal War One » en deux ou trois semaines. L’élément déclencheur a été "Le 5° élément" " film qu’à l’époque j’avais profondément détesté. Une scène m’avait totalement heurtée : une planète noire qui se contracte. C’est une comédie sur un phénomène cosmique. En fait le Mur dans UWO est tiré de la planète noire. Je prends un phénomène et j’ai démarré l’histoire qui est partie d’une contrariété au cinéma. Derrière je savais que j’allais raconter quelque chose sur une équipe. C’est une chose que j’adorais que ce soit en comics (X-men, etc.) ou en série TV avec les Têtes Brulées dont les personnalités sur une longue durée augmentent obligatoirement la tambouille psychologique et cela enrichit beaucoup tous ces personnages. Dans Thorgal il y a trois personnes et on a du mal à faire évoluer la psychologie. J’avais donc envie de cette équipe pour cela. Très vite cela s’est imposé. Les personnages sont venus. Ils sont tous plus ou moins inspirés ou de moi ou de gens que je connais. Tout cela s’est imposé de manière naturelle et au bout de 3-4 jours j’avais le synopsis. J’ai fini « Cryozone » en bossant comme un dingue et j‘ai commencé les premières planches d’UWO que j’ai présenté à l’éditeur et à des confrères en 97 au festival d’Angoulême. Je me suis lancé comme ça en y croyant. Le niveau que je me suis imposé sur UWO je ne l’avais pas au départ. Je ne l’avais pas à la couleur. Je ne l’avais pas au scénario. Je me suis cru bon scénariste, je me suis cru meilleur dessinateur que j’étais, je me suis cru coloriste et j’ai foncé. J’ai foncé doublement car j’étais salement énervé par le comportement de Delcourt qui après un succès me refusait la confirmation. De plus j’étais très énervé contre la ville d’Angoulême où il y avait beaucoup d’auteurs Delcourt qui ronronnaient. Leurs petits bouquins étaient bien faits, mais il y avait un petit côté artisanal qui commençait à me sortir par les trous de nez.
J’ai écrit les 18 tomes. Pour UWO j’avais une démarche complètement délirante de me coller entre Star Wars et la Bible. Mais je ne fais pas un bouquin pour donner ma dépression aux gens, enfin si car avec UWO le but est de donner ma dépression, mais sur le plan social et politique pas sur les problèmes de fin de mois. À l’époque j’étais tellement fauché que je n’avais pas d’ordinateur. Pour faire les couleurs j’allais dans une boutique de jeux vidéo. J’arrivais à 20 h à la fermeture. Je passais une nuit blanche à bosser sur l’ordinateur et à 8 heures du matin on me réveillait sur l’ordinateur. Je retournais à la maison pour les faire les planches en noir & blanc et je dormais quatre heures par jour. J’avais promis à mon éditeur un haut niveau que je n’avais pas et fondamentalement je l’ai acquis. On fabrique de la cocaïne naturelle dans le cerveau et ce n’est pas étonnant qu’un Steve Jobs soit mort jeune. On continue à y croire contre vents et marées. Pour la couverture de « Cryozone » j’ai décidé de ne pas mettre un personnage en couverture. Or cela ne se fait pas. Je me foutais des usages de la bande-dessinée. J’ai mis une héroïne beur, ce qui en 98 était inhabituel. Parmi les personnages il y avait aussi une Black. C’est un cliché américain. Le commissaire est un Black dans tous les films américains de l’époque. C’était une question de quota, donc on le mettait chef en plus (le chef ce n’est jamais le héros). Si j’avais eu des collègues avec qui discuter et à m’autocensurer je n’aurais pas eu ce personnage maghrébin. La couverture du 1° UWO correspond à une image de bouquin de nanar de SF des années 50. C’est une prise de risque avec une absence de personnage.

Vous évoquez souvent l’outil informatique comme moyen d’expression.

L’univers a basculé. Quand j’ai débuté en 98 c’est moi qui ai donné les normes numériques à Soleil. J’ai quitté Hachette en 95 à l’époque où on éditait les premiers bouquins numériques. Cela arrive chez les éditeurs de BD avant-gardiste en 97, puis en 98 chez Soleil. Dans le premier tome UWO c’est de la couleur en numérique qu’on était quelques-uns à faire et en 2001 trois ans après j’ai entièrement basculé en total numérique. Jusqu’en 2005 nous n’avons pas été nombreux avec Lewis & Trondheim.

UWO se caractérise par une démesure dans la destruction.

Suite au 11 septembre 2001 je me suis demandé si je n’allais pas arrêter la BD. La science-fiction est un genre politique. Le fantastique et l’héroïc-fantasy sont des genres psychologiques. En gros dans la science-fiction on parle de la société, de son avenir, le décalage technologique, d’autres sociétés sur des planètes. Le but de tout cela c’est de faire une réflexion sur nous en tant que société ou individu. C’est un genre social unique. L’héroïc-fantasy c’est un problème de quête personnelle, d’accomplissement personnel, un problème individuel et psychologique. C’est pour cela que Star Wars n’est pas de la science-fiction c’est un film de space-fantasy qui relate comment le jeune homme au cours de rites initiatiques divers et variés avec la rencontre avec Yoda et la lutte contre son père va devenir lui-même un homme : c’est le principe du conte de fée. Quand j’ai fait UWO je voulais parler de la société. En 97 l’alter mondialisme existait à peine. On assistait à une euphorie au sujet d’internet. C’était le retour des Trente Glorieuses du capitalisme qui ont explosé en deux étapes avec la bulle internet et le 11 septembre. La science-fiction-catastrophe évoque la capacité à se détruire très rapidement. Des gens vont détruire la Terre juste parce qu’ils n’ont pas envisagé qu’il puisse y avoir une protection sur un décompte et qu’ils ont fait les fous pendant deux semaines à la grande joie de revoir la Terre. Tout est détruit parce qu’on a juste été un inconscient. Pour moi c’est cela l’inconscience avec des compteurs qui tournent avec la dégradation permanente sociale et écologique. Le 11 septembre 2001 je suis en train de dessiner New-York pour le tome 4 et un libraire de Bruxelles m’a appelé. Il avait vu le story-board et il m’a informé qu’il y avait la même chose à la télé. Le premier avion venait d’entrer dans une des tours du World Trade Center. J’ai réalisé que les thèmes avec lesquels je jouais étaient en fait arrivés. Ce que moi j’utilisais pour dire « attention ! » était survenu. Il y avait aussi une part de tout ça qui était aussi de la jouissance de la destruction. Je jouissais comme le plus mauvais des Ben Laden. Il n’y avait pas que le gars qui voulait parler politique, il y avait aussi le gars qui adorait détruire les immeubles : « Bajram destructeur d’univers ! » Je me suis aperçu qu’il y avait quelque chose en moi qui était fasciné par la destruction. Si je prenais plaisir à détruire New-York je partageais cela avec mes pires ennemis, les gens qui ont envie d’abattre la civilisation, tous les progrès qu’on a pu faire en 1 000 ou 2 000 ans. Je me suis posé des questions sur moi-même et cela m’a stoppé. J’ai fini l’album sans réfléchir et après j’ai arrêté de dessiner pendant six mois en me posant beaucoup de questions sur le UW pour retrouver la foi. Il a fallu faire autre chose : dompter ce que je pensais impossible.
Depuis je refuse de signer les clauses de délai. Je m’engage pour un ou deux tomes, pas pour une série. J’ai des lecteurs qui sont touchés par UW parce que j’y mets beaucoup de moi et c’est dangereux. Donc je peux avoir des dépressions artistiques. Je paie parfois de ma santé mentale de ce que je fais.

C’est bien le World Trade Center qui apparaît dans la représentation du New-York de l’an 2098 ?

Je l’avais dessiné avant sa destruction. Je n’ai pas voulu censurer avec des images retouchées. Je voulais renvoyer cette image-là : c’est une alerte au feu nucléaire.

Au siècle dernier vous avez évoqué un voyage dans le passé.

Ça c’est pour UW3. En fait UW3 c’est une guerre temporelle. UW2 c’est la véritable guerre universelle. L’UW1 c’était la première guerre universelle mais elle s’arrêtait au système solaire. Il s’avère qu’à la fin d’UW1 le wormhole alimenté par le soleil est tellement gigantesque qu’il balaie dans la galaxie, ce qui correspond à une vraie guerre universelle. Quand on a détruit des systèmes solaires dans la galaxie on n’est pas considéré comme étant les mecs les plus sympas de la galaxie. C’est le sujet d’UW2 : comment survivre quand on est devenu l’ennemi public n°1 de la galaxie. Dans UW1 j’avais précisé que le temps n’était pas modifiable. Dans le 3 il y aura quand même quelqu’un qui voudra le modifier.

Comment vous-êtes-vous lancé dans la collection Quadrant ?

À chaque interview on nous demandait « qu’est-ce que vous faites chez Soleil ? ». Dans UW1 il n’y a pas Lanfeust, pas de Trolls funs, pas de grand public, alors que l’ensemble du catalogue de Soleil était proche de ça et nous on faisait des histoires sérieuses intellectualisantes plutôt adultes. Ainsi dans « Luxley » les « Atlantes » (les Amérindiens) nous envahissent au Moyen-âge avant que nous ne les envahissions parce qu’ils ont vu dans leurs songes qu’on allait les détruire. C’est évidemment très sérieux. Ce n’est pas une idée accessible à n’importe qui. C’est beaucoup moins simple qu’un espion qui revient sans sa mémoire. À chaque fois qu’on faisait un album on ramait juste pour dire que ce n’est pas du Soleil. Finalement on est allé trouver Mourad on lui a expliqué « on a un problème d’identité, on n’est pas les seuls dans la boîte et si on créait une autre marque de la même manière que Dupuis a créé Air Libre, où il y a un espace autonome, où on ne cache pas que c’est Soleil à toute personne qui pose la question ». Le programme de Quadrant c’était donc des livres grands public (on ne voulait pas lâcher le côté grand public qu’était Soleil) et en même temps l’auteur apportait une exigence d’investissement personnelle, mais pas d’ordre économique. L’auteur était un cinglé notoire qui passe un temps disproportionné à faire ses livres de manière à ce que tout soit parfait. C’est un investissement d’auteur total et à aucun moment on pense que cela va nous rapporter de l’argent. Je me tire une balle dans le pied par rapport au grand public.
L’idée de départ c’était de rassembler tous les auteurs chez Soleil quitte à ce que la direction soit collégiale et il s’avère que chacun des éditeurs chez Soleil a été très inquiet de nous voir apparaître et a tiré la couverture à lui. Avec l’argument « c’est moi qui ai emmené un tel ». Il y avait un problème d’égo y compris chez les auteurs inquiets qu’un auteur dirige la maison d’édition. Se retrouver dans la hiérarchie en dessous d’un ancien libraire cela leur convenait, mais cela les inquiétait d’être placé sous l’autorité d’un auteur, alors qu’au contraire ils étaient avec quelqu’un qui comprenait exactement leurs difficultés financières, leur investissement, le travail de moine (être enfermé 8 heures par jour tout seul ce n’est pas facile). On a dû admettre qu’on n’allait pas pouvoir faire ce petit paradis qu’on voulait créer. Donc on a embauché une éditrice qui a repris le volant.
J’ai mis beaucoup d’énergie dans Quadrant et jusque-là je pensais que les gens avaient envie de bénéficier de cette énergie. Une voiture gravissait la colline et je pensais que des cyclistes allaient s’y accrocher. Je ne demandai pas mieux que certains me doublent, mais ils refusaient de s’accrocher. Ceci illustre beaucoup de désillusions dans ce milieu.

Lire les chroniques des BD de l’auteur sur ce site :
http://www.sfmag.net/article.php3?id_article=10718
http://www.sfmag.net/article.php3?id_article=10717


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